L'écheveau bosniaque

n° 108 - Été 2005

Jean-Arnault Dérens - Monsieur le Président, comment qualifieriez-vous la situation actuelle de la Bosnie-Herzégovine ?

Sulejman Tihic - Nous nous trouvons encore dans une phase intermédiaire, une phase de transition. Les forces de destruction et de division sont toujours puissantes - spécialement en Republika Srpska -, mais pas assez pour bloquer les processus de réformes. Malgré toutes les difficultés et de nombreuses lenteurs, ces réformes se poursuivent. Par exemple, sur des sujets cruciaux comme l'unification des forces de police entre les deux entités ou la réforme de la défense, qui prévoit la fusion des ministères de la Défense, actuellement séparés ; les choses avancent. Pour espérer rejoindre des structures comme le Pacte de stabilité et se rapprocher de l'Otan, la Bosnie-Herzégovine doit avoir un seul ministère de la Défense et des forces de sécurité unifiées. Les dirigeants serbes comprennent eux-mêmes que la Republika Srpska ne peut pas être et ne sera pas un État, avec toutes les prérogatives que ce statut implique. Ils doivent donc composer.
J.-A. D. - Pourquoi les choses vont-elles toujours si lentement ?

S. T. - Peut-être parce que la communauté internationale n'est pas assez unie pour parler avec vigueur. Certains pays tolèrent les atermoiements des dirigeants serbes, notamment dans le dossier de la coopération avec le Tribunal de La Haye et de l'arrestation des criminels de guerre.
J.-A. D. - Quels pays ?

S. T. - La Russie, peut-être aussi la France. Je crois que ces pays ne sont pas hostiles aux indispensables réformes, mais ils tiennent toujours à montrer beaucoup de compréhension envers le point de vue des dirigeants serbes, ce qui entraîne des lenteurs et des retards.
J.-A. D. - Depuis votre élection à la Présidence, vous insistez sur le besoin d'une réforme profonde de la Constitution. Qu'est-ce qui est en jeu ?

S. T. - Les institutions actuelles de la Bosnie-Herzégovine sont le résultat des accords de Dayton, c'est-à-dire d'un compromis qui a permis d'arrêter la guerre. Avec de telles institutions, toute perspective d'intégration européenne est impossible. La Bosnie-Herzégovine a les institutions les plus compliquées du monde. On compte treize ministres de l'Économie, treize ministres de l'Intérieur, treize ministres de l'Éducation : les ministres de l'État central, ceux des deux entités, et ceux des dix cantons de la Fédération ! Dans la seule ville de Sarajevo, il y a cinq niveaux de responsabilité : la mairie d'arrondissement, la commune, le canton, la Fédération et l'État central. Comment un tel système pourrait-il fonctionner ? Il faut également rompre avec la règle du consensus. Dans certains cas, cette règle peut être justifiée mais, en Bosnie, il faut un consensus sur tous les points. Même pour apporter la moindre modification au code de la route, il faut l'accord des représentants des trois " peuples constitutifs " - les Bosniaques, les Serbes et les Croates ! Revenir à la règle simple de la majorité des voix est indispensable pour faire avancer le pays.
J.-A. D. - Seriez-vous prêt à remettre en question le statut des " …