Monténégro : vers l'indépendance

n° 108 - Été 2005

Milos Krivokapic - À l'époque où Slobodan Milosevic tenait les rênes du pouvoir à Belgrade, vous avez commencé, à mots couverts, à avancer l'idée de l'indépendance. Puisque le tyran est tombé et qu'un régime démocratique a été instauré en Serbie, pourquoi ne pas reconsidérer votre position ?

Milo Djukanovic - Lorsque Milosevic était au pouvoir, de mai 1989 à octobre 2000, le plus important était de sauvegarder la paix au Monténégro - une paix que menaçait, alors, l'armée ex-yougoslave qui stationnait sur notre sol. De plus, il fallait veiller à nos acquis démocratiques qui se trouvaient dans la ligne de mire du régime de Belgrade. Enfin, il s'agissait d'affirmer l'identité monténégrine face au danger de l'annexion envisagée par Milosevic, qui souhaitait placer l'ensemble du territoire serbo-monténégrin - et ex-yougoslave en général - sous sa coupe. Au cours de cette période, exiger explicitement l'indépendance comportait un risque supplémentaire. Un risque que nous avons finalement jugé bon de ne pas prendre. Au lieu de claironner notre désir d'indépendance, nous avons opté pour la création d'un système institutionnel défensif destiné à protéger notre identité et nos intérêts économiques. Dans les faits, la mise en place de ce système a équivalu à une sorte d'indépendance. À titre d'exemple, nous avons renforcé notre indépendance, certes après la chute de Milosevic, en introduisant d'abord le mark allemand puis l'euro comme devise nationale (3). Mais d'autres réformes ont été réalisées plus tôt, en particulier au sein de la Banque centrale, des douanes, de la police, des Affaires étrangères et du Commerce extérieur (4). Résultat : au moment du départ de Milosevic, nous nous sommes retrouvés avec un Monténégro indépendant dans les faits !
M. K. - Votre action actuelle en faveur de l'indépendance se situe donc dans le prolongement de la politique que vous avez conduite dans les années 1990 ?

M. D. - Après la chute de Milosevic, deux systèmes économiques et politiques distincts étaient en place - l'un en Serbie, l'autre au Monténégro. Par conséquent, une fois la menace du régime de Milosevic écartée, nous nous sommes retrouvés confrontés à un dilemme : dans quelle direction orienter l'avenir monténégrin ? Soit nous suivions le chemin pris pendant l'ère Milosevic - ce qui impliquait d'entériner de manière formelle notre indépendance ; soit nous options pour la création d'un État commun avec la Serbie - ce qui induisait la disparition de nos institutions autonomes. Nous avons décidé de poursuivre la marche du Monténégro vers l'indépendance et de demander que notre pays soit reconnu comme étant un sujet de droit international à part entière. À cette époque comme aujourd'hui, notre attitude ne relevait nullement d'un quelconque romantisme national, pas plus qu'elle n'était synonyme de défiance envers la Serbie. En effet, nous avons beaucoup d'estime pour l'histoire commune de nos deux peuples. On nous a également reproché de ne pas comprendre le processus d'intégration européenne : un petit pays comme le nôtre aurait moins de chances - disait-on - d'intégrer l'UE en étant indépendant qu'en appartenant à une entité …