KURDISTAN : LA RENAISSANCE

n° 127 - Printemps 2010

Massoud Barzani, premier président de l'entité kurde irakienne (1) élu au suffrage universel en 2005, fait partie de ces chefs de guerre entrés en politique par la grâce des armes. Depuis plus de vingt ans, il est une figure centrale du Kurdistan irakien. Petit, rondouillard, vêtu du costume traditionnel des combattants kurdes - pantalon bouffant, veste cintrée de couleur kaki - cet homme pragmatique qui préfère le consensus à l'affrontement fait aujourd'hui de la politique comme autrefois il montait des embuscades : pour gagner. Massoud Barzani naît à Mahabad (Iran) le 16 août 1946, le jour de la création du PDK (Parti démocratique du Kurdistan). « Je suis né à l'ombre du drapeau kurde et je suis prêt à vivre et à mourir pour ce drapeau », aime-t-il à répéter pour justifier son engagement. Mais, chez les Barzani, l'amour de la patrie est une affaire de famille.
En 1946, Moustapha, le père, originaire de Barzan en Irak, se trouve au Kurdistan iranien. Il était venu prêter main-forte à Qazi Muhammad, le fondateur de la république kurde de Mahabad, proclamée en décembre 1945 avec la bénédiction de l'URSS qui, à l'époque, occupe l'Iran. Barzani-père est nommé ministre de la Défense. Lorsque, conformément aux accords de Yalta, les troupes soviétiques se retirent d'Iran en mai 1946, les Iraniens donnent l'assaut à la petite république kurde qui ne tarde pas à s'effondrer. Moustapha prend la fuite avec plusieurs centaines de fidèles et finit par trouver refuge en Union soviétique. Le jeune Massoud, lui, part pour l'Irak et s'installe à Mossoul avec son grand-père.
Après la chute de la monarchie irakienne en 1958, le nouveau chef de l'État, le général Abdulkarim Qasim, invite Moustapha Barzani et ses peshmergas à revenir en Irak. Ce dernier accepte et toute la famille réintègre le village de Barzan. Mais la lune de miel est de courte durée et les hostilités ne tardent pas à reprendre. En 1961, Moustapha Barzani lance une insurrection armée pour défendre les droits du peuple kurde. Alors âgé de 16 ans, Massoud, très impressionné par le courage de son père, décide d'abandonner ses études et de rejoindre les rangs des peshmergas. C'est dans les montagnes du Kurdistan que le tout jeune homme fera l'apprentissage du métier des armes, du maniement des hommes et de l'art de la négociation. En 1970, sous la présidence du général al-Bakr, il participe avec son père et son frère Idriss aux pourparlers de Bagdad qui aboutissent à la reconnaissance du Kurdistan par le gouvernement central. Selon l'accord paraphé par les deux parties le 11 mars, Bagdad s'engage à accorder au Kurdistan un statut d'autonomie dans les quatre ans à venir. Cette seconde trêve ne durera pas plus longtemps que la première. Le parti Baas revient sur ses engagements et relance le conflit. Quelques mois plus tard, Massoud devient l'un des membres dirigeants du PDK. Puis il en sera le président à la mort de son père en 1979. Cette même année, il échappe de peu à une tentative d'assassinat au cours de laquelle l'un de ses gardes du corps est blessé.
En 1991, la première guerre du Golfe et l'insurrection des Kurdes contre le régime irakien ouvrent une nouvelle page dans la carrière politique de Barzani.
Proclamé par les Occidentaux « entité autonome démilitarisée », le Kurdistan doit prendre son destin en main. Mais au lieu de s'unir pour reconstruire le pays et, notamment, les structures administratives laissées à l'abandon après le rappel des fonctionnaires par le gouvernement de Bagdad, les deux grands partis que sont le PDK et l'UPK (Union patriotique du Kurdistan) de Jalal Talabani se lancent dans une guerre sans merci pour le contrôle de la région et de ses gigantesques ressources pétrolières.
Le conflit reprend de plus belle en 1992 lors de l'élection à la présidence de la région. Massoud Barzani et Jalal Talabani sont tous les deux en lice, mais aucun n'obtient le nombre de voix suffisant pour décrocher le poste tant convoité. Les frères ennemis sont au bord de la rupture.
En 1994, Jalal Talabani renvoie de l'administration conjointe (2) Barzani et ses fidèles. Massoud se réfugie alors à Salahadin, village situé dans la montagne à environ soixante-dix kilomètres d'Erbil d'où il lance une attaque contre les forces de l'UPK. Il demande le soutien des troupes irakiennes pour reconquérir la capitale régionale. De son côté, Talabani se tourne vers l'Iran. Après des combats fratricides, Barzani reprend Erbil tandis que Talabani se replie à Soulémanyé. Le Kurdistan est alors divisé en deux zones : l'une administrée par le PDK (le nord et le nord-ouest du territoire, le long des frontières avec la Syrie et la Turquie) ; l'autre par l'UPK (les régions proches de la frontière iranienne).
Après plusieurs rencontres sous l'égide des Américains, les deux rivaux signent, en 1998, l'accord de Washington en présence de la secrétaire d'État Madeleine Albright. Peine perdue : quelques mois plus tard, la tension remonte d'un cran. Aucun point de l'accord n'a trouvé un début d'application : ni le partage des droits de douane ni la formation du nouveau gouvernement en vue d'élections législatives initialement prévues pour le 1er juillet 1999.
Une nouvelle réunion a lieu à Salahadin au mois de janvier. C'est la première fois, depuis la rencontre de Washington, que les deux leaders se retrouvent en tête à tête. Talabani repart avec deux camions remplis de soixante millions de dinars (soit 3 millions de dollars). Une somme qui, selon le PDK, correspond à quatre mensualités de 15 millions de dinars - la part de l'UPK sur les droits de douane. Or l'UPK réclamait 50 millions par mois... Il faudra attendre le 4 octobre 2002 pour que la normalisation devienne enfin effective et que Barzani et Talabani demandent pardon aux familles des victimes de leur lutte fratricide.
Après le renversement de Saddam Hussein, les événements s'accélèrent : Talabani devient président de la république d'Irak en avril 2005, et Barzani président du Kurdistan en juin 2005. Nos deux héros ont-ils enterré définitivement la hache de guerre ? La concorde va-t-elle enfin régner sur le Kurdistan ? On aurait pu le penser mais, de nouveau, à l'occasion des élections législatives de 2010, les nuages assombrissent l'horizon : la victoire à l'arraché du Bloc irakien d'Iyad Allaoui (un chiite laïque allié aux sunnites) sur le premier ministre Nouri Al Maliki (allié de la minorité kurde avec laquelle il partageait le pouvoir) fragilise la position du président Barzani. Celui-ci craint un retour en force des arabes sunnites qui - rappelons-le - formaient l'épine dorsale du parti Baas...
N. O. Nathalie Ouvaroff - Monsieur le Président, quel est le bilan de votre action à la tête du Kurdistan irakien ?
Massoud Barzani - Pour mesurer le chemin parcouru, il faut se rappeler d'où nous venons. Nous sommes partis de très bas : notre pays était en ruine, ravagé par le régime baasiste qui voulait nous rayer de la carte, et notre population avait été victime d'un véritable génocide. Compte tenu de ces éléments, je dirais que notre bilan est globalement positif malgré des imperfections et des erreurs que nous nous efforçons de corriger.
Le point le plus positif est sans doute le rétablissement de la sécurité : le Kurdistan est devenu un havre de paix et de tranquillité non seulement en Irak mais par rapport à l'ensemble du Proche-Orient. Depuis 2004, nous n'avons déploré aucun attentat ni enlèvement. Nos peshmergas ont accompli et accomplissent encore chaque jour un énorme travail dans des conditions difficiles. Comme vous avez pu vous-même le constater, on peut se promener ici, de jour comme de nuit, sans être inquiété.
Sur le plan institutionnel, aussi, les progrès sont remarquables. Nous avons doté le Kurdistan d'un régime parlementaire et démocratique où toutes les opinions peuvent s'exprimer librement et où la tolérance est de rigueur. Chez nous, il n'existe aucune discrimination ni politique ni religieuse ; chacun peut vivre en paix, quelles que soient ses convictions politiques ou sa religion. À tel point que de nombreux chrétiens du sud de l'Irak ont trouvé refuge au Kurdistan pour échapper aux persécutions : ils se sont installés à Ankawa, Dohouk ou Soulémanyé où ils peuvent pratiquer leur foi, s'exprimer dans leur langue et scolariser leurs enfants dans des écoles chrétiennes. Des écoles que nous finançons si nécessaire.
N. O. - Et sur le plan économique ?
M. B. - Nous nous sommes engagés dans un processus de développement en utilisant les fonds provenant de l'exportation de nos ressources pétrolières et gazières. Notre objectif prioritaire est d'améliorer la vie de nos concitoyens. Pour cela, nous avons bâti des infrastructures modernes : des routes, des centrales électriques, des réseaux d'adduction d'eau destinés à desservir des régions qui en étaient dépourvues. Nous avons également construit des dispensaires et des écoles dans les villages où ils avaient été détruits. Des centres commerciaux sont sortis de terre. Les personnes déplacées qui s'étaient réfugiées dans les bâtiments publics des grandes villes ont été relogées. Il était temps, car leur présence constituait des foyers de tension susceptibles de dégénérer.
Mais tout n'est pas parfait, et de gros dossiers restent en attente : le statut des peshmergas qui, selon la Constitution, devraient être intégrés au sein de l'armée régulière irakienne ; et surtout le statut des régions contestées, en particulier celui de la ville de Kirkouk et des enclaves kurdes de la plaine de Ninive (3), ainsi que le partage des revenus du pétrole et du gaz.
N. O. - Avez-vous bon espoir d'aboutir sur ces trois points ?
M. B. - En ce qui concerne les peshmergas, …