Les Grands de ce monde s'expriment dans

LE MONDE VU DE VIENNE

Le 25 avril 2010, les Autrichiens se sont rendus aux urnes pour l'élection présidentielle. Heinz Fischer, président de la République depuis 2004, était l'immense favori pour se succéder à lui-même. Sa principale concurrente, Barbara Rosenkranz - présentée par le FPOe, le parti populiste, anti-immigrés et anti-Union européenne, naguère présidé par feu Jörg Haider - n'avait guère de chances de l'inquiéter.En 2004, Heinz Fischer, candidat du parti social-démocrate (SPOe) l'avait emporté sur Benita Ferrero-Waldner, présentée par les démocrates-chrétiens (OeVP), avec un peu plus de 52 % des voix. Dès sa prise de fonctions, en juillet 2004, M. Fischer a suspendu son appartenance au SPOe - une tradition qu'avaient instaurée ses prédécesseurs. Dans le système politique autrichien, le président de la République incarne la nation, mais il ne gouverne pas. Ce rôle est dévolu au chancelier - actuellement Werner Faymann (SPOe), qui exerce le pouvoir en coalition avec l'OeVP. Cependant, son élection au suffrage universel lui confère un poids politique dont ne disposent pas d'autres chefs d'État désignés dans un cadre parlementaire comme, par exemple, le président de la République fédérale d'Allemagne.
Le président autrichien est le chef suprême des armées (une fonction toute relative dans un pays qui a inscrit la neutralité militaire dans sa Constitution) et il est le plus important personnage de l'État dans l'ordre protocolaire. Sa résidence est située dans la Hofburg, à Vienne, qui fut pendant des siècles le palais impérial, jusqu'à la chute de la double monarchie en 1918. De nombreux Autrichiens considèrent leur président comme un « Ersatzkaiser » (empereur de remplacement) qui doit s'élever au-dessus des querelles partisanes et donner à l'étranger une bonne image du pays. On compte sur lui pour prévenir ou apaiser des conflits pouvant surgir au sein des gouvernements de coalition ou entre les diverses catégories sociales.
L'Autriche a été traumatisée, entre 1986 et 1992, par les conséquences de l'élection à la présidence de Kurt Waldheim, ancien secrétaire général de l'ONU, dont le passé controversé pendant la période nazie avait déclenché une vive polémique. M. Waldheim avait été condamné à un isolement international quasi total pendant toute la durée de son mandat. Heinz Fischer, au contraire, est un personnage plutôt consensuel, dans son pays comme hors de ses frontières. Né en 1938, il est entré en politique après des études de droit au début des années 1960, sous la houlette de Bruno Kreisky, alors chef du SPOe. Il a été nommé par Kreisky à des postes clés du parti lorsque ce dernier accéda au pouvoir en 1970 : il fut successivement secrétaire, puis président du groupe parlementaire socialiste à la Chambre des députés, avant de devenir président de l'Assemblée nationale. Mais il n'a jamais réussi à s'imposer, au sein du SPOe, comme candidat au poste de chancelier.
Aujourd'hui, sa popularité dans le pays dépasse largement celle de son parti. C'est pourquoi l'OeVP a décidé de ne pas lui opposer un candidat - qui n'aurait eu que des chances réduites de l'emporter - et a choisi de réserver ses forces et ses fonds pour la préparation des élections législatives de 2013. En effet, une victoire dans ce scrutin lui assurerait le poste de chancelier. Cette absence de l'OeVP a laissé le champ libre au parti populiste FPOe qui a présenté face au président sortant, début mars 2010, Barbara Rosenkranz (52 ans), une mère de dix enfants dont les inclinations vers l'extrême droite et les milieux nostalgiques du Troisième Reich ont immédiatement provoqué de vives polémiques dans la presse. Il est vrai que le socle électoral de son parti (environ 20 % des suffrages) ne lui laissait pas beaucoup d'espoir de battre Heinz Fischer ; mais elle bénéficiait du soutien de Hans Dichand, propriétaire du Kronenzeitung, le plus grand quotidien populaire autrichien (1 million d'exemplaires vendus dans un pays de 10 millions d'habitants).
Il n'en demeure pas moins que le FPOe fera de nouveau parler de lui en octobre 2010, lorsque son chef, Heinz-Christian Strache, se jettera dans la bataille des municipales avec la mairie de Vienne comme cible.
L. R. Luc Rosenzweig - On vient de célébrer, en Autriche, le quarantième anniversaire de l'accession de Bruno Kreisky au poste de chancelier. Un poste qu'il a occupé sans interruption de 1970 à 1983. Vous avez été l'un de ses plus proches collaborateurs. Quel bilan tirez-vous de son passage au pouvoir ?
Heinz Fischer - Bruno Kreisky a fait entrer l'Autriche dans la modernité. Concrètement, il a donné l'impulsion à d'importantes réformes - comme celles du Code pénal, du droit de la famille ou encore de l'université. C'était, aussi, un grand pédagogue : il savait présenter ses principes politiques avec des mots simples, accessibles à tous. Il a su intéresser aux questions politiques des couches de la population qui s'en détournaient jusque-là. Il a également oeuvré pour plus de justice sociale, notamment en matière d'éducation. Nombreuses sont les personnalités occupant des postes élevés dans l'administration, l'économie ou la politique qui reconnaissent aujourd'hui qu'elles ne seraient pas parvenues là où elles sont sans les réformes introduites par Kreisky. Enfin, en politique étrangère, son horizon était très vaste, ce qui lui a permis de positionner correctement notre pays en Europe et dans le monde.
L. R. - Pour vous-même, a-t-il été un patron commode ?
H. F. - Mes relations avec lui ont toujours été étroites et chaleureuses... ce qui s'explique, en partie, par le fait qu'il avait vu naître mon épouse en Suède ! Les parents de cette dernière y avaient émigré pendant la période nazie, de même que Bruno Kreisky et sa famille. Mais il pouvait souvent se montrer têtu - voire cabochard - et rejeter brutalement les arguments de ses collaborateurs. Pendant neuf ans, j'ai été son adjoint à la tête du Parti socialiste et je garde d'excellents souvenirs de cette époque. Grâce à ses relations planétaires, j'ai pu participer, par exemple, à un programme de post-doctorants à Harvard ; il m'a également introduit auprès des grands de ce monde, comme son ami Willy Brandt. Je lui dois beaucoup.
L. R. - N'a-t-il pas commis quelques erreurs ?
H. F. - Je pense, comme bon nombre d'observateurs, qu'il a commis une grave erreur de jugement dans la polémique qui l'a opposé à Simon Wiesenthal (1). Beaucoup lui ont également reproché d'avoir organisé, en 1978, un référendum sur la mise en service de la centrale nucléaire de Zwentendorf. Il avait engagé son prestige personnel dans ce scrutin. Or le peuple s'est prononcé contre la mise en service de la centrale, allant à l'encontre de l'avis du chancelier. Résultat : cette centrale en parfait état de marche et qui avait coûté très cher est, à ce jour, inutilisée ! La politisation de ce scrutin portant sur une question technique lui a été fatale. Enfin, on peut considérer qu'il n'a pas toujours été très avisé dans le choix des membres de ses gouvernements. Je pense, en particulier, au ministre de la Défense Karl Lütgendorf (2).
L. R. - À propos de Simon Wiesenthal, un livre récent (3) accuse le « chasseur de nazis » …