L'HOMME DE L'OMBRE DU MOYEN-ORIENT

n° 127 - Printemps 2010

Sur la terrasse de l'hôtel Albergo qui surplombe Beyrouth et où il a ses habitudes, Alastair Crooke semble tout droit sorti d'un roman de Graham Greene ou de John le Carré. Courtois, élégant, cultivé, il est intarissable sur l'Orient arabe et iranien dont il apprécie, en fin connaisseur, la civilisation raffinée et l'histoire tortueuse. Des décennies durant, il a servi le Foreign Office dans la région et dans d'autres points chauds de la planète, notamment en Irlande du Nord et en Afghanistan à l'époque de l'occupation soviétique. Voilà pour la version officielle de sa biographie. Officieusement, il aurait travaillé pour le MI6, les services secrets britanniques. Le gouvernement de Sa Majesté l'aurait congédié en 2003 parce qu'il affichait des positions excessivement pro-arabes, en décalage par rapport à la diplomatie de Londres. Crooke est, en effet, un penseur radical du monde musulman. Il ne cache plus sa fascination pour les mouvements islamistes, en particulier ceux issus du monde chiite, comme il s'en explique dans son ouvrage Resistance, the Essence of the Islamist Revolution, paru l'an passé en Angleterre. Ses prises de position peuvent heurter, mais les informations dont il dispose ne devraient pas, pour autant, être ignorées : Alastair Crooke est un homme très au fait des réalités régionales. Il connaît personnellement tout le Who's Who de l'islam politique au Moyen-Orient, à commencer par les membres les plus éminents de l'establishment du Hezbollah et du Hamas. Un entretien rare, que nos lecteurs apprécieront...O. G. Olivier Guez - Monsieur Crooke, vous avez longtemps été un personnage de l'ombre. Qui êtes-vous et qu'avez-vous fait avant de vous installer il y a peu à Beyrouth ?
Alastair Crooke - Mon nom est apparu dans les médias quand je travaillais entre 1997 et 2003 au Moyen-Orient avec Javier Solana, le haut représentant pour la politique étrangère de l'Union européenne. Je vivais à l'époque à Jérusalem. J'ai aussi fait de longs séjours à Gaza, à Ramallah et dans d'autres villes palestiniennes. En tant que diplomate britannique, j'avais été dépêché au Conseil des ministres de l'Union européenne par Tony Blair, alors premier ministre, fort de mon expérience en Irlande du Nord. Blair était alors convaincu que, pour résoudre le conflit israélo-palestinien, il fallait une stratégie à double détente alliant une action diplomatique de haut niveau à une très forte présence sur le terrain. Ma mission consistait à construire des structures de dialogue entre les deux parties, du bas vers le haut. Pendant la seconde Intifada, j'ai personnellement contribué à conclure six cessez-le-feu, notamment à Bethléem où, par deux fois, les tanks israéliens se sont retirés (1). J'ai également participé à la commission du sénateur Mitchell qui a enquêté sur les causes de la seconde Intifada et dont les conclusions ont été publiées en 2001.
O. G. - Si mes renseignements sont bons, vous avez également été très impliqué dans la stratégie de désescalade de la violence après le terrible attentat du Dolphinarium à Tel-Aviv en 2001...
A. C. - C'est exact. Après cet attentat, il était très vraisemblable qu'Ariel Sharon lancerait une opération militaire de vaste ampleur contre l'Autorité palestinienne. Il fallait l'éviter à tout prix. À cette époque je me rendais tous les jours à la Muqata chez Arafat avec une liste de trois, quatre ou cinq points qu'il devait absolument suivre pour apaiser les Israéliens et éviter leurs représailles. Puis je faisais la tournée des commandants palestiniens - les Tanzim - afin de leur transmettre les instructions de leur président et de les convaincre de les respecter. À Jénine, vingt-quatre parties, dont les fameuses brigades irakiennes (2), étaient impliquées dans les opérations militaires ! Je discutais avec tout le monde. Je dois dire que la présence dans les villes palestiniennes d'un petit groupe d'Européens, détachés de leur ambassade, m'a grandement aidé. Ensuite, j'allais voir les Israéliens. Ces navettes avaient aussi pour but de donner une certaine visibilité à l'Europe. L'UE ne devait pas seulement payer mais jouer un rôle direct sur le terrain. Tout cela s'est arrêté en 2003 lorsque j'ai quitté précipitamment l'administration britannique.
O. G. - Pour quelles raisons ?
A. C. - En 2003, une hudna, une trêve, avait été conclue entre les Israéliens d'une part, le Hamas et le Djihad islamique d'autre part. Cette trêve dura jusqu'à l'attentat du 19 août 2003, à Jérusalem, qui fit de nombreuses victimes dont plusieurs enfants. L'homme qui s'était fait exploser dans un bus venait d'Hébron. Un de ses parents, membre du Djihad islamique, avait été récemment tué …