Les Grands de ce monde s'expriment dans

TEL EST MON DESTIN

Dans cet entretien conduit par la journaliste allemande Monika Piel, Angela Merkel lève un coin du voile sur sa personnalité intime. Première femme dans l'histoire de l'Allemagne à accéder à de telles responsabilités, la chancelière chrétienne-démocrate (CDU) parle enfin d'elle-même, de ses trente-cinq ans de vie en ex-RDA, de sa foi religieuse, de son étonnante carrière, de son style de gouvernement, de la morale et de la politique ainsi que des problèmes de communication auxquels se heurtent les dirigeants des grandes démocraties. Cet entretien avec celle que l'Institut Forbes a qualifiée à plusieurs reprises de « femme la plus puissante au monde » montre, en tout cas, que la « gamine » - comme l'appelait son mentor Helmut Kohl - a bien grandi. Succédant au social-démocrate Gerhard Schröder, Mme Merkel forma après les législatives de l'automne 2005 son premier gouvernement avec le parti social-démocrate (SPD). Ce fut sa « grande coalition ». Réélue à l'automne 2009, elle s'est alliée, cette fois, avec le petit parti libéral (FDP). Ce fut sa « petite coalition ». D'aucuns la voient déjà, après les législatives de 2013 ou de 2014 (1), se rapprocher des Verts. Elle deviendrait, alors, le premier chef de gouvernement à avoir piloté l'Allemagne avec trois partenaires successifs. Une perspective qui ne serait certainement pas pour lui déplaire...
Jean-Paul Picaper Jean-Paul Picaper
Monika Piel - Madame la Chancelière, vous avez grandi en Allemagne de l'Est. Comment était la vie en RDA ?
Angela Merkel - Mes parents nous ont bien élevés, mon frère, ma soeur et moi. Nous avons passé ensemble de belles vacances et vécu des Noëls merveilleux. Je ne dirais pas pour autant que tout était rose en RDA. Le régime est-allemand était fondé sur le non-droit. Il ne procédait pas d'élections libres et secrètes. Pour survivre, le système poussait continuellement les gens à mentir (2).
M. P. - Le régime est-allemand voulait faire reculer le christianisme et l'« esprit bourgeois » afin de créer l'« homme nouveau » marxiste-léniniste. Votre père était pasteur de l'Église protestante. Avez-vous ressenti une hostilité particulière envers votre famille ?
A. M. - Dans les faits, oui. Ma mère était professeur d'anglais, mais elle n'a jamais eu le droit d'enseigner. Il n'existait pas d'interdiction professionnelle officielle pour les femmes de pasteurs, mais elles n'avaient pas le droit d'occuper un poste qui aurait pu les conduire à influencer d'autres personnes, en l'occurrence des élèves, dans le sens de la morale chrétienne.
Par ailleurs, à l'école, il n'y avait pas de catéchisme, mais des cours de religion qui avaient lieu après la fin des classes. Au début de l'année, le professeur demandait : « Qui va au cours de religion ? » Il fallait alors se lever de son banc et se porter volontaire. Ce cérémonial n'était pas très agréable.
M. P. - Mais vous n'étiez pas seule dans cette situation ?
A. M. - Certes non. Nous habitions à la campagne. Dans ma classe, au niveau du baccalauréat, nous étions 50 à 60 % à avoir fait notre confirmation et à avoir participé en même temps à la consécration de la jeunesse (3). Pourtant, tout était fait pour nous décourager. On nous obligeait, par exemple, à chanter dans une chorale. La direction de l'école tentait systématiquement de fixer les horaires de cette chorale pendant les heures de cours de religion. Huit semaines se passaient, au début de chaque année scolaire, jusqu'à ce que les cours de religion trouvent une petite place tranquille dans le programme de la journée, après 17 heures, et que nous puissions y assister. C'est à coups de vexations de ce genre que l'on cherchait à nous tenir en laisse...
M. P. - Vous n'étiez donc pas une petite minorité, vous autres les chrétiens ?
A. M. - À l'école primaire, nous étions environ un tiers de chrétiens parmi les élèves. Dans le secondaire, nous étions bien plus nombreux car beaucoup de jeunes issus de familles paysannes des villages environnants nous avaient rejoints.
Une fois mes études achevées en RDA, j'ai travaillé à l'Académie des sciences, dans la recherche. Il m'aurait été plus difficile d'obtenir un poste à l'université au contact des étudiants. Les autorités auraient pu craindre que je diffuse des idées ne relevant pas de la doctrine officielle.
M. P. - Votre famille faisait-elle l'objet d'une surveillance particulière …