UNE REUSSITE RUSSE

n° 127 - Printemps 2010

Selon le magazine américain Forbes, Mikhaïl Prokhorov est, à 44 ans, l'un des businessmen les plus prospères de Russie. Voire le plus riche (1). Son immense fortune était encore plus élevée avant la crise mondiale qui a sévèrement frappé la Russie et ses milliardaires. Mais M. Prokhorov est l'un de ceux qui ont survécu confortablement au désastre : quelques mois avant le déclenchement du tsunami financier, il avait eu la présence d'esprit de vendre ses parts dans Interros - la holding qu'il co-détenait avec son partenaire d'affaires de toujours, Vladimir Potanine - et dans Norilsk Nickel, le plus grand producteur mondial de nickel et de métaux non ferreux.Cet économiste de formation est un homme plutôt discret, qui ne se mêle pas de politique et n'accorde qu'exceptionnellement des interviews à la presse internationale. Pourtant, son nom s'est retrouvé à la Une de nombreux journaux français en 2007, à la suite de l'« affaire de Courchevel » (2). Une publicité dont l'oligarque (un terme qu'il récuse) se serait bien passé... Peu importe : Mikhaïl Prokhorov n'a pas pour coutume de ressasser ses désagréments. Cet homme d'affaires prévoyant (certains le disent même « visionnaire ») préfère toujours regarder de l'avant. C'est ainsi que, à peine vendues ses actions d'Interros et de Norilsk Nickel, il s'est tourné vers d'autres projets : les nanotechnologies, les voitures électriques, les énergies alternatives...
À la tête d'Onexim Group, un fonds d'investissement qu'il a fondé en 2007 et qui s'intéresse à des secteurs très variés, il est l'une des rares personnalités russes à posséder les moyens financiers d'investir dans de grands projets. Ajoutons que ce sportif accompli - qui est également le patron de la fédération russe de biathlon, le futur propriétaire de l'équipe américaine de basket-ball des New Jersey Nets et le dirigeant d'une importante organisation philanthropique - ne manque pas d'idées fortes et originales, comme il le dévoile dans cet entretien exclusif...
Politique Internationale Patrick Wajsman - Monsieur Prokhorov, vous aviez 26 ans au moment de la chute de l'URSS. À quel moment avez-vous réalisé que le modèle communiste était irrémédiablement dépassé, que quelque chose s'était cassé ?
Mikhaïl Prokhorov - Je pense que le pays l'a compris en août 1991. Pour ma part, j'en avais probablement pris conscience plus tôt. J'ai fait mes études à la faculté des relations économiques internationales de l'Institut d'État des finances de Moscou. Nous avions d'excellents professeurs qui comprenaient parfaitement l'inefficacité de l'économie socialiste. Cette inefficacité, chacun la constatait tous les jours. Un exemple qui en dit long : notre pays occupait le premier rang mondial en matière de production de chaussures ; or les gens faisaient la queue pendant des heures pour acheter des chaussures d'importation ! J'ai vu de mes yeux des entrepôts remplis de millions de paires de chaussures dont personne ne voulait.
Personnellement, j'ai commencé à faire des affaires dès l'époque où j'étais étudiant. L'URSS existait encore. Fin 1987, une loi autorisant la mise en place de « coopératives » (des petites entreprises privées) a été promulguée. Avec des amis, nous avons alors fondé une coopérative de délavage de jeans. Les jeans délavés étaient très à la mode à l'époque...
P. W. - Avant même la chute du Mur de Berlin, vous aviez donc saisi que le système soviétique n'était pas tenable...
M. P. - À vrai dire, j'étais loin d'être le seul ! Beaucoup de gens voyaient que ce système était en train d'expirer.
P. W. - Quelle vision aviez-vous du camp capitaliste ?
M. P. - Il faut savoir que je n'étais pas exactement dans la même situation que la plupart des autres étudiants. En effet, mon père travaillait au Comité des sports de l'URSS, où il était responsable des relations internationales. Il voyageait régulièrement à l'Ouest. Il connaissait bien la culture occidentale. Il m'a toujours incité à penser par moi-même, à agir de façon indépendante et à prendre des décisions de façon responsable.
P. W. - Votre pensée coïncidait donc déjà, virtuellement, avec l'esprit d'entreprise propre au camp capitaliste ?
M. P. - Disons que j'étais déjà familier avec le mode de pensée occidental. À l'université, nous étudiions l'économie internationale. Et même si l'enseignement qu'on nous dispensait était marqué par l'idéologie communiste, il était impossible de ne pas voir le décalage entre l'économie communiste et celle des pays de l'Ouest.
P. W. - Pouvez-vous nous en dire un peu plus sur vos études ?
M. P. - J'ai fait mes études secondaires dans un lycée où l'on apprenait à très bien parler l'anglais. Et mes études supérieures dans une université respectée. À l'époque, apprendre les relations économiques internationales, c'était un privilège. J'ai également intégré le Parti communiste. Comme tout le monde, j'ai fait mon service militaire. Une fois leur diplôme universitaire en poche, les étudiants étaient placés dans des administrations prestigieuses : soit à la Banque de commerce extérieur, soit dans l'une des banques chargées des opérations en devises étrangères. C'est …