LA GUERRE D'AFGHANISTAN EST-ELLE PERDUE ?

n° 129 - Automne 2010

« La conduite de la guerre en Afghanistan approche de la perfection - dans le sens qu'elle est menée de façon parfaitement inepte » (1). Ce commentaire d'un haut responsable du renseignement américain date de 2004. À cette époque, les talibans, encore sonnés par l'attaque américaine de l'hiver 2001 qui les a chassés du pouvoir, n'ont pas fini de se réorganiser ni repris vraiment leur reconquête du pays. Ils ne se signalent que, de temps à autre, par des embuscades et des assassinats dans des districts reculés du sud et de l'est du pays ou par quelques timides offensives. Pourtant, le commandement américain affiche une confiance inébranlable. À preuve cette autre déclaration, cette fois du général Tony Franks, en charge des forces américaines, qualifiant les opérations militaires de « succès sans réserve et absolus » (2). Six ans plus tard, le triomphalisme des états-majors occidentaux n'est plus de mise. Au contraire, règne à présent une inquiétude profonde à l'idée que la guerre puisse être perdue. Certaines des erreurs les plus flagrantes commises dans le passé ont été reconnues, analysées, voire regrettées. Une nouvelle stratégie est en cours depuis décembre 2009, substantiellement différente de celles qui l'ont précédée. Mais n'est-il pas déjà trop tard ? La question hante non seulement le commandement de l'Otan, mais également l'administration américaine et les gouvernements des pays alliés. D'autant que le président Barack Obama, sous la pression de l'aile libérale du parti démocrate et d'une opinion publique de plus en plus défavorable à la poursuite du conflit, s'est vu contraint de fixer à juillet 2011 le retrait d'Afghanistan des premières forces américaines.
Le cas McChrystal
Désormais, c'est le général quatre étoiles David Petraeus qui dirige à la fois les forces américaines et celles de l'Otan en Afghanistan (3). Chef du commandement stratégique, celui que l'on a surnommé le « réparateur » pour avoir sorti l'armée américaine du bourbier irakien redescend en quelque sorte d'un échelon pour succéder au général Stanley McChrystal, brutalement « démissionné » en juin par le président Obama. Sans avoir démérité militairement, l'officier s'était permis un tir à vue, fracassant et explosif, dans le bimensuel Rolling Stone, contre de hauts responsables américains, en particulier le vice-président américain Joe Biden. Le conseiller à la Sécurité Jim Jones, le représentant spécial pour l'Afghanistan et le Pakistan Richard Holbrooke et l'ambassadeur des États-Unis à Kaboul, Karl Eikenberry, étaient, eux aussi, sérieusement malmenés (4). Même si les incartades verbales du général américain pouvaient sembler gratuites, peut-être proférées sous l'emprise de l'alcool, elles témoignaient de l'existence d'un fossé entre les militaires et la présidence. On pouvait même y déceler une certaine méfiance à l'encontre du chef de l'État et, à ce titre, chef des forces armées - des propos inquiétants lorsqu'on prétend sinon gagner une guerre, du moins ne pas en revenir vaincu. Les propos de McChrystal laissaient percevoir les divergences survenues à l'automne 2009 lorsque Barack Obama avait mûri pendant trois longs mois sa décision d'envoyer des renforts en Afghanistan. Le général confiait avoir trouvé cette …