LE CHARME DISCRET DU MODELE FINLANDAIS

n° 129 - Automne 2010

Ce n'est pas faire injure à Mari Kiviniemi que d'affirmer qu'elle est devenue premier ministre de Finlande par un heureux concours de circonstances. Le fait est qu'il y a un an encore quasiment personne n'aurait parié sur cette quadragénaire (elle est née le 27 septembre 1968). À l'époque, le centriste Matti Vanhanen tenait solidement les rênes de la coalition gouvernementale (1), en dépit de quelques désagréments d'ordre politique et privé (son ex-compagne, rencontrée sur un site internet, avait publié un livre peu laudateur à son égard après qu'il eut rompu par un simple texto). Tout semblait indiquer que cet ancien journaliste alors âgé de 54 ans conduirait son Parti du centre à la bataille des législatives de mars 2011, en vue d'un éventuel troisième mandat à la tête du pays. À la surprise générale, toutefois, Matti Vanhanen annonça juste avant Noël qu'il allait renoncer, à la mi-2010, à la présidence de son parti et à ses fonctions de premier ministre. Officiellement, ce départ avait pour cause une opération aux genoux. Mais ils furent peu nombreux à croire qu'il s'agissait là du motif principal. Depuis quelques mois, en effet, l'attention de la police et des médias se concentrait sur le financement de ses campagnes électorales (présidentielle de 2006 et législatives de 2007) par des hommes d'affaires et des fondations. Avant même la conclusion des enquêtes, attendue cet automne, l'intéressé a préféré prendre ses distances dans l'espoir de ne pas nuire à son parti. La succession de Matti Vanhanen était donc ouverte. La voie semblait toute tracée pour la ministre de l'Environnement, Paula Lehtomäki, vice-présidente du Parti du centre. Est-ce parce qu'elle estimait trop faibles les chances de l'emporter aux élections de mars prochain face à des conservateurs ayant le vent en poupe ? Toujours est-il que la favorite renonça. Mari Kiviniemi posa alors sa candidature à la présidence du parti. En dépit d'une expérience ministérielle succincte (ministre du Commerce extérieur pendant six mois, ministre de l'Administration publique et des collectivités locales pendant trois ans et deux mois), elle réussit à s'imposer face à un représentant de la vieille garde.
Cette élection, le 12 juin, lui ouvrit automatiquement la porte du palais qui héberge le siège du gouvernement, sur la place du Sénat, à Helsinki. Quant à la présidente de la République, la sociale-démocrate Tarja Halonen, dont les pouvoirs sont restreints sur la scène intérieure, elle ne pouvait qu'approuver cette procédure, certes un peu atypique pour le pays. Le 22 juin, le Parlement confirmait la nomination de Mari Kiviniemi par 115 voix contre 56. Le même jour, elle prenait ses fonctions. Mère de deux enfants qu'elle a eus avec le patron d'une agence de publicité, elle n'est pas la première femme à diriger le gouvernement. Mais elle a d'ores et déjà battu le record de longévité détenu par une femme à ce poste. Anneli Jäätteenmäkki, qui avait ouvert la voie en 2003, ne resta aux affaires que durant 63 jours ! Centriste elle aussi, elle avait dû démissionner après une obscure affaire de fuite de documents confidentiels sur la Finlande et la guerre en Irak. Matti Vanhanen lui avait alors succédé au pied levé.
Depuis son entrée en fonctions, Mari Kiviniemi avance à la fois avec prudence et détermination. Elle sait que le temps lui est compté avant les législatives de mars prochain. À elle de démontrer qu'elle incarne un réel changement au sein d'un parti centriste qui, s'il n'est pas le seul concerné, est le plus éclaboussé par des affaires de corruption et de financement des campagnes électorales. À 42 ans, elle n'est toutefois que l'un des chefs de file d'une nouvelle génération de dirigeants politiques. Le ministre des Affaires étrangères, le conservateur Alexander Stubb, a le même âge. Le chef du Parti conservateur et ministre des Finances, Jyrki Katainen, fêtera ses 39 ans en octobre. Et Jutta Urpilainen, la présidente du Parti social-démocrate, a 35 ans depuis le mois d'août.
A. J. Antoine Jacob - À peine aviez-vous pris vos fonctions que le magazine américain Newsweek vous faisait un cadeau en plaçant la Finlande en tête d'un classement des « meilleurs pays du monde » (2)... Croyez-vous que votre pays mérite une telle distinction ?
Mari Kiviniemi - Aussitôt cette nouvelle connue, les gens ont commencé à se demander s'il n'y avait pas une erreur quelque part. C'est typiquement finlandais de douter de la sorte. Mais, d'une certaine manière, ce réflexe a du bon parce qu'il nous incite à travailler encore plus dur pour progresser. Pour revenir à votre question, oui, je pense que la Finlande mérite cette place et je suis heureuse qu'elle ait été ainsi distinguée. Ce qui m'intéresse avec le classement de Newsweek, c'est qu'outre la Finlande il récompense le modèle nordique. Nous avons réussi, dans cette région d'Europe, à combiner une économie de marché dynamique avec un État-providence qui fonctionne bien. Quant à la Finlande, je suis ravie de voir que son système éducatif est grandement apprécié à l'étranger. De même que ses efforts en matière de recherche et développement.
A. J. - Vous ouvrez là plusieurs pistes que je souhaiterais explorer avec vous. Parlons tout d'abord du système éducatif, qui est effectivement mis en valeur par un classement qu'a établi l'Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) (3). Qu'est-ce que le gouvernement, les enseignants et peut-être les parents finlandais ont compris que les autres n'auraient pas compris ?
M. K. - Notre réussite repose avant tout sur l'excellente formation de nos enseignants, qui ont tous le niveau maîtrise. Ce sont de vrais professionnels et leur métier est très bien considéré par le reste de la société. Par ailleurs, pour un enfant, le finnois est facile à apprendre, à lire et à écrire. Ce qui explique les bons résultats obtenus par notre pays en matière de maîtrise de la langue. En outre, les autorités n'hésitent pas à investir dans les écoles, les lycées et les systèmes de bourses afin que tout jeune Finlandais capable d'étudier ait les moyens de le faire sans difficultés.
A. J. - Le système éducatif n'est-il pas plus performant parce que la société finlandaise est restée homogène, en dépit de l'arrivée croissante d'immigrés ?
M. K. - Cette homogénéité constitue, en effet, un grand avantage. La Finlande, il faut le reconnaître, ne compte que très peu d'étrangers : environ 150 000 sur une population totale de 5,3 millions de personnes. Cela dit, nous commençons à rencontrer les mêmes problèmes que ceux que d'autres pays connaissent de manière plus aiguë. Il nous faut mieux intégrer ces nouveaux venus et tout faire pour qu'ils apprennent la langue finnoise. C'est indispensable. De cette manière, je crois, nous pourrons tirer le meilleur de la société dans son ensemble.
A. J. - Quel est l'impact de la crise sur la qualité de l'enseignement ?
M. K. - C'est difficile à évaluer pour le moment. Ce que je peux vous dire, c'est que le gouvernement fait tout pour assurer …