YUAN-DOLLAR-EURO : LE MATCH DU SIECLE

n° 129 - Automne 2010

Contre la Chine, la guerre mondiale des monnaies fait rage. Pékin doit, en effet, affronter la colère des États-Unis, de l'Europe ou encore du Brésil qui voient dans la sous-évaluation systématique du yuan (également appelé RMB) la source de graves déséquilibres. En maintenant sa monnaie en deçà de sa valeur supposée, Pékin ne cesse de gagner du temps... et surtout des parts de marché chez ses clients, accroissant ses colossales réserves de change et entravant, du même coup, les efforts de reprise économique en Occident. Car la Chine vend bien plus qu'elle n'achète, aidée en cela par le cours déprécié de sa monnaie. Vis-à-vis de l'Union européenne, le déficit commercial atteignait, en 2009 (dernier chiffre consolidé), 169 milliards d'euros - à comparer à un flux d'échanges total (somme des exportations et des importations) de 835 milliards...Le problème ne tient pas tant à l'existence d'un déficit qu'à son évolution : entre 2006 et 2009, l'Europe a encore accru ses achats de 16 % (296 milliards d'euros en 2009). Et la Chine n'a visiblement pas l'intention d'inverser la tendance malgré les déclarations répétées de ses dirigeants. Début octobre, le premier ministre, Wen Jiabao, présent lors du sommet Europe-Asie qui s'est tenu à Bruxelles, a réitéré son souhait d'une « relative stabilité » des changes, ce qui eut pour conséquence d'énerver un peu plus ses interlocuteurs, à commencer par le président de l'Eurogroupe, Jean-Paul Juncker, et le président de la Banque centrale européenne, Jean-Claude Trichet, qui ont tous deux reconnu avoir eu « une conversation franche avec leurs homologues chinois ». Cette posture est partagée - et pour les mêmes raisons - par les autorités américaines, qui ne manquent pas une occasion de se plaindre auprès des autorités chinoises. Mais Washington doit composer avec une réalité embarrassante : Pékin finance massivement le déficit de la balance des paiements américaine, évitant ainsi aux États-Unis un krach financier aux répercussions potentiellement dévastatrices pour le monde entier. Dans l'entretien qu'ils nous ont accordé, les économistes Patrick Artus et Bei Xu dissèquent les enjeux de cet affrontement crucial.
Y. M. Yves Messarovitch - Peut-on dire que le yuan reste considérablement sous-évalué par rapport au dollar et à l'euro ?
Patrick Artus et Bei Xu - Nombre d'estimations circulent à ce sujet. Selon les méthodes utilisées, cette sous-évaluation varie entre 10 et 50 %... Le RMB est effectivement sous-évalué. Il l'est même fortement si l'on compare le coût salarial unitaire chinois, mesuré en termes de parité de pouvoir d'achat, avec celui des pays développés. On obtient alors un chiffre proche de 50 %. Mais il ne faut pas confondre sous-évaluation absolue et sous-évaluation relative. En effet, il est courant que les pays à faible niveau de revenu voient leur monnaie sous-évaluée. Lorsque ces pays s'intègrent dans l'économie mondiale, ils affichent des niveaux de prix et de salaires très faibles, l'évolution des écarts de ces derniers avec ceux des Occidentaux ne pouvant être instantanément corrigée par la variation du taux de change nominal. Une monnaie sous-évaluée leur permet de gagner des parts de marché et d'accélérer la convergence de leurs revenus.
Si l'on raisonne maintenant en termes relatifs, c'est-à-dire en tenant compte de la faiblesse du revenu par tête, on ne trouve alors aucune sous-évaluation du RMB. Et si l'on observe le revenu par habitant des citadins - la part urbaine de la Chine étant la seule en concurrence avec les autres pays -, on finit même par conclure à une légère sur-évaluation du RMB d'environ 12 %...
Y. M. - La sous-évaluation du yuan est-elle appelée à durer ?
P. A. et B. X. - La stratégie de développement de la Chine consiste à exporter massivement des produits intensifs en travail. De fait, grâce à l'avantage comparatif en facteur travail et grâce au soutien de la politique économique, le secteur exportateur est devenu non seulement source de revenus mais aussi créateur d'emplois. Pour autant, peut-on dire que ces exportations massives demeurent une nécessité vitale ? Premièrement, à ce stade de développement, la Chine doit impérativement développer son marché domestique - un marché immense qui recèle un fort potentiel. Deuxièmement, l'avantage comparatif en facteur travail, s'il reste déterminant, est en train de se réduire du fait, d'une part, des hausses de salaires et de l'amélioration progressive des conditions de travail ; d'autre part, en raison de la disparition des gains de productivité liés aux migrations des campagnes vers les villes. Enfin, les exportations montent progressivement en gamme. La production industrielle chinoise devient de plus en plus sophistiquée grâce à l'intensification des efforts technologiques encouragée par les autorités.
Au total, compte tenu de ces évolutions structurelles, le rôle quasi absolu des exportations dans la croissance chinoise devrait progressivement s'estomper. La Chine sera alors moins tentée d'utiliser son taux de change comme instrument de stimulation de l'économie. De plus, il faut souligner que le contenu en importations des exportations chinoises étant très important (avec la segmentation du processus de production entre les pays d'Asie), le poids réel des exportations dans le Produit intérieur brut n'est pas aussi élevé (17 %) qu'en apparence (40 %). …