L'ARMEE TURQUE EST-ELLE HORS JEU ?

n° 137 - Automne 2012

Le 30 août 2012, alors qu'il passe en revue les troupes défilant à Ankara pour la fête de la Victoire, le premier ministre Recep Tayyip Erdogan annonce son intention de doter la Turquie de missiles balistiques d'une portée de 2 500 km. Cette annonce est révélatrice d'une double rupture, stratégique et politique : la Turquie affiche désormais ouvertement ses ambitions de puissance, y compris sur le plan militaire, et son premier ministre se pose en chef de l'armée. Une armée qui a justement subi ces derniers temps une mise au pas tout à fait imprévue dont les retombées sont encore incertaines. Acteur central de l'histoire nationale turque, puissante force sociale et alliée incontournable des Occidentaux, l'armée a orienté ou influencé directement la vie politique turque tout au long du XXe siècle. Elle en a accompagné les soubresauts et entretenu l'opacité ; interlocuteur obligé mais finalement très mal connu, l'armée projetait son ombre portée sur l'image du pays tout entier. Mais, en quelques années, le rapport de force entre pouvoir civil et appareil militaire, solidement établi depuis plusieurs décennies, s'est inversé. L'arrivée aux affaires en 2002 d'un parti politique d'origine islamiste, l'AKP (Adalet ve Kalkinma partisi, Parti de la justice et du développement), a déclenché un bras de fer qui tourne, cette fois-ci, à l'avantage des civils. En misant sur l'« approfondissement démocratique », Erdogan a pu remettre en cause le pouvoir, les privilèges et même la légitimité jusqu'ici intouchable de l'institution. La normalisation politique implique de renvoyer l'armée dans les casernes, mais aussi de solder les comptes du passé - autrement dit de présenter aux militaires l'ardoise des coups d'État qui ont scandé l'histoire du pays depuis les années 1960. L'ampleur et l'apparente facilité de cette reprise en main par l'AKP fascinent. Mais l'armée turque ne sort évidemment pas indemne de cet ajustement qui l'affaiblit au moment précis où le pays est appelé à exercer de nouvelles responsabilités internationales. La Turquie, en effet, ne pourra pas jouer les stabilisateurs au Moyen-Orient sans compter sur une armée bien organisée, dotée de missions claires et répondant à des leaders politiques responsables. Le poids de l'armée turque en politique : les coups et l'ombre À la fin du XIXe siècle, la puissante armée ottomane avait multiplié les complots et les tentatives de coup d'État contre le sultan déclinant. De la révolution jeune-turque de 1908, qui débouche sur la dictature militaire du comité Union et Progrès, jusqu'à l'entrée dans le premier conflit mondial aux côtés de l'Axe, l'armée accompagne l'Empire dans sa chute. Mais après le démembrement de ce dernier, c'est encore un militaire qui reprend les rênes du pouvoir : Mustafa Kemal Atatürk, le héros des Dardanelles et de la guerre de reconquête contre les Européens, le « Gazi » (victorieux), va paradoxalement « civilianiser » le régime en instaurant une répartition stable des rôles. Dans l'État-nation turc en construction, l'armée continue d'incarner la modernité. Elle participe, par la conscription, à l'homogénéisation identitaire kémaliste, qui s'efforce de dépasser le morcellement ethnique et religieux. …