LES GRANDES AMBITIONS DE LA DIPLOMATIE TURQUE

n° 137 - Automne 2012

Ahmet Davutoglu se présente volontiers comme un intellectuel prêté à la politique. Ce professeur de relations internationales est l'un des très rares exemples - avec, en son temps, Henry Kissinger - d'expert en politique étrangère auquel les hasards de la vie donnent l'occasion de mettre ses idées en pratique. Depuis bientôt dix ans, ce petit homme courtois et élégant à la moustache finement taillée incarne une diplomatie turque active et émancipée de la traditionnelle tutelle américaine. Après l'arrivée au pouvoir de l'AKP (le parti issu du mouvement islamiste) en novembre 2002, il devient conseiller du premier ministre Recep Tayyip Erdogan avant de prendre la tête du ministère des Affaires étrangères en 2007. Autant le chef du gouvernement est un adepte des déclarations fracassantes (notamment à l'encontre de la politique israélienne), autant Ahmet Davutoglu affectionne le ton mesuré et pédagogique. En quelques années, ce tandem a réussi à hisser la Turquie au premier rang de la scène régionale et internationale. « La Turquie peut être européenne en Europe et orientale en Orient parce que nous sommes les deux à la fois », aime à rappeler le ministre-professeur. Dans son ouvrage, La Profondeur stratégique, il analyse les atouts d'une Turquie dotée d'une situation géostratégique privilégiée et d'un héritage ottoman exceptionnel, à ses yeux trop longtemps négligé. D'où l'étiquette de « néo-ottomanisme » accolée à la diplomatie tous azimuts dont il est l'artisan dans les Balkans, au Moyen-Orient et dans le Caucase. Le grand maître d'oeuvre de la nouvelle diplomatie turque séduit lorsqu'il présente la Turquie comme « puissance régionale bienveillante ». Mais il inquiète tout autant quand il cautionne des régimes sulfureux, reçoit à Ankara les dirigeants du Hamas ou tente en 2009 avec le Brésil d'Ignacio Lula da Silva de négocier un compromis sur le nucléaire iranien. À l'époque, beaucoup se demandaient à Washington comme en Europe « si l'on avait perdu la Turquie ». Dans une note diplomatique américaine rendue publique par WikiLeaks, Ahmet Davutoglu est dépeint sous les traits d'un homme « exceptionnellement dangereux ». Au même moment, une centaine d'anciens ambassadeurs turcs publient une lettre ouverte au premier ministre dans laquelle ils pointent les dérives d'une politique étrangère marquée, à leurs yeux, par l'« idéologie ». En clair, ils dénoncent les convictions islamistes d'un ministre des Affaires étrangères profondément croyant. Le « modèle » d'une Turquie tournée vers l'Europe - et adossée aux trois piliers que sont la démocratie, l'islam et la prospérité économique - aurait pu inspirer les « printemps arabes ». Or il n'en a rien été. Ankara, qui avait fait de la formule choc « zéro problème avec les voisins » son code de conduite, se voit de nouveau confrontée à l'instabilité régionale. Ses relations avec certains de ses voisins s'en trouvent compliquées. C'est le cas de la Syrie, où Ankara a pris fait et cause pour la rébellion après avoir tenté, début 2011, d'inciter Bachar el-Assad à écouter son peuple. « Nous voulions qu'el-Assad soit le Gorbatchev de la Syrie, mais il a choisi d'en être le Milosevic. C'est tout le problème », résumait Ahmet Davutoglu devant un parterre d'étudiants à Washington en février dernier. C'est le cas, aussi, de l'Irak, où les relations avec le pouvoir chiite de Nouri al Maliki se dégradent. Ankara a, en effet, accordé sa protection à l'ex-vice-président sunnite Tarek al-Hachemi, condamné à mort par Bagdad, et resserré ses liens avec la région autonome kurde dirigée par Massoud Barzani. Depuis la crise libyenne, où son hostilité à toute intervention de l'Otan l'avait placée hors jeu, la Turquie se rapproche à nouveau de ses alliés traditionnels, en premier lieu des États-Unis. Elle a ainsi accepté d'installer sur son sol des radars du bouclier antimissile de l'Otan, suscitant l'ire de Téhéran. Quant à la crise syrienne, elle lui a permis d'affirmer ses convergences avec les Occidentaux et les pays sunnites et de renforcer sa stature internationale. Sur ce plan, Ahmet Davutoglu a réussi son pari, bien convaincu que seule une Turquie forte, aussi bien économiquement que politiquement, pourra devenir un jour membre à part entière de l'Union européenne. D. S. et M. S. Dorothée Schmid et Marc Semo - Jamais la Turquie républicaine n'a été aussi active sur la scène internationale. La définiriez-vous aujourd'hui comme une puissance moyenne ? Une puissance globale ? Ahmet Davutoglu - Je ne crois pas à une hiérarchie des puissances. Ce sont des concepts hérités de la guerre froide. Le schéma de l'époque était celui de deux super-puissances qui s'affrontaient au-dessus de puissances intermédiaires à vocation globale (la Chine, l'Inde, la Grande-Bretagne, la France...) et de puissances régionales. Le reste était composé de « petits États ». Cette vision des choses est obsolète. Dans certains cas, aujourd'hui, les « petites » puissances peuvent jouer un rôle plus important que les grandes. La Turquie, par exemple, est en mesure de contribuer à la paix au niveau mondial. Prenez l'Alliance des civilisations (1). Cette initiative en faveur du dialogue entre les cultures rassemble plus de 100 pays dans le cadre de l'ONU, sous la houlette de l'Espagne et de la Turquie. De même, nous avons lancé l'année dernière avec la Finlande le groupe des « Friends of mediation », qui totalise plus de 50 pays membres. Mais il nous arrive aussi d'agir en puissance régionale : c'est le cas en Syrie, en Libye, dans les Balkans ou encore en Afrique du Nord. Les vieilles catégories des relations internationales n'ont plus cours. Nous savons bien que les États-Unis et la Chine ont de plus gros moyens que nous. Mais la Turquie est un pays qui a une pensée stratégique créative. C'est un pays qui a une conscience et qui défend une vision humaniste. Une puissance montante qui promeut la paix et la stabilité dans le monde entier. D. S. et M. S. - Vous venez de faire allusion aux « printemps arabes ». Quelle part la Turquie y a-t-elle prise ? A. D. - Partout nous avons pris fait et cause pour les révolutions arabes, y compris dans les pays dirigés par des chefs d'État pro-occidentaux. En Égypte, le premier ministre Recep Tayyip Erdogan a appelé très tôt Hosni Moubarak à se retirer, alors que tout le monde se demandait encore comment réagir face à ce qui se déroulait place Tahrir. En Libye, nous avons certes eu quelques différends avec la France, en tout cas avec le président Sarkozy (2), mais nous voulions aussi très clairement soutenir le changement. En Syrie, où le régime est anti-occidental, nous avons eu la même position. D. S. et M. S. - Comment définiriez-vous votre méthode ? A. D. - Tout ce que nous promettons, nous le faisons. Au bout du compte, cela donne de la Turquie une image nouvelle. Le voyage de Recep Tayyip Erdogan en Somalie l'été dernier en est l'illustration (3) : personne ne voulait croire que nous allions y établir une ambassade, que les hôpitaux allaient rouvrir, que la Turkish Airlines desservirait Mogadiscio, que l'aéroport serait réhabilité, la route vers l'aéroport remise en état... Rappelez-vous aussi le tremblement de terre en Haïti : les avions turcs ont été les premiers à …