SYRIE : LES HOMMES DE L'APRES-ASSAD

n° 137 - Automne 2012

Abdulbaset Sieda a été nommé à la tête du Conseil national syrien (CNS), principal mouvement de l'opposition syrienne, en juin 2012. Ce Kurde laïque, professeur de philosophie réputé pour son indépendance d'esprit et ses opinions modérées, vivait depuis 1994 en exil à Stockholm, où est implantée une importante communauté kurde - 125 000 personnes, essentiellement venues d'Irak. Son prédécesseur, Burhan Ghalioun, à qui l'on reprochait de laisser une place trop importante aux Frères musulmans et de négliger les liens avec les opposants de l'intérieur, avait dû démissionner au début de l'été. Abdulbaset Sieda s'est fixé comme objectif de réformer le CNS afin d'en faire un interlocuteur crédible aux yeux de ces opposants de l'intérieur qui s'estiment sous-représentés, de l'Armée syrienne libre (ASL) qui combat le régime sur le terrain et - condition incontournable - de la communauté internationale. I. L. Isabelle Lasserre - La révolution syrienne est-elle un printemps arabe comme les autres ? Abdulbaset Sieda - Oui et non. Nous avons essayé pendant plusieurs décennies de faire éclore le printemps en Syrie. Sans succès. Personnellement, je n'ai jamais cru à l'ouverture et aux réformes promises par Bachar el-Assad en 2000 (1). Je savais que la nature du régime comme la structure du pays empêcheraient toute évolution. Je ne me suis pas trompé. C'est la raison pour laquelle le prix à payer pour obtenir la liberté sera sans doute plus élevé ici qu'ailleurs. En revanche, je vous promets que, lorsque nous serons débarrassés de Bachar et de son clan, la démocratie existera vraiment et s'appliquera à tout le monde ! Nous l'avons tant attendue ! I. L. - Quel est le projet politique du Conseil national syrien (CNS) ? A. S. - Nous voulons bâtir une Syrie unie, démocratique et pluraliste, en faisant appel à toutes les composantes de la société, quelle que soit leur appartenance ethnique, religieuse ou idéologique. I. L. - Votre prédécesseur, Burhan Ghalioun (2), a été critiqué pour avoir laissé se développer l'influence des Frères musulmans au sein du CNS. Qu'en est-il exactement ? A. S. - Les accusations de ce type ne sont pas nouvelles. Qu'on le veuille ou non, les Frères musulmans représentent une force très importante au sein de l'opposition syrienne. Il n'est ni possible ni souhaitable de se passer d'eux. D'autant qu'ils ont désormais modifié leur approche en acceptant le principe d'un État laïque. Mais le CNS s'appuie également sur d'autres courants : des partis politiques de gauche, des libéraux, des Kurdes. Depuis ma nomination, je me suis efforcé d'ouvrir le Conseil à de nouvelles tendances : des ONG, des mouvements de jeunes et des intellectuels indépendants. I. L. - Quel est le poids réel des Frères musulmans ? A. S. - C'est très simple : sur les douze membres du bureau exécutif, un seul appartient à cette mouvance. Vous voyez qu'ils sont loin d'être majoritaires ! Par ailleurs, nous n'avons ni complexes ni inquiétude particulière vis-à-vis des Frères musulmans. On peut même considérer qu'ils servent de rempart contre les islamistes purs et durs. Leurs relations avec les djihadistes se sont, d'ailleurs, considérablement détériorées sur le terrain. I. L. - Quelles relations entretenez-vous avec les résistants de l'intérieur qui se battent, les armes à la main, contre le régime syrien ? A. S. - Au début de l'insurrection, nous étions très proches des mouvements de jeunes. Puis, lorsque l'Armée syrienne de libération (ASL) a été créée, nous avons établi des contacts quotidiens avec ses représentants. Ils font des allers et retours permanents pour venir me voir en Turquie. Nous communiquons aussi beaucoup par Skype. Nous avons organisé, dans les villes libérées, des conseils révolutionnaires civils chargés d'encadrer la mobilisation et d'empêcher les groupes les plus radicaux de s'arroger tout le pouvoir. Le CNS se doit, en particulier, d'encadrer et de contrôler les différents groupes de l'ASL afin d'empêcher tout débordement. Toutes les …