UN SAUVEUR POUR LE PAKISTAN ?

n° 137 - Automne 2012

Au printemps 2013, le Pakistan connaîtra ses neuvièmes élections législatives. Élu pour cinq ans en 2008, le gouvernement de coalition du Parti du peuple pakistanais (PPP) briguera un nouveau mandat. L'événement sera historique. C'est la première fois depuis l'indépendance du pays en 1947 qu'un gouvernement démocratique parvient au terme de son mandat. Jusqu'ici, l'armée avait toujours renversé les premiers ministres au pouvoir pour les remplacer par des politiciens de son choix ou pour prendre elle-même en main les destinées du pays. Impopulaire parmi les soldats, le président Asif Ali Zardari a su résister aux tentatives de déstabilisation ourdies par les généraux. Chef du PPP, il est un personnage clé de la vie politique (1). La Cour suprême n'a pas réussi non plus à déstabiliser le pouvoir civil même si elle s'active toujours pour relancer les poursuites judiciaires contre M. Zardari. Ce dernier est soupçonné de corruption et de blanchiment d'argent. Il est accusé d'avoir touché des pots-de-vin dans le cadre de contrats attribués à des entreprises suisses au Pakistan quand il était ministre au sein du gouvernement de son épouse, Benazir Bhutto, dans les années 1990. L'argent sale dormirait aujourd'hui dans des comptes en Suisse. En 1996, Asif Ali Zardari est la cible d'une première enquête lancée par la justice pakistanaise. Les charges sont abandonnées onze ans plus tard, en 2007. Le général Musharraf, alors à la tête du pays, accorde une amnistie à M. Zardari et à Benazir Bhutto, pour leur permettre de participer aux élections législatives de 2008, à la demande des Américains. Toutefois, en 2009, la Cour suprême casse l'ordonnance d'amnistie qu'elle déclare anticonstitutionnelle. La plus haute instance judiciaire pakistanaise presse donc le premier ministre, Yousouf Raza Gilani, d'écrire aux autorités suisses pour faire redémarrer l'enquête contre le président. Pendant des mois, M. Gilani refuse, rétorquant qu'Asif Ali Zardari est protégé par son immunité de chef d'État. Son entêtement lui vaut une condamnation pour outrage à la Cour. Devenu inéligible, il doit démissionner le 19 juin 2012. Mais le PPP parvient à conserver le soutien de ses alliés à l'Assemblée nationale (2) et à maintenir sa coalition parlementaire. Le président de la République n'a donc qu'à nommer un nouveau premier ministre, Raza Pervez Ashraf, qui reprend la plupart des ministres du précédent cabinet. Cette stabilité politique montre que la démocratie parlementaire s'enracine au Pakistan. Il y a encore dix ans, l'armée pouvait aisément déclencher un coup d'État. Or elle n'a plus les coudées franches. Influence grandissante de la presse et, en particulier, des chaînes d'information par satellite ; forte audience des réseaux sociaux sur Internet : les militaires savent qu'un putsch qui serait contraire à la Constitution nuirait à leur image. Sans oublier la Cour suprême qui, avec plus ou moins de succès selon les cas, semble bien décidée à faire respecter l'état de droit : elle exige des services du renseignement militaire qu'ils s'expliquent sur les centaines d'arrestations arbitraires effectuées depuis dix ans au nom de la lutte anti-terroriste. Reste que la majorité des Pakistanais se soucient peu de stabilité politique. Au premier rang de leurs préoccupations, on retrouve plutôt l'envolée des prix de l'essence, de l'électricité, de l'alimentation... L'inflation galope à près de 10 % par an. Pis : la pénurie de courant s'intensifie. Des centaines de petites entreprises doivent mettre leurs employés au chômage technique. En 2012, la croissance du PIB ne devrait pas dépasser 3,4 % d'après le FMI. Insuffisant pour créer assez d'emplois alors que, sous la pression démographique, des millions de jeunes arrivent sur le marché du travail chaque année. Et l'opinion publique de loucher avec envie sur l'économie indienne, plus dynamique, avec son taux de croissance de 6 % par an. Dans ce contexte éprouvant, on comprend que des millions de Pakistanais issus des couches populaires et de la classe moyenne considèrent Imran Khan comme leur sauveur. Personne n'a oublié que cet ancien sportif de haut niveau a gagné, en 1992, la Coupe du monde de cricket en tant que capitaine de l'équipe nationale. Vingt ans après, on l'adule toujours pour cet exploit. Son engagement en faveur des plus pauvres (3) lui vaut une solide popularité. Ses compatriotes apprécient sa réputation d'honnêteté et de dévouement désintéressé. Plus la misère s'aggrave, plus les scandales de corruption dans la classe politique se multiplient, et plus sa cote grimpe. Depuis trois ans, il multiplie les meetings. Certains rassemblent des centaines de milliers de personnes ! Où qu'il aille, on se presse pour se faire photographier à ses côtés. L'élan qu'il suscite témoigne de la détresse d'un peuple éreinté par les difficultés économiques. Mais le personnage agace autant qu'il fascine. Son discours est parfois naïf, très naïf. Certains observateurs lui reprochent de proposer des solutions simplistes pour relancer l'économie et mettre fin à la guerre contre les talibans pakistanais dans le nord-ouest du pays. À Islamabad, des rumeurs se répandent sur ses liens avec l'armée. On murmure que celle-ci financerait son parti, formé en 1996. L'information est impossible à vérifier tant l'armée fonctionne de manière opaque. Il est vrai qu'Imran Khan n'envisage pas de réformer l'institution militaire, alors qu'elle en aurait bien besoin. Sa posture est habile : si l'armée n'a plus les moyens de réaliser un coup d'État, elle demeure très puissante. Elle conserve la haute main sur le budget de la défense et sur la politique étrangère, en particulier les relations avec les États-Unis, l'Inde et l'Afghanistan. Elle scrute la vie politique intérieure. Et elle demeure très impliquée dans plusieurs secteurs économiques (4), au détriment des entreprises civiles. Les libéraux pointent également du doigt les liens entre Imran Khan et les groupes islamiques radicaux. Il faut dire que l'homme compte parmi ses conseillers quelques personnalités qui flirtent avec l'extrême droite religieuse. L'ancien champion de cricket tient un discours ambigu à l'égard de certains groupes terroristes anti-indiens qu'il ne condamne pas ouvertement. Son principal point commun avec les islamistes demeure un anti-américanisme qu'il a nourri depuis ses années universitaires en Angleterre (il a étudié à Oxford, aux côtés de l'ancien premier ministre Benazir Bhutto). M. Khan s'appuie sur les valeurs occidentales des droits de l'homme pour critiquer la politique américaine au Pakistan, en particulier les bombardements de drones dans les zones tribales pakistanaises. Nationaliste fervent, anti-colonialiste, il n'exprime cependant aucune haine à l'égard de l'Occident. Autrefois marié à une Anglaise, il est père de deux enfants. Dans les chancelleries occidentales, l'homme laisse perplexe. Rares sont les diplomates qui parient sur sa victoire aux prochaines élections. Lui y croit dur comme fer. Son parti pourrait rafler quelques dizaines de sièges sur les 342 que compte l'Assemblée nationale. Ce serait, certes, insuffisant pour constituer une majorité, mais suffisant pour jouer les arbitres de la vie politique. Qui est vraiment Imran Khan ? Un islamiste ou un libéral ? Est-il réellement capable de transformer le Pakistan en un pays prospère et stable, comme il le prétend dans ses discours ? Nous lui avons posé toutes ces questions lors de cet entretien exclusif réalisé à Islamabad pour Politique Internationale. E. D. Emmanuel Derville - Vous avez eu une existence particulièrement riche : né au Pakistan dans une famille bourgeoise en 1952, vous avez fait une partie de vos études à Oxford dans les années 1970. Puis vous avez été capitaine de l'équipe pakistanaise de cricket et, en même temps, une personnalité enviée de la jet-set. Dans les années 1980 et 1990, vous êtes devenu un musulman fervent et un philanthrope. Aujourd'hui, vous êtes un chef de parti déterminé à remporter les prochaines législatives et à devenir premier ministre. On a souvent tendance à dire qu'il y a deux Imran Khan, l'un libéral, l'autre conservateur et proche des islamistes. Est-ce exact ? Comment vous définissez-vous ? Imran Khan - Je suis un homme spirituel. La découverte de Dieu a changé mon existence. Après ma retraite sportive, j'aurais pu devenir consultant et passer ma vie à parler de cricket pour gagner beaucoup d'argent et vivre confortablement. Mais la foi en Dieu a transformé mon regard sur l'existence. J'ai décidé de m'engager pour les autres en construisant un centre anti-cancéreux au Pakistan en 1994 puis en me lançant en politique. La religion m'a rendu altruiste et compatissant. J'ai compris que j'avais le devoir de servir ceux qui n'étaient pas aussi privilégiés que moi. E. D. - Pendant les dix années qui ont suivi la formation de votre parti, le PTI, en 1996, vous vous êtes trouvé dans l'ombre des grandes formations politiques. Mais, ces derniers temps, votre popularité s'est brusquement développée. Comment l'expliquer ? I. K. - Les gens en ont assez de l'alternance entre le Parti du peuple pakistanais (PPP), de l'actuel président de la République Asif Ali Zardari, et la Ligue musulmane du Pakistan (PML-N) de Nawaz Sharif, au pouvoir dans la province du Penjab. Ce sont des organisations corrompues jusqu'à la moelle. Au Pakistan, tout le monde sait bien que Zardari et Sharif ont placé des milliards de roupies d'argent sale dans des comptes bancaires à l'étranger ! Comme ils s'intéressent plus à leur fortune personnelle qu'à leurs concitoyens, ces dirigeants sont incapables de gouverner correctement. La désillusion à l'égard du PPP et du PML-N a pris de l'ampleur depuis leur retour aux affaires en 2008, à la fin de la dictature militaire du général Musharraf. Mon parti bénéficie de cette crise de confiance. Pour une raison toute simple : moi, je ne suis pas corrompu. Je suis le seul homme politique à qui les gens donnent de l'argent. À travers mes fondations, je gère la plus grande organisation caritative du pays. Dans les années 1990, j'ai construit à Lahore un hôpital qui dispense aux pauvres des traitements gratuits contre le cancer. Je recueille 2 milliards de roupies de dons par an (16,6 millions d'euros) pour financer cet établissement. J'ai également bâti une université grâce à des dons de personnes privées. Et pendant les inondations qui ont dévasté le Pakistan, en 2010, j'ai récolté 2 milliards de roupies en un mois pour venir an aide aux sinistrés. Mon discours contre la …