UNE NOUVELLE AMERIQUE ?

n° 137 - Automne 2012

Dire que l'Amérique est une société fortement polarisée n'est pas original. Mais un contexte nouveau renforce désormais ce constat. Une faille générationnelle se développe entre deux catégories de la population : d'une part, les Baby Boomers, 78 millions d'Américains nés après la Seconde Guerre mondiale ; de l'autre, les Millennials, première génération de l'histoire des États-Unis à dépasser les 100 millions de personnes. Ce dernier groupe, composé principalement de jeunes non-Blancs aux racines très diverses, occupe une place de plus en plus importante dans l'arène civique. Sur le plan intérieur, le fossé entre cette génération et celle de l'Amérique traditionnelle ne fera que s'élargir. Sur le plan extérieur, cette nouvelle donne pèsera sur les orientations de la politique américaine. Les Boomers constituent de facto le groupe le plus susceptible de soutenir la vision républicaine en matière de politique étrangère (1). Cette vision met l'accent sur la projection de l'Amérique dans le monde grâce à sa force militaire et à sa domination politique ; sur la division des autres pays en amis et ennemis (selon qu'ils adhèrent ou pas aux valeurs américaines) ; et, enfin, sur le rôle central de l'exceptionnalisme américain et sur la nécessité de le protéger - par la diplomatie si possible, par d'autres moyens si nécessaire. Cette conception épouse parfois sans nuances les schémas de la guerre froide, faisant fi de la complexité nouvelle des relations avec des États tels que la Chine ou la Russie. Les Millennials, nés entre 1981 et 2000, sont la première génération dans l'histoire du pays à ne ressembler ni physiquement ni culturellement aux pères fondateurs. En 2020, plus de la moitié des Américains âgés de moins de quarante ans seront d'origine non blanche, dénués de tropisme particulier envers la Vieille Europe dont l'Amérique traditionnelle est issue. Il s'agit d'individus majoritairement ouverts et tolérants sur les questions « morales », technologiquement à l'aise dans un monde interconnecté qu'ils pratiquent depuis leur adolescence vécue dans l'ombre des attentats du 11 Septembre. Les Millennials soutiennent largement le programme démocrate classique, qui insiste sur les questions sociales (santé, éducation...) et sur des politiques qui ont précisément permis la mobilité sociale dont leur famille ou eux-mêmes ont profité (2). En matière de relations internationales, ils veulent, certes, que leur pays continue d'exercer son leadership, mais considèrent que ce but doit être atteint par le smart power au sens large (3) et par la recherche du consensus, et non pas par l'imposition unilatérale de la puissance américaine. Nous sommes donc aujourd'hui en présence de deux Amérique aux visions radicalement différentes. Les Millennials vont bientôt acquérir des positions d'importance dans les milieux décisionnels et voudront, tout naturellement, traduire leur perception du monde dans la politique étrangère du pays. Cela ne se fera pas sans épreuve de force entre les deux pôles démographiques. Cette fracture générationnelle est-elle nettement représentée, dans l'arène politique, par l'affrontement entre les Démocrates et les Républicains ? Et, au-delà des frontières américaines, quels prolongements les divisions sociales et politiques actuellement débattues aux États-Unis auront-elles sur …