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RUSSIE : COMBATTRE LA TORTURE

Entretien avec Igor Kaliapine, Fondateur et dirigeant de l'ONG russe Comité contre la torture. par Galia Ackerman, journaliste, spécialiste de la Russie et du monde post-soviétique

n° 138 - Hiver 2013

Igor Kaliapine Galia Ackerman - Monsieur Kaliapine, vous êtes physicien de formation. Pouvez-vous nous expliquer quand et comment vous êtes devenu un défenseur des droits de l'homme ? Igor Kaliapine - Tout a démarré dans les années 1980. J'étais assistant dans un institut de physique à Nijni Novgorod. J'étais très critique vis-à-vis du système soviétique, mais je ne savais pas comment échapper au carcan idéologique. En 1989, Boris Nemtsov, un jeune scientifique recruté par notre institut l'année précédente, a présenté sa candidature pour devenir député du Soviet suprême. Il tenait un discours radicalement nouveau : il exigeait l'instauration de la propriété privée et du multipartisme, rien de moins ! Je fus bouleversé. Tout naturellement, j'ai cherché à entrer en contact avec d'autres activistes d'obédience démocratique. Le 1er mai 1989, je suis allé à la manifestation officielle organisée chaque année ce jour-là avec un groupe de jeunes gens qui partageaient mes opinions. Au lieu de défiler sagement, nous avons scandé le slogan : « À bas la dictature du PCUS ! » Comme il fallait s'y attendre, nous avons tous été interpellés. Nous avons été rapidement relâchés, mais les autorités n'en avaient pas fini avec nous : ceux d'entre nous qui avaient un emploi l'ont perdu et ceux qui étaient étudiants ont été expulsés de l'université. Personne ne savait alors que, deux ans plus tard, le drapeau tricolore de la nouvelle Russie flotterait au-dessus du Kremlin ! G. A. - Êtes-vous alors retourné à la physique ? I. K. - Pas du tout. Début 1992, après avoir enchaîné les petits boulots, j'ai créé une entreprise d'emballages plastiques. Comme tant d'autres, je profitais de la nouvelle liberté d'entreprendre. Mais je me suis vite aperçu que les fonctionnaires voyaient dans n'importe quelle affaire une source d'enrichissement... pour eux ! Je subissais sans cesse des contrôles fiscaux, sanitaires et autres, dont le seul objectif était de m'extorquer des pots-de-vin. Parallèlement, des groupes criminels ont fait leur apparition. Ces bandits rackettaient les entrepreneurs... et la police ne voulait pas nous protéger, expliquant que le business privé n'était « pas son affaire ». C'est alors que j'ai créé, avec quelques amis, la Société des droits de l'homme de Nijni Novgorod. Pendant des années, j'ai continué à m'occuper de mon entreprise tout en travaillant, bénévolement, au sein de cette ONG. Finalement, j'ai opté pour le travail à plein temps au sein de l'ONG : c'était devenu ma vraie vocation. G. A. - Cette organisation se consacrait-elle à une problématique en particulier ? I. K. - Notre petite ONG locale recevait chaque année des centaines de plaintes faisant état de l'utilisation de la torture par la police afin d'obtenir des aveux. Lorsque nous visitions des colonies pénitentiaires, de nombreux détenus nous affirmaient qu'ils avaient été sauvagement battus pendant l'instruction. Mais quand nous adressions des interpellations au parquet, on nous répondait systématiquement qu'après vérification les faits cités n'avaient pas été confirmés. Les autorités judiciaires niaient en bloc l'existence du problème ! Face à ce mutisme, j'ai décidé de constituer une équipe de juristes. C'est ainsi qu'est né le Comité contre la torture de Nijni Novgorod. Je voulais qu'on trouve les moyens de forcer le parquet à réagir aux plaintes concernant l'emploi de la torture. G. A. - Pouvez-vous citer un cas de torture emblématique ? I. K. - L'une des premières affaires dont nous nous sommes occupés a été celle de Maxim Podsvirov. Un jour de l'automne 1998, cet adolescent a été arrêté à son école et conduit au poste, en présence de nombreux témoins. Les policiers voulaient qu'il témoigne contre son frère Alexeï, accusé d'avoir frappé un agent des forces de l'ordre. Le soir, lorsque ses parents sont venus le récupérer, Maxim portait des traces de coups, son nez était cassé. Il a été relâché après avoir signé une déposition incriminant son frère. Sur la foi de cette déposition obtenue sous la torture, Alexeï fut jeté en prison. Plus tard, il fut innocenté : la police avait fini par retrouver le véritable agresseur. Quant à Maxim, le parquet conclut qu'il n'avait subi aucune violence et qu'il avait fait sa déposition de son plein gré... Je citerai un autre cas, très connu en Russie, celui d'Alexeï Mikheïev. En 1998, ce jeune habitant de Nijni Novgorod fut soupçonné du meurtre de sa petite amie, qui avait été portée disparue quelque temps plus tôt. Sous la torture, Mikheïev et l'un de ses amis ont fini par avouer qu'ils l'avaient violée, tuée et enterrée dans une forêt. Mais ils ont été incapables d'indiquer le lieu où ils auraient enterré le corps. La police a donc continué de les torturer. Mikheïev ne pouvait plus endurer les électrochocs ; il s'est jeté par la fenêtre et devint tétraplégique. Et la jeune fille en question, qui avait simplement fait une fugue, est rentrée à la maison quelques jours après cette tentative de suicide. Eh bien, même dans ce cas tragique, le parquet nia l'usage de la torture et affirma que Mikheïev et son ami avaient avoué un crime imaginaire parce qu'ils étaient psychiquement instables ! G. A. - Quelle tactique avez-vous décidé d'adopter pour faire reconnaître la pratique de la torture ? I. K. - Il faut comprendre que le parquet et la justice ont intérêt à préserver ce système : la torture permet d'obtenir des aveux, donc d'augmenter le taux d'élucidation des crimes, donc d'obtenir de l'avancement et des primes - et peu importe si cela signifie que des innocents sont jetés en prison ! Voilà pourquoi il est si difficile d'obliger les procureurs et les juges à reconnaître les abus ! Mais, peu à peu, nous avons élaboré tout un mécanisme judiciaire pour parvenir à nos fins : nous avons appris à collecter des preuves et à obliger le parquet et les tribunaux à réagir. C'est ainsi que, en 2002, le policier qui avait cassé le nez de Maxime Podsvirov a été condamné. Mais il nous a fallu quatre ans... Quant à l'affaire Mikheïev, nous avons travaillé sur ce dossier pendant sept ans. Nous avons …