ROUMANIE : SORTIR DU POST-COMMUNISME

n° 140 - Été 2013

C'était il y a un an à peine. Le bras de fer au sommet de l'État roumain entre le premier ministre Victor Ponta, leader du PSD (Parti social-démocrate, ex-communiste), et Traian Basescu, « hyper-président » libéral-conservateur et homme fort du pays depuis 2004, plongeait la Roumanie dans une crise politique sans précédent depuis la fin du communisme. La Commission européenne faisait part de sa « grave inquiétude ». Paris, Berlin et Washington appelaient toutes les parties à « respecter l'état de droit » qui semblait menacé. Ce combat de chefs où se mêlaient divergences politiques et animosités personnelles s'est finalement achevé sur un match nul. Le référendum du 29 juillet 2012 qui devait confirmer la destitution du chef de l'État, votée au début du mois par le Parlement, fut invalidé parce que la participation électorale fut inférieure à 50 %, quorum exigé par la Constitution, bien que 90 % des votants aient demandé le départ de Traian Basescu (1). Mais, quatre mois plus tard, lors des élections législatives, l'Union sociale-libérale - alliance anti-Basescu réunissant le PSD de Victor Ponta, le Parti national-libéral et le Parti conservateur - triomphait, remportant quelque 60 % des suffrages, la plus forte majorité recueillie par une coalition politique depuis le retour à la démocratie après la « révolution » de décembre 1989 qui renversa la dictature des époux Ceausescu (2). La poussée de fièvre est passée. Elle n'en a pas moins révélé toutes les insuffisances d'une démocratie encore fragile dans ce pays qui n'a intégré l'Union européenne qu'en 2007, en même temps que la Bulgarie, l'autre lanterne rouge de la transition dans les ex-démocraties populaires. Cette guerre politique ne se résumait pas à un simple affrontement gauche-droite. Le jeune premier ministre Victor Ponta, 40 ans, dirige un Parti social-démocrate qui a récupéré nombre de barons de l'ancien système. Nous venons de le dire, il est allié à deux partis de droite : les nationaux-libéraux et les conservateurs. Dans le camp opposé, le sexagénaire Traian Basescu, du Parti libéral-démocrate, élu pour la première fois président en 2004 et réélu en 2009, ancien capitaine de marine marchande issu de l'ex-nomenklatura, n'a jamais aimé partager le pouvoir. Au-delà des rivalités personnelles, leur conflit opposait également deux visions de la société roumaine : l'une, celle de Victor Ponta, plus repliée et hostile à la globalisation ; l'autre, défendue par Traian Basescu, plus ouverte à une modernisation rapide. La majorité de centre droit avait lancé en 2008 une politique de rigueur. Marquée par une baisse de 25 % des salaires des fonctionnaires et une forte augmentation de la TVA, cette politique s'est vite révélée insupportable pour une bonne partie de la population. Ces mesures étaient imposées par le FMI, la Banque mondiale et l'UE en échange d'un prêt de 20 milliards d'euros. En avril 2012, plusieurs députés du parti de Basescu changent de camp, inquiets pour leur réélection s'ils continuent à cautionner cette politique de rigueur. Le gouvernement de Mihai Razvan Ungereanu, ancien chef des services secrets et proche du président, est renversé. Le centre droit n'a plus de majorité et Traian Basescu doit se résoudre à nommer premier ministre le chef de l'opposition Victor Ponta. La guerre entre les deux têtes de l'exécutif commençait. Initialement impossible entre un président au caractère pour le moins conflictuel et un premier ministre impatient de marquer le pays de son empreinte, la cohabitation est désormais imposée par le rapport de forces. L'enjeu est le rétablissement de la crédibilité sérieusement entamée du pays. Durement critiqué pendant la crise de l'été 2012 par les Européens et, en tout premier lieu, par la chancelière allemande Angela Merkel, Victor Ponta s'active pour récupérer le terrain perdu. Il ne manque pas d'atouts. Ce père de deux enfants originaire de Baia de Fier, dans le sud du pays, diplômé en droit de l'université de Bucarest, a entamé sa carrière comme procureur avant de rejoindre la section anticorruption de la Cour suprême de justice. En 2001, il entre comme expert au cabinet du premier ministre Adrian Nastase pour s'occuper de la lutte contre la fraude et, spécialement, contre le détournement des fonds européens. Il décide d'entrer en politique et est élu député en 2004. La suite est fulgurante : en 2010, il est élu par les militants président du Parti social-démocrate, en battant le leader sortant Mircea Geoana, ancien ministre des Affaires étrangères et ancien président du Sénat. À la tête du gouvernement depuis près d'un an, conforté par les élections de décembre 2012, M. Ponta trace dans cet entretien exclusif les grandes lignes de son action et dessine l'avenir dont il rêve pour la Roumanie. M. S. Marc Semo - La crise au sommet de l'État qui a secoué la Roumanie il y a un an est-elle définitivement terminée ? Victor Ponta - Elle est terminée et bien terminée. Les résultats des élections législatives de décembre ont été très nettement favorables au gouvernement et à la coalition qui le soutient. La participation électorale a été légèrement plus forte qu'en 2008. Elle a dépassé les 50 % - un chiffre qui représente malheureusement le taux moyen des votants dans notre pays. Avec le président Traian Basescu, nous avons établi des règles claires pour notre cohabitation. Avant le scrutin, il clamait qu'il n'accepterait jamais que je sois à nouveau premier ministre ; même après le vote, malgré notre victoire, il a attendu avant de me nommer. Puis il a dû se plier à la réalité. Le président Basescu et moi-même ne serons jamais des amis politiques mais nous avons accepté la nécessité d'un modus vivendi jusqu'à l'élection présidentielle de décembre 2014 où il ne pourra pas se porter candidat puisqu'il a déjà effectué deux mandats. Le terme de la cohabitation est donc déjà fixé. Moi-même, je ne serai pas candidat. Je souhaite seulement effectuer mon mandat de premier ministre jusqu'à son terme, en 2016. Les défis auxquels nous devons faire face dans cette période de crise, en Roumanie comme dans le reste de l'Europe, sont très importants. Je veux pouvoir me consacrer totalement à l'action du gouvernement et mettre en oeuvre les politiques dont le pays a besoin. M. S. - Il n'est sans doute pas facile de cohabiter avec un président que vous avez traité de « lâche » et de « raté » et qui vous a lancé des noms d'oiseaux similaires... V. P. - Effectivement, cette décision n'a pas été simple à prendre et je ne vous cache pas que la cohabitation n'est pas facile tous les jours. Mais la poursuite de la crise politique aurait eu un coût beaucoup trop élevé, en particulier pour l'image de notre pays en Europe. Je suis le plus jeune et c'était à moi de faire le premier pas. La grande majorité des Roumains - aussi bien les sympathisants du centre gauche que ceux du centre droit - sont satisfaits. Les partisans les plus engagés de Traian Basescu comme de notre coalition ont du mal à se résoudre à ce compromis mais c'était le choix de la raison. M. S. - Pouvez-vous résumer les raisons de cette « guerre politique » qui avait beaucoup inquiété les institutions européennes (3) ? V. P. - Traian Basescu, qui avait été élu président en 2004 puis réélu en 2009, devenait de plus en plus impopulaire. Sa légitimité politique s'en trouvait de plus en plus contestée dans le pays. Ce qui ne l'a pas empêché d'étendre son pouvoir sans cesse davantage. Toutes les institutions étaient désormais entre ses mains. Il avait nommé la majorité des juges de la Cour constitutionnelle, choisi les procureurs, désigné les responsables des services secrets. Il contrôlait le gouvernement et …