Les Grands de ce monde s'expriment dans

L'Ukraine face à l'agression russe


Longtemps considéré comme un technocrate, un économiste sérieux mais timide et manquant de charisme, Arséni Iatseniouk a acquis une stature d'homme d'État depuis qu'il est devenu premier ministre d'Ukraine, le 27 février 2014, après les événements d'EuroMaïdan et la fuite de l'ancien président Viktor Ianoukovitch (1).
À 40 ans, l'homme possède déjà une solide expérience du pouvoir - une expérience acquise à la suite de la Révolution orange qui a porté au pouvoir à Kiev, début 2005, une équipe pro-européenne conduite par Viktor Iouchtchenko et Ioulia Timochenko. Sous la présidence de M. Iouchtchenko, M. Iatseniouk fut ministre de l'Économie de 2005 à 2006, puis brièvement chef de la diplomatie en 2007 avant de présider le Parlement jusqu'à la fin 2008. Il a, en particulier, beaucoup oeuvré pour l'entrée de l'Ukraine dans l'OMC, effective en 2008.
La victoire à l'élection présidentielle de 2010 de Viktor Ianoukovitch le repousse dans l'opposition. Partisan déterminé du rapprochement de Kiev avec l'Union européenne, détracteur féroce de M. Ianoukovitch, en qui il voit un pantin du Kremlin profondément corrompu, il est de toutes les manifestations qui éclatent fin 2013 quand le président annonce son refus de signer l'accord d'association que propose l'UE. La suite est rapide : le régime s'effondre, les révolutionnaires s'emparent du pouvoir, M. Iatseniouk prend la tête du gouvernement provisoire et annonce la tenue prochaine d'une présidentielle anticipée. Un scrutin auquel il ne se présentera pas, préférant soutenir Ioulia Timochenko, dont il est un allié de longue date.
Le 25 mai, Mme Timochenko est sèchement battue à la présidentielle par Petro Porochenko, un richissime homme d'affaires sans étiquette, lui aussi favorable à l'orientation européenne de son pays. Dans la perspective des législatives anticipées d'octobre 2014, M. Iatseniouk prend ses distances avec Mme Timochenko et crée sa propre formation, le Front populaire. Le FP - qui milite en faveur d'un « véritable changement pour le pays » et de réformes radicales, spécialement dans les domaines de l'économie et de l'organisation de l'État - arrive en tête des élections législatives anticipées d'octobre 2014 avec 22,17 % des voix, contre 21,81 % pour le Bloc du président Petro Porochenko (une alliance fondée en août pour, comme son nom l'indique, soutenir le président).
À l'issue de cette séquence électorale, la situation est claire. MM. Porochenko et Iatseniouk ont reçu l'onction populaire. Les deux hommes, en poste jusqu'en 2019, peuvent se consacrer à la gestion d'un pays en grand danger. Le nouveau chef de l'État a confirmé M. Iatseniouk à son poste de premier ministre. Le gouvernement - où l'on retrouve les représentants d'une large coalition pro-européenne (2) - doit relever de multiples défis, la crise économique s'ajoutant à l'agression militaire russe. Sceptique sur les chances d'aboutir à un accord de paix avec la Russie de Vladimir Poutine, M. Iatseniouk arpente les capitales occidentales pour convaincre le « monde libre » de la nécessité d'opposer une politique ferme aux desseins du Kremlin. Car il en est convaincu : ce qui se joue en Ukraine aura un impact majeur sur l'espace post-soviétique dans son ensemble, sur l'Europe et même sur le reste de la planète...
I. L.


Isabelle Lasserre - Depuis la chute de Viktor Ianoukovitch, la Russie a annexé la Crimée et Kiev a, au moins temporairement, perdu le contrôle du Donbass. Au moment de la victoire d'EuroMaïdan, en février 2014, auriez-vous pu envisager un tel scénario ?
Arséni Iatseniouk - C'est une longue histoire. Le président Vladimir Poutine, dans une récente interview (3), a témoigné contre lui-même en reconnaissant qu'il avait personnellement ordonné l'annexion illégale de la Crimée et envoyé des troupes et des forces spéciales dans la péninsule. Il a ainsi rendu caducs tous ses précédents dénis. Mon opinion est que la Russie avait prévu ces agressions militaires depuis la Révolution orange de 2004 (4). Il a fallu dix ans au Kremlin pour moderniser son armée et trouver le bon moment pour appliquer ce plan en envahissant l'est de l'Ukraine et en annexant la Crimée. Nous ne pouvions donc pas imaginer que Vladimir Poutine deviendrait un agresseur, un dictateur, un envahisseur et un président prêt à commettre un tel crime international. Je le reconnais : je ne m'y attendais pas.
Mais je ne suis pas le seul à ne pas avoir prévu ce qui allait arriver. Les responsables occidentaux n'ont cessé de dire qu'il fallait « apaiser » la Russie, s'en faire une amie, établir avec elle un nouveau type de relations. Vous vous souvenez de l'époque du « reset » (5) ? Le monde était sourd et aveugle. Quand la Russie s'est retirée du traité CFE (6) en 2007, quand la Russie a envahi la Géorgie en 2008, quand la Russie a annexé la Crimée en 2014, quand la Russie a envahi l'est de l'Ukraine dans la foulée, qu'avons-nous fait ? Nous avons négligé ses intentions, nous avons été trop « relax ». Nous avons cru que la raison finirait par prévaloir. Nous pensions que les leçons de la Seconde Guerre mondiale avaient été apprises par tous, qu'il n'était plus possible que des atrocités et des crimes soient à nouveau commis sur le continent européen...
I. L. - Et maintenant, quel est le plan de Poutine ? Quelle est, selon vous, la prochaine étape ?
A. I. - Les plans de Vladimir Poutine n'ont pas changé depuis 2004. Son objectif est de faire renaître quelque chose qui ressemble à l'Union soviétique. Il rêve de faire basculer l'Ukraine dans la sphère d'influence de la Russie, de lui imposer le type de relations qui existaient du temps de l'empire. Son but est de s'imposer, partout où il le peut, aux dépens de l'Occident. Et s'il y a bien une chose dont je sois sûr, c'est qu'il ne changera jamais d'avis. Comprenez bien que le président russe se sent dépositaire d'une mission sacrée qui vise à restaurer l'Union soviétique, à étendre le « monde russe », à protéger les minorités russes à l'étranger, à promouvoir l'Église orthodoxe russe. Tels sont les piliers fondamentaux de sa politique. J'ajoute que, pour demeurer populaire en Russie, il a besoin de tensions ou d'affrontements à l'extérieur des frontières.
I. L. …