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Russie-Occident : une crise durable


Plus d'un an après son déclenchement, la crise ukrainienne semble être entrée dans une phase nouvelle. Les accords dits de « Minsk-2 », signés le 12 février dernier par Vladimir Poutine, Petro Porochenko, François Hollande et Angela Merkel, ont mis un terme aux opérations militaires dans le Donbass et ouvert une perspective de règlement politique. Pour autant, le dossier est loin d'être clos. Car si les avis divergent sur les responsabilités des protagonistes, les politiques à suivre et les scénarios pour l'avenir, un point fait l'unanimité dans les chancelleries et parmi les analystes : les conséquences des tensions diplomatiques actuelles entre la Russie et les Occidentaux seront durables.


Vingt ans de reproches réciproques


Les origines du grand malentendu entre Russes, Européens de l'Ouest et Américains remontent au début des années 1990 (1). La « nouvelle Russie » de Boris Eltsine, qui s'est à la fois libérée du communisme et a consenti au démantèlement de son empire, s'engage sur la voie de transformations économiques et politiques radicales. À l'époque, la vision dominante au Kremlin est celle d'une convergence à plus ou moins long terme avec l'Occident. Elle est encore présente dans le fameux discours de Vladimir Poutine au Bundestag le 24 septembre 2001 (2). La crise du Kosovo (moment fondateur dont l'importance est aujourd'hui généralement sous-estimée par ceux qui cherchent à comprendre la vision du monde du président russe) ; la dénonciation par Washington du traité ABM et la réactivation du projet de défense anti-missile ; la guerre anglo-américaine contre l'Irak en 2003 ; les premières « révolutions de couleur » en ex-URSS ; le renversement du président libyen Kadhafi en 2011 ; et, plus récemment, les événements en Ukraine convainquent la Russie que les États-Unis et leurs alliés cherchent à la marginaliser. Une évolution qu'illustrent deux autres discours de Vladimir Poutine, à Munich en février 2007 et devant le club de Valdaï en octobre 2014 (3). Le message des dirigeants russes peut se résumer ainsi : la Russie n'est pas un pays vaincu et elle attend de la considération pour ses intérêts stratégiques.
Les griefs ne manquent pas, non plus, en Europe de l'Ouest et en Amérique du Nord. Dès 1993, on comprend que la transition russe sera très différente de celle engagée dans les anciens pays du Pacte de Varsovie. Les deux guerres de Tchétchénie, l'effondrement économique et l'émergence d'une oligarchie prédatrice puis adossée à la rente des matières premières, le durcissement du régime - qui franchit des seuils à l'automne 2004 après la tragédie de Beslan (4) puis au printemps 2012 à la suite du retour de Vladimir Poutine au Kremlin -, les tensions récurrentes avec plusieurs pays (Ukraine, Géorgie, Moldavie) ayant proclamé leur volonté de rapprochement avec l'Union européenne et l'Otan ou encore la position de Moscou sur le dossier syrien nourrissent des visions de plus en plus négatives de la Russie. L'analyse la plus répandue à Bruxelles et à Washington est celle d'un pays aux ambitions injustifiées, en réalité déclinant mais disposant toujours d'un indéniable pouvoir …