Obrador, une chance pour le Mexique ?

n° 161 - Automne 2018

Il est difficile de surestimer l'importance du séisme politique qu'a provoqué la victoire d'Andrés Manuel Lopez Obrador (dit AMLO) à la présidentielle mexicaine le 1er juillet 2018. En décrochant une large victoire avec 53 % des suffrages exprimés face à trois adversaires lors de l'unique tour de scrutin, le candidat du Mouvement pour la régénération nationale (Morena, gauche) a balayé les partis de droite qui s'étaient partagé le pouvoir depuis près d'un siècle. À l'exception de l'État de Guanajuato, l'intégralité des 32 États de la Fédération mexicaine a voté majoritairement en faveur de ce vieux routier de l'antisystème âgé de 65 ans, défait de peu lors des précédentes élections de 2006 et 2012. Avec son triomphe, c'est une page nouvelle qui s'ouvre dans l'histoire du pays.

La politique mexicaine s'est longtemps trouvée sous la domination exclusive du Parti révolutionnaire institutionnel (PRI), dont l'hégémonie de 1929 à 2000 avait été qualifiée de « dictature parfaite » par l'écrivain péruvien et prix Nobel de littérature Mario Vargas Llosa. Ce règne sans partage prend fin en 2000 avec l'élection à la présidence du candidat du Parti Action Nationale (PAN, conservateur), Vicente Fox, mais les réformes attendues se heurtent à l'opposition du Congrès (où une coalition composée du PRI et du parti de gauche PRD détenait la majorité). Par surcroît, les efforts de M. Fox en matière de lutte contre la corruption demeurent ambivalents et rien n'est fait pour atténuer les inégalités, en forte progression depuis que le PRI a adopté une politique néolibérale dans les années 1980. C'est en partie pour compenser les promesses déçues de la transition que son successeur Felipe Calderon (lui aussi membre du PAN), élu en 2006, décide de lancer une offensive de grande ampleur contre les cartels du narco-trafic qui prospèrent au Mexique, faisant notamment appel à l'armée. Qualifiée de « guerre contre la drogue », cette politique se solde par une explosion des déficits publics et des dizaines de milliers de morts aussi bien parmi les trafiquants réels ou présumés que parmi les soldats et les policiers... mais ne parvient pas à briser les reins des organisations criminelles. Élu en 2012, le candidat du PRI Enrique Peña Nieto poursuit cette militarisation du maintien de l'ordre. Il met également en oeuvre une série de privatisations particulièrement impopulaires dans le secteur de l'énergie, dont le caractère public était jusqu'alors considéré comme une garantie de l'indépendance nationale. Les affaires de corruption, la collusion entre forces de l'ordre et narco-trafiquants illustrée par la disparition de 43 étudiants à Iguala en 2014 (1) et l'utilisation d'un logiciel de surveillance pour espionner journalistes et opposants durant les six années du mandat d'Enrique Peña Nieto entérinent le dégoût de la société civile envers sa classe politique.

C'est portés par ce ras-le-bol général envers l'impunité et l'insécurité qu'AMLO et son mouvement Morena (vainqueur des législatives tenues le même jour que la présidentielle) ont obtenu, le 1er juillet dernier, une majorité absolue au Congrès, ce qui devrait permettre au président élu d'appliquer un ambitieux programme de …