La finance responsable à l'heure de la quatrième révolution industrielle

Dossiers spéciaux : n°162 : Investissement responsable : l’essor

Politique InternationaleQuel souvenir avez-vous de Kofi Annan qui nous a quittés en août dernier ? C’est lui qui est à l’origine des « Principes pour l’investissement res- ponsable » dont l’objectif était d’inciter les entreprises à prendre en compte les critères sociaux et environnementaux. Comment poursuivre son œuvre ?

Klaus Schwab — Kofi Annan était un homme d’État de stature mondiale, un internationaliste profondément engagé, qui s’est battu sa vie durant pour un monde plus juste et plus pacifique. Tout au long de sa brillante carrière et de son mandat à la tête des Nations unies, il a été un ardent défenseur de la paix, du développement durable, des droits de l’homme et de l’État de droit. Il nous a beaucoup soutenus, et le Forum ne serait pas devenu ce qu’il est aujourd’hui sans son implication, d’abord en tant que secrétaire général de l’ONU, puis en tant que membre de notre conseil d’administration. Je garde par-dessus tout de lui le souvenir d’un ami personnel et d’un mentor. Son esprit perdurera à travers notre action.

P. I. La finance responsable est-elle une réalité en ce début 2019 ?

K. S. — La 49e réunion annuelle du Forum économique mondial (WEF) aura pour thème : « La mondialisation 4.0 : façonner une architecture mondiale à l’ère de la quatrième révolution industrielle ». Les débats sur les orientations à donner à l’échelle mondiale, régionale, ou à celle des différents secteurs économiques, se tiendront en janvier dans un contexte marqué par d’immenses incertitudes, une très grande fragilité et de nombreuses controverses. Le monde est accaparé par la gestion de crise et traverse une période de profonde transformation. Nous ferons en sorte que l’esprit de Davos contribue à façonner l’avenir dans une démarche constructive et collaborative. Le changement est évident en termes géopolitiques, environnementaux et économiques. Nous allons vers un monde multipolaire et « multiconceptuel », construit autour de différents systèmes de valeurs et de représentations qui cherchent à s’exprimer dans un nouveau contexte international. Dans le même temps, chaque pays cherche à subsister dans un monde aux ressources limitées en termes écologiques. Une quatrième révolution industrielle est en train d’émerger, basée sur des technologies de pointe dans les domaines de la physique, du numérique et de la biologie. Elle ouvre la voie à des innovations d’une ampleur et d’une rapidité sans équivalent dans l’histoire de l’humanité. L’ensemble de ces changements modifie la manière dont les individus, les États et les entreprises interagissent les uns avec les autres. Ils transforment le monde dans son ensemble. Bref, nous nous rapprochons à toute allure d’une nouvelle phase de développement économique et social : la mondialisation 4.0. Et, pour en tirer le meilleur parti, à la fois pour l’économie et pour la société, les entreprises et les États doivent adopter un modèle de capitalisme responsable capable d’inspirer à l’opinion une plus grande confiance.

P. I.Comment faire progresser ce capitalisme responsable ?

K. S. — La finance n’est qu’un des facteurs clés. Plus largement, les entreprises doivent être gérées dans l’intérêt à long terme de ceux qui les détiennent et de leurs parties prenantes. Leurs organes de direction doivent les pousser à se focaliser sur la création à long terme de valeur partagée, ce qui comprend certes leur performance financière, mais aussi leur manière d’administrer les ressources et les relations essentielles à leur réussite au-delà de l’instant présent. Ces ressources et ces relations englobent le capital intellectuel, la force de travail, la chaîne de valeur, les clients et la confiance de la société tout entière.

Les progrès technologiques et la mondialisation offrent aux entreprises beaucoup plus de liberté qu’auparavant pour redéployer géographiquement leurs ressources productives et pour collecter des informations sur les comportements ainsi que des données personnelles sur les individus. Les chefs d’entreprise doivent prendre conscience qu’il leur appartient désormais de maintenir, par une attitude responsable, la confiance des diverses parties prenantes, et plus seulement celle de leurs actionnaires.

De leur côté, les investisseurs doivent intégrer cette évolution en élargissant la focale avec laquelle ils étudient les performances des entreprises ; et cela, afin de pouvoir mieux évaluer la gamme des facteurs qui contribuent à la création à long terme de valeur partagée. Ce changement implique de mieux comprendre les dimensions environnementales, sociales et de gouvernance qui ont un impact sur la confiance des parties prenantes et qui participent à la création de valeur à moyen et long terme. Une telle évolution nécessite également de mieux appréhender le contexte technologique dans lequel évolue l’entreprise — un critère important pour mesurer l’étendue de sa propriété intellectuelle et de ses options d’investissement, mais aussi de son exposition aux risques réglementaires et aux questions sociétales. Si ces enjeux ne sont pas traités de manière proactive et responsable, ils peuvent mener à une perte de confiance abrupte et imprévue, qui efface d’un coup des années de progression de l’entreprise. Nous avons déjà pu observer ce type de phénomènes.

P. I.Comment expliquer qu’on ne parvienne pas à définir des critères uniques, simples, globaux pour flécher cette finance responsable ?

K. S. — Dans les faits, des progrès ont été accomplis. Je me félicite, par exemple, de la publication des recommandations de la TCFD (Task Force on Climate-related Financial Disclosures) (1) en matière de communication des données financières liées au risque climatique. Ces recommandations peuvent être considérées comme la définition d’un nouveau standard mondial en matière de bonne gouvernance d’entreprise vis-à-vis du changement climatique. Je sais que la france est très en pointe dans leur mise en œuvre. La plateforme du WEFaccueille également des travaux dans cette perspective, dont les plus récents se sont déroulés en septembre 2018 lors de notre Sustainable Development Impact Summit (sommet sur l’impact du développement durable), afin d’encourager la convergence entre les diverses instances normatives liées à la publication des données d’entreprise, les Sustainable Development Goals (objectifs de développement durable adoptés en 2017 par l’ONU) et, plus généralement, les considérations environnementales, sociales et de gouvernance.

P. I. — Vous avez créé ce Forum il y a près de cinquante ans. Vous êtes aux avant-postes pour observer les évolutions du monde de l’entreprise et de la finance. Estimez-vous qu’on a perdu du temps pour faire émerger cette finance responsable ?

K. S. — La finance responsable — expression qui recouvre de nombreuses approches et de nombreux mécanismes de marché tels que l’investissement durable (ou les critères environnementaux, sociaux et de gouvernance) et l’investissement à impact social — connaît depuis quelques années une croissance extrêmement rapide. Parmi toutes les approches concernées, l’investissement à impact social — qui recherche volontairement à générer à la fois un rendement financier et un impact social ou environnemental positif qui puisse être évalué — est considéré comme une stratégie d’investissement innovante, susceptible de compenser les défauts des approches financières traditionnelles.

Par ailleurs, compte tenu des évolutions exogènes qui affectent progressivement les marchés d’investissement, comme la croissance démographique, le creusement des inégalités, le dérèglement climatique et la raréfaction des ressources, ces méthodes proposent une approche progressive d’atténuation du risque. Même si l’investissement à impact social progresse, il demeure minoritaire par rapport à l’ensemble des actifs sous gestion dans le monde. Il doit, de plus, relever des défis systémiques, comme l’absence de références standardisées pour la mesure des impacts sociaux ou comme les horizons de très long terme souvent nécessaires à la validation du modèle. Même si le volume des investissements pouvant potentiellement faire l’objet d’une approche durable est bien plus large que ne le laisse supposer la taille actuelle du secteur, ces problématiques empêchent pour l’heure l’écosystème de croître à plus grande échelle. Ces dernières années, le forum économique mondial a mené de vastes recherches sur les opportunités et les défis de l’investissement durable et de l’investissement à impact social. Ces travaux visaient, premièrement, à évaluer de manière objective l’environnement et les difficultés qui entravent leur progression ; deuxièmement, à recenser, à synthétiser et à disséminer les meilleures pratiques des acteurs ; et, troisièmement, à proposer des feuilles de route aux investisseurs institutionnels et privés afin qu’ils puissent définir une stratégie efficace pour la finance responsable.

P. I. Si l’on avait pris le cap de la finance responsable plus tôt, les peuples feraient-ils preuve aujourd’hui de la même défiance vis-à-vis du monde de l’entreprise, de la finance et des élites en général ?

K. S. — Certains dirigeants, que ce soit dans le monde de la finance ou dans celui de l’entreprise, ont choisi d’aller à contre-courant des rendements et des business models à court terme pour explorer les avantages et les opportunités qu’offrent les stratégies de long terme. Il s’agissait de pionniers, mais ils sont aujourd’hui suivis, jour après jour, par une nouvelle vague d’entreprises et d’investisseurs responsables. La mondialisation se doit d’être inclusive. Je prêche en ce sens depuis un demi-siècle. Nombre de décideurs, qui ont été confrontés à la perte de confiance du consommateur ou du client final, ont fini par comprendre que ce type de difficultés vous éloigne inévitablement de vos objectifs stratégiques de long terme. Cette constatation a ouvert le champ de l’investissement à impact social en 2008, après l’implosion des marchés financiers. Le plus important, désormais, est de ne pas laisser passer l’occasion de soutenir et de développer des modes d’investissement capables de corriger cette défiance et de faire émerger des marCchés financiers plus responsables.

P. I. Il n’est jamais trop tard pour bien faire ?
K. S. — Il n’est jamais trop tard. Mais le progrès serait grandement facilité s’il existait une plateforme qui puisse agir comme un honnête courtier sur le marché des valeurs et des ambitions affichées par les nations, les acteurs économiques et les sociétés. Sous sa bannière d’organisation internationale pour la coopération public-privé, le Forum économique mondial vise à faire travailler ensemble toutes les communautés qui le composent, dans un état d’esprit collaboratif, afin de forger le nouveau cadre de la coopération globale à l’ère de la quatrième révolution industrielle.

P. I. Est-on à l’abri d’une crise comparable à celle de 2007- 2008, qui avait précisément été provoquée par des prises de risque excessives ne tenant pas assez compte de critères éthiques et responsables ?

K. S. — Nous sommes aujourd’hui confrontés à de nouvelles lignes de fracture apparues avec la crise. Elles vont du recul potentiel de l’intégration régionale aux répercussions de l’accroissement des inégalités, en passant par les guerres commerciales, les restrictions à l’immigration ou les différences d’approche face au changement climatique. Selon les réponses que nous apporterons à ces problématiques, nous saurons si les leçons de 2007-2008 ont été tirées. Au cours des dernières années, le paysage de l’économie politique a évolué avec, notamment, un affaiblissement de la coopération internationale — cette même coopération internationale qui, il y a dix ans, a justement permis d’éviter que la crise ne se transforme en nouvelle Grande dépression. C’est l’un des premiers enseignements à retenir de cette crise : l’importance de la coopération internationale pour relever les défis du XXIe siècle. Il y en a un second : la nécessité pour les sociétés d’aborder de manière proactive les effets sur les individus des transformations économiques. C’est d’autant plus important que nous sommes au début de la quatrième révolution industrielle : nous avons le devoir de travailler ensemble pour faire en sorte que la technologie accroisse le potentiel et les opportunités humaines au lieu de les remplacer.

P. I.Qui détient les clés ? Les entreprises, les investisseurs, les consommateurs, les États ?

K. S. — Aucun des groupes d’acteurs que vous citez ne peut à lui seul relever un tel défi. L’approche multipartite est incontournable, et requiert l’implication de l’État, du secteur privé, du monde universitaire et de la société civile afin de forger de nouveaux cadres d’action et de compréhension. Une nouvelle architecture mondiale qui, pour l’ensemble de la société, amplifie les bénéfices et réduit les risques liés aux profondes mutations que nous vivons.

P. I. Pour encourager cette finance responsable, suffit-il de faire confiance à ceux qui la mettent en œuvre ou faut-il réglementer ?

K. S. — La démarche la plus appropriée demeure une combinaison des deux. Dans le cadre de notre travail sur l’investissement durable et responsable, nous entendons des appels à plus de réglementation de la part des investisseurs comme des entreprises. Tous en ont bien conscience : la réglementation a souvent représenté un levier très efficace pour favoriser des changements de comportement à grande échelle, du fait de son fort pouvoir d’orientation. Nombre d’instances régulatrices, comme la Commission européenne, ont esquissé des recommandations en faveur d’une finance responsable, qui ont vocation à être inscrites dans la loi. C’est notre intérêt à tous de voir de telles évolutions positives, qui accéléreront le progrès et l’adoption de nouveaux comportements.

P. I.Où se situent les résistances à cette finance responsable ?

K. S. — Dans certains secteurs, l’idée subsiste que l’investissement responsable est moins rentable ou, d’une manière ou d’une autre, moins fiable dans un contexte d’obligation fiduciaire. Mais les preuves du contraire tendent à s’accumuler, et les comportements évoluent.

P. I. Comment convaincre les récalcitrants ?
K. S. — En leur montrant qu’on peut obtenir à moyen et long terme une rentabilité supérieure. c’est — j’en suis convaincu — ce que la plupart des investisseurs cherchent à atteindre, et ce que la plupart des entreprises bien gérées réalisent, en tenant compte des intérêts légitimes de toutes leurs parties prenantes.

P. I. Donald Trump, en se retirant des accords de Paris sur le climat, a-t-il sans le vouloir fait progresser la cause de l’éthique et de la responsabilité ?

K. S. — Dans ce domaine, je crois que la tendance de fond est positive, et qu’elle n’est pas soumise aux événements de court terme qui peuvent se produire dans un pays donné.

P. I. Quel monde rêver, espérer, grâce à une finance responsable ?

K. S. — Les sociétés doivent basculer vers un modèle de croissance économique plus centré sur l’homme, un modèle capable d’investir dans les gens et de revivifier nos contrats sociaux afin qu’ils soient plus en phase avec la concurrence exacerbée qu’entraîne la quatrième révolution industrielle. Selon mon estimation, ce changement de paradigme stimulera la croissance et amplifiera ses retombées pour la société. Les entreprises et les investisseurs qui contribuent résolument à cette dynamique en mettant en pratique un modèle de capitalisme responsable en tireraient eux aussi avantage, non seulement au travers de la loyauté accrue de leurs employés, de leurs investisseurs et de tous leurs contacts, mais aussi parce qu’ils pourront s’appuyer sur un environnement plus robuste, formé par une société plus saine et une économie plus résiliente. Dans cette perspective, je perçois un gros potentiel de synergie entre, d’une part, le dynamisme de la quatrième révolution industrielle et, d’autre part, les réflexions actuelles sur l’avenir des marchés financiers et des économies de marché.

 

(1) La TCFD (Task Force on Climate-related Financial Disclosures) est un groupe de travail présidé par Michael Bloomberg, créé en amont de la COP21 par le Financial Stability Board ou conseil de stabilité financière, lui-même émanation du G20 qui vise à approfondir la coopération en matière de contrôle des institutions financières.