France-Italie : une relation indestructible

n° 163 - Printemps 2019

Il faut remonter à la Seconde Guerre mondiale pour trouver une crise diplomatique franco-italienne d'une telle ampleur. Depuis la formation d'un gouvernement populiste le 1er juin dernier, incidents, insultes et provocations ont conduit Paris à rappeler son ambassadeur auprès du Quirinal, Christian Masset, le 7 février dernier, pour consultations. Deux jours auparavant, le déplacement du vice-président du Conseil et leader « Cinq Étoiles » Luigi Di Maio à Montargis pour rencontrer des « gilets jaunes » en vue d'actions communes avait fait déborder le vase. Le président de la République italienne Sergio Mattarella nous reçoit dans son bureau juste après le retour de l'ambassadeur Masset, porteur d'un message d'apaisement de la part du président Emmanuel Macron et d'une invitation à effectuer une visite d'État en France qui aura lieu à l'automne. Les deux présidents se retrouveront le 2 mai, à Amboise et à Chambord, pour commémorer ensemble les 500 ans de la disparition du génie de la Renaissance italienne Léonard de Vinci, décédé sur les bords de la Loire où il avait été appelé par François 1er dans les dernières années de sa vie. « Il n'y a pas d'aventure européenne s'il n'y a pas d'amitié entre nos deux pays », avait déclaré Emmanuel Macron le 3 mars lors d'une interview à la télévision italienne.
Né à Palerme pendant la guerre, Sergio Mattarella, 78 ans (le 23 juillet prochain), est très respecté de ses compatriotes. 65 % d'entre eux lui accordent leur confiance. À la télévision, dix millions d'Italiens ont suivi son message de Noël leur rappelant qu'ils forment une communauté nationale solidaire. Et le 7 décembre 2018, lors de la première d'Attila, l'opéra de Giuseppe Verdi qui inaugurait la saison lyrique 2018-2019 du théâtre de la Scala à Milan, les quelque 1 900 spectateurs présents lui ont réservé une ovation interminable, l'applaudissant debout pendant plus de cinq minutes. Le politologue Ilvo Diamanti voit en lui le « point de convergence » de toute une nation, à une époque particulièrement tourmentée de l'histoire du pays. Il est vrai que son histoire personnelle et son parcours politique suscitent le respect.
Sergio Mattarella est venu à la politique à la suite d'un drame familial. Le 6 juin 1980, son frère aîné Piersanti Mattarella, alors président de la Région de Sicile, est mortellement blessé par la mafia alors qu'il montait dans sa voiture à Palerme. Il expirera dans ses bras sur les lieux de l'attentat. Sergio reprendra le flambeau et se présentera au Parlement sous l'étiquette de la Démocratie chrétienne. Il sera réélu député pendant près de vingt-cinq ans, sous sept législatures, entre 1983 et 2008. Il a aussi été plusieurs fois ministre : chargé des Relations avec le Parlement (1987-1989), de l'Instruction publique (1989-1990), vice-président du Conseil (octobre 1998-décembre 1999), puis ministre de la Défense (décembre 1999- juin 2001). Diplômé en droit de l'Université romaine La Sapienza en 1964, il enseigne pendant vingt ans le droit public à Palerme. En 2011, il est nommé juge à la Cour constitutionnelle - un poste qu'il occupera jusqu'à son élection par les deux Chambres du Parlement à la présidence de la République le 3 février 2015, pour un mandat de sept ans. Au soir de son élection, il s'est recueilli au mémorial des fosses Ardéatines (érigé en souvenir des 335 victimes d'un massacre nazi en mars 1944) afin de rendre hommage aux « grands sacrifices consentis pour retrouver la liberté » et « aux valeurs qui nous ont permis de renouer avec la démocratie ». Depuis, il soutient une lutte sans faille contre la mafia et contre le terrorisme, condamne la corruption et fait en toute occasion l'apologie des libertés civiles et religieuses et des valeurs familiales.
Mais le combat qui lui tient le plus à coeur est celui qu'il mène en faveur de l'Europe. En mars 2017, il l'avait invitée à se ressaisir « face au défi des souverainistes », dans une allocution prononcée à la Chambre des députés. Au forum Ambrosetti (le Davos italien) le 29 novembre 2018, il a dénoncé les « risques de dislocation » qui menacent l'Europe. Le 18 janvier 2019, à Berlin, il a pris vigoureusement la défense de l'Europe, qui n'est pas « un conseil d'administration, mais une communauté de valeurs » conçue pour servir les peuples. C'est cet Européen convaincu, déterminé à faire entendre sa voix, qui occupe le palais du Quirinal jusqu'en février 2022. Le 27 mai 2018, il avait usé de ses prérogatives constitutionnelles pour s'opposer à la nomination de l'europhobe Paolo Savona à l'Économie lorsque le président du Conseil pressenti était venu lui présenter la liste de ses ministres. Les marchés auraient pu interpréter cette nomination comme le signal d'une prochaine sortie de l'euro. Son devoir lui imposait de « protéger l'épargne des Italiens ». Face au gouvernement populiste, le président Sergio Mattarella joue pleinement son rôle de gardien vigilant de la Constitution. Il s'oppose aux débordements des deux forces de la coalition, la Ligue et les Cinq Étoiles, en leur rappelant le respect des règles budgétaires imposées par les traités européens. Il est très rare que le président Mattarella donne des interviews à la presse internationale. Nous sommes d'autant plus touchés qu'il l'ait fait pour notre revue.

Richard Heuzé - En février dernier, la rencontre intempestive entre le vice-président du Conseil et leader des « Cinq Étoiles » Luigi Di Maio et une délégation de « gilets jaunes » - geste considéré par Paris comme particulièrement inamical - a provoqué une grave crise entre la France et l'Italie. Aujourd'hui, les esprits se sont apaisés. Mieux : le président Emmanuel Macron vous a invité à effectuer une visite d'État en France. À la veille de cette visite, qui aura lieu à l'automne, comment voyez-vous l'avenir des relations entre les deux pays ?
Sergio Mattarella - Les relations entre l'Italie et la France sont tellement solides, tellement ancrées dans l'histoire économique, culturelle et politique, tellement façonnées par des dizaines d'années d'engagement commun au sein de l'Union européenne et de l'Alliance atlantique, en un mot tellement entrecroisées qu'on ne pouvait douter un instant de l'issue de cet épisode de turbulences. La conversation que j'ai eue au téléphone avec le président Macron a été empreinte d'une grande cordialité. Nous sommes deux pays liés par une forte amitié, deux pays fondateurs de l'Union européenne que nous avons la responsabilité, avec d'autres, de développer encore plus. En cela, la relation entre la France et l'Italie est indestructible. Aussi ai-je accepté immédiatement l'invitation à me rendre en visite d'État en France.
R. H. - Ce n'est pas la première fois dans l'histoire des deux pays qu'une telle crise diplomatique se produit. En juin 1940, lorsque Mussolini avait déclaré la guerre à la France et à la Grande-Bretagne, notre ambassadeur André François-Poncet avait été rappelé à Paris...
S. M. - Au lendemain de l'agression de Mussolini, de la guerre, puis de l'engagement commun dans la Résistance, la réconciliation avec la France a été une étape fondamentale vers la réintégration de l'Italie dans la communauté internationale. À l'époque, seuls quelques pays étaient prêts à écouter ce qu'avait à dire la nouvelle Italie républicaine. La proximité entre les ministres des Affaires étrangères, Carlo Sforza et Georges Bidault, a permis la conclusion, en 1948, d'un projet d'Union douanière entre Paris et Rome qui allait bien au-delà du traité de paix de 1947. Cette Union a précédé l'adhésion de l'Italie à l'Otan en 1949 et au Conseil de l'Europe, une fois encore avec le soutien de Paris.
Les pays latins aspiraient à jouer un rôle important dans la construction d'un nouvel ordre européen qui, à l'époque, cherchait encore sa voie entre l'entente cordiale franco-britannique et le modèle d'une Europe carolingienne, obscurcie par l'antagonisme millénaire entre Berlin et Paris.
Mais le dialogue culturel entre la France et l'Italie ne date pas de l'après-guerre. Il a été nourri, tout au long du XIXe siècle, par des échanges intenses entre intellectuels. Victor Hugo a, par exemple, entretenu une correspondance abondante avec Angelo Brofferio, l'un des acteurs du Risorgimento que l'écrivain français qualifiait d'« avocat du peuple » et d'« athlète de la liberté ».
Dans l'une de ses lettres à Brofferio qui lui offrait l'asile au Piémont, Victor Hugo, exilé depuis le …