Le terrible bilan de huit ans de conflit syrien

n° 163 - Printemps 2019


En 2011, la Syrie, avec une population estimée à une vingtaine de millions d'habitants (1), était considérée comme l'une des sociétés les plus avancées du Moyen-Orient arabe - et cela, avant tout du fait de la qualité parfois sommaire, mais indéniable de ses services publics de base en matière de santé et d'éducation. Huit ans plus tard, le pays apparaît largement comme un champ de ruines. Plus de la moitié des habitants ont été contraints de quitter leurs foyers, soit pour être déplacés ailleurs en Syrie (6,5 millions de personnes) (2), soit pour se réfugier hors de ses frontières (5,5 millions se trouvent aujourd'hui dans les États limitrophes) (3). Le bilan des pertes humaines est encore plus effroyable : environ un demi-million de morts, au moins 1 million de blessés, souvent très graves ou mutilés (4), et des dizaines de milliers de « disparus » (5). Aux victimes des hostilités proprement dites s'ajoutent celles dues à l'effondrement du système de santé provoqué par la destruction partielle ou totale de la moitié des établissements médicaux, sur fond de destruction partielle ou totale du quart du parc d'habitations (6).
La difficulté de l'accès au terrain et les multiples manipulations de l'information rendent délicate la comptabilisation précise des pertes en termes de personnes et d'infrastructures, si bien que ces pertes sont très probablement sous-évaluées (7). L'étude de sources concordantes, émanant du régime Assad comme de l'opposition, met cependant en lumière un très fort différentiel, de l'ordre de dix à un, entre les pertes civiles infligées par le régime et ses supplétifs, d'une part, et les différents groupes révolutionnaires, d'autre part. Ce fossé s'explique, notamment, par le monopole de la force aérienne dont disposent le régime Assad et ses alliés, ainsi que par leur écrasante supériorité en matière d'artillerie lourde et de chars de combat. De même, il s'avère que le nombre de pertes civiles provoquées par le régime Assad est environ dix fois supérieur à celui dû aux exactions de Daech (8). Quant aux combattants étrangers engagés dans les différents camps, leurs pertes sont sensiblement plus faibles que celles des combattants syriens et, a fortiori, des civils syriens (9). L'horreur d'une telle crise ne doit donc jamais faire oublier deux réalités fondamentales : 1) le régime Assad, responsable par son refus de toute réforme du déclenchement du conflit, en demeure, et de très loin, la partie la plus meurtrière et la plus destructrice, y compris par rapport à Daech ; 2) les Syriennes et les Syriens sont, et de très loin, les premières victimes d'un conflit pourtant marqué par une internationalisation croissante. Un rappel des différentes phases de cette crise est indispensable pour en analyser la dynamique et les conséquences.


2011-2013 : l'abandon du peuple syrien


Les manifestants qui osent défier le régime Assad dans les rues de Damas et de Deraa (10), le 15 mars 2011, ne sont que quelques centaines. Leur protestation pacifique marque pourtant la chute du « mur de la peur » dans la seule dictature héréditaire du monde …