Monténégro-Russie : David et Goliath

n° 163 - Printemps 2019

Il domine la politique nationale depuis 1991. Hormis une brève parenthèse en 2016, il a toujours été là : quatre fois premier ministre, deux fois président, chef de gouvernement à seulement 29 ans... Milo Djukanovic fait aujourd'hui figure, à 57 ans, de dinosaure balkanique. Son habileté et la vision qu'il a toujours défendue pour la région lui ont permis de survivre à tous les soubresauts de ces Balkans instables et tumultueux. Certes, beaucoup lui reprochent sa gestion autoritaire du Monténégro, minuscule État de 620 000 habitants niché au bord de l'Adriatique. Mais Milo Djukanovic, économiste de formation, est le seul responsable politique de l'ancienne Yougoslavie qui ait réussi à mener son pays à l'indépendance de manière pacifique. Sa patience et son sens du compromis lui ont permis de passer entre moult pièges et périls tout en se rapprochant de l'Union européenne. Son instinct tactique et stratégique comme ses convictions pro-européennes lui ont également ouvert la route de l'Otan, dont le Monténégro est devenu membre en 2017. Même la Russie, malgré tous ses efforts, n'a pas réussi à l'empêcher. Cet allié de l'Occident, apprécié par les investisseurs étrangers en dépit de soupçons de corruption, vise maintenant l'entrée dans l'UE. À l'heure où l'Union vacille sous le poids de ses divisions et semble tentée par un repli identitaire, c'est sans doute l'un des défis les plus difficiles à relever pour Milo Djukanovic.
I. L.


Isabelle Lasserre - Monsieur le Président, que vous inspirent les divisions et les états d'âme des pays européens, vous qui rêvez de rejoindre l'UE ?
Milo Djukanovic - J'aimerais que l'Europe soit plus ferme, plus courageuse et plus fidèle à ses principes. Pas seulement à l'égard des pays des Balkans mais aussi vis-à-vis du reste du monde. Les traditions politiques sont en train d'évoluer rapidement sur la scène régionale, où des courants d'un genre nouveau secouent les démocraties. Les Européens devraient, selon moi, affirmer davantage leurs convictions afin d'empêcher l'émergence de ces mouvements populistes qui visent davantage à manipuler les peuples qu'à essayer de résoudre leurs problèmes. Je trouve l'Europe, dans ce domaine en tout cas, un peu molle.
I. L. - Qui sont vos alliés en Europe ?
M. D. - Le Monténégro ne se connaît pas, aujourd'hui, d'amis très proches. Nous n'avons pas d'ennemis non plus. Je travaille avec Bruxelles et avec tous les États de l'Union.
I. L. - Mais entre un Viktor Orban, un Matteo Salvini, une Angela Merkel et un Emmanuel Macron, quelles sont vos préférences ? Ce n'est pas la même chose...
M. D. - Cela ne nous avait pas échappé ! Mais le Monténégro n'est pas un État suffisamment grand et puissant pour exercer la moindre influence sur ces pays et sur la manière dont ils sont gouvernés. Nous essayons de ne pas attirer l'attention sur nous, contrairement à ce que font habituellement les pays des Balkans. Nous préférons rester à notre place, nous comporter avec humilité et discrétion tout en participant à la vie du continent. Pas seulement sur les sujets qui concernent le Monténégro et les Balkans, mais également sur toutes les questions liées à l'Union européenne. Nous n'en sommes pas membres, mais nous aspirons à le devenir. Avant de pouvoir intégrer l'UE, il faut que nous la considérions comme un modèle, un fil conducteur. Il ne nous appartient pas de juger les uns et les autres, mais nous devons nous mettre en conformité avec les exigences de l'UE. Nous voulons rester le bon élève de la région.
I. L. - Quelles sont les principales menaces qui pèsent, selon vous, sur l'Europe ? La crise migratoire, le contraste entre l'est et l'ouest du continent, les influences extérieures ?
M. D. - Certaines puissances, comme la Russie, tentent d'exploiter le manque d'unité de l'Europe et d'aggraver ses divergences. Le calcul, vu de Moscou, est simple : plus l'Europe sera divisée, moins elle comptera sur la scène internationale. L'autre évolution qui risque de fragiliser l'Europe et de jouer contre ses intérêts, c'est l'immigration. L'Union européenne, pour se protéger contre cette menace, va devoir se doter d'une réelle stratégie. Il faut aussi trouver un moyen de préserver le partenariat euro-atlantique qui a tant compté pour nous après la Seconde Guerre mondiale. Les pays qui se trouvent au coeur de l'Union ne le comprennent pas toujours, mais l'Europe doit aussi tenir compte de la géographie. Nous qui sommes à la périphérie du continent, nous devons …