Un destin géorgien

n° 163 - Printemps 2019

Salomé Zourabichvili est une présidente au destin peu banal. Née dans la diaspora, en France, ce n'est qu'en 2003, comme ambassadeur de France en Géorgie, qu'elle s'installe dans le pays de ses ancêtres. Impressionné par ses talents de diplomate, Mikheïl Saakachvili, devenu président à la faveur de la pacifique « Révolution des Roses » (hiver 2003-2004), lui propose, début 2004, de prendre la nationalité géorgienne et de rejoindre le gouvernement de Tbilissi en tant que ministre des Affaires étrangères. Mme Zourabichvili accepte cette offre pour le moins originale et occupe le poste jusqu'en octobre 2005. Elle rompt alors avec le président Saakachvili et passe dans l'opposition. Début 2008, M. Saakachvili est réélu. Son second mandat - marqué par la guerre qui oppose la Géorgie à la Russie en août 2008 et qui aboutit à la proclamation d'indépendance de deux régions géorgiennes, l'Ossétie du Sud et l'Abkhazie - s'achève en 2013. Il doit alors s'exiler aux États-Unis, puis en Ukraine, sous le coup de diverses enquêtes qui le visaient, en Géorgie, pour cause d'abus de pouvoir.

La présidentielle est remportée par Guiorgui Margvelachvili, candidat du Rêve géorgien, le parti que dirige le richissime Bidzina Ivanichvili, brièvement premier ministre en 2012-2013. De son côté, Salomé Zourabichvili est élue députée indépendante en 2016. En 2018, elle se présente à la présidentielle, là encore en candidate indépendante. Elle obtient le soutien du Rêve géorgien, qui domine le Parlement. À l'issue d'une campagne très disputée, elle arrive de peu en tête au premier tour devant Grigol Vachadze, candidat du Mouvement national uni, le parti de M. Saakachvili. Confortablement élue au second tour avec presque 60 % des voix, Mme Zourabichvili est déterminée à mettre à profit son mandat de six ans pour faire progresser son pays d'origine et d'adoption vers l'Union européenne et l'Otan, tout en promouvant diverses réformes intérieures d'importance. De toute évidence, la présidente n'entend guère se contenter d'un rôle purement protocolaire...

Politique Internationale - Madame la Présidente, en vous lançant dans la campagne, vous avez déclaré que vous le deviez à vos parents qui vous avaient énormément parlé de la Géorgie quand vous étiez enfant. Quelle vision aviez-vous de la terre de vos ancêtres avant de vous y rendre pour la première fois en 1986 ? Aviez-vous toujours rêvé de vous y installer et d'y jouer un rôle ?

Salomé Zourabichvili - J'avais une vision un peu mythique de ce pays que je ne connaissais pas et qui m'était interdit. Un pays que mes parents et mes grands-parents avaient quitté des décennies avant ma naissance et dont ils gardaient un souvenir, si je puis dire, surdimensionné - ce qui est souvent le cas lorsqu'on a quitté sa patrie et qu'on ne peut pas y retourner... Ma famille - et pas seulement ma famille, mais aussi tous les Géorgiens que j'avais connus dans mon enfance et ma jeunesse - était persuadée que le jour viendrait où la Géorgie serait de nouveau indépendante. De même que les juifs ont coutume de dire « l'an prochain à Jérusalem », nous disions, nous, « l'an prochain à Tbilissi » ! J'ai donc toujours entretenu l'espérance que mon pays recouvrerait son indépendance, et je me suis toujours demandé comment je pourrais servir cette patrie que je n'avais jamais visitée avant mes 35 ans. Je savais que, le jour où cette indépendance serait restaurée, la Géorgie aurait besoin de toutes les forces vives, et je pensais que je pourrais alors contribuer à son essor d'une façon ou d'une autre... Mais, bien entendu, même dans mes rêves les plus fous, je n'imaginais pas pouvoir occuper le poste de ministre des Affaires étrangères ou celui de chef de l'État !

P. I. - Pour vous, personnellement, au-delà de la politique, que représente votre accession à la présidence ?

S. Z. - La fin d'un cycle. Un cycle qui a vu mes parents et mes grands-parents être forcés à l'exil sous le poids des armes et de l'occupation par la Russie. À présent, j'entends bien aider la Géorgie à accomplir son chemin vers l'Europe. Mon arrivée à la tête du pays représente, dans une certaine mesure, une revanche sur mon histoire familiale.

P. I. - À quel moment avez-vous envisagé pour la première fois de viser la présidence ? Qu'est-ce qui vous y a poussée ?

S. Z. - J'ai commencé à y penser sérieusement quand je me suis retrouvée dans l'opposition. Mais la toute première fois où cette idée a été mentionnée remonte au printemps 2004. Quand Mikheïl Saakachvili m'a présentée au ministère des Affaires étrangères, il a dit aux personnes présentes : « Celle-là, elle sera peut-être un jour la présidente de la Géorgie ! » J'ai évidemment pris ces propos pour une grande blague, et tout le monde s'est d'ailleurs esclaffé. À ce moment-là, je ne pensais guère à un tel scénario... Mais quelques années plus tard, l'idée a commencé à faire son chemin. À plusieurs reprises, …