S’engager pour la neutralité carbone

Dossiers spéciaux : n°164 : Villes et bâtiments durables

Frédéric de Monicault — Quelles sont les missions du WorldGBC et comment ont-elles évolué au cours des dernières années ?

Lisa Bate et Cristina Gamboa — Depuis le lancement du World Green Building Council en 2002, notre mission en tant que réseau consiste à promouvoir le développement durable dans l’univers du bâtiment. Nous voulons accompagner le développement de l’industrie de la construction à travers plusieurs grandes initiatives. Plus particulièrement, nous visons à fédérer les acteurs autour de la chaîne de valeur de la construction verte. I y a urgence : la COP21 nous a fait mesurer la nécessité d’intégrer le « zéro carbone » dans le bâtiment. Pendant longtemps, la construction a été la grande oubliée de la lutte contre le changement climatique et cette situation ne peut plus durer. Nous ne sommes pas les seules à partager ce sentiment d’urgence : aujourd’hui, la jeunesse et plus géné­ralement l’ensemble des consommateurs ont pris conscience que leurs conditions de vie devaient changer. Appuyons­nous sur un seul chiffre : à l’heure actuelle, nous passons 90 % de notre existence à l’intérieur de bâtiments, et nous devons en prendre soin si nous voulons qu’ils prennent soin de nous.
Pour cela, nous disposons de moyens. Notre réseau est implanté dans quelque 70 pays et nous représentons pas moins de 37 000 sociétés à travers le monde. Nous nous retrouvons autour d’une politique commune qui assigne comme but le cap du « zéro carbone » pour le secteur de la construction. À lui seul, le bâtiment représente 33 % des émissions de gaz à effet de serre et 39 % des émissions liées à l’énergie. c’est un secteur majeur qui exige des actions de grande envergure.

F. de M. — La situation est-elle aussi urgente que vous le dites ? Cela fait quand même plusieurs années que les observateurs affirment la nécessité de se mobiliser contre les émissions de CO2...

L. B. et C. G. — Cest bien simple, nous avons une trentaine d’années pour limiter la hausse du réchauffement climatique à moins de 1,5 degré, sans quoi les répercussions sur la planète seront catastrophiques. Nous sommes à un moment charnière : nous avons jusqu’à 2050 pour respecter les engagements de la COP21 de paris. Le WorldGBC participe à la construction d’un futur meilleur et cela passe, de notre point de vue, par la généralisation de la construction verte.

Nous devons agir sans tarder, car la population mondiale croît dans des proportions sans précédent. Au rythme actuel, à l’horizon de 2050, nous serons 9,8 milliards d’individus. Cette progression s’accompagne d’une urbanisation accélérée. Aujourd’hui, selon les perspectives de l’ONU, 68 % de la population vivra en ville en 2050 contre seulement 55 % actuellement. Cette transformation exige de construire beaucoup plus et exerce donc une pression sur le développement des infrastructures avec la nécessité de les renforcer. Nous parlons au premier chef des réseaux d’énergie et des ressources en eau. D’après l’agence internationale pour l’énergie, la surface au sol va doubler dans le bâtiment d’ici à 2050. Si les nouvelles infrastructures ne sont pas prêtes à accueillir correctement les nouveaux arrivants, la demande en énergie pourrait bondir de 50 %. Nous sommes en présence d’un défi immense.

F. de M. — Face à ce défi sans commune mesure que vous venez d’évoquer, comment le WorldGBC compte-t-il agir ?

L. B. et C. G. — Avec tous nos membres, nous sommes prêts à assumer un rôle moteur et à relever le défi. Nous n’avons d’ailleurs pas attendu pour agir.

D’ores et déjà, des jalons ont été posés. Je vous donnerai juste quelques exemples : en mai 2017, nous avons produit un rapport invitant tous les acteurs, à savoir les entreprises, les gouvernements et les ONG, à accélérer la mutation de la construction vers le « zéro carbone ». Ccette accélération repose sur un scénario précis : il faut faire en sorte qu’à partir de 2030 cet engagement d’une construction à neutralité carbone puisse être respecté par tous les nouveaux chantiers. Voilà pourquoi nous avons élaboré et mis à la disposition des différents interlocuteurs un certain nombre d’indicateurs et de normes qui leur permettent de mesurer l’efficacité de leur progression. Au premier rang de ces outils, il y a l’engagement du « net Zéro carbone » dans la construction, ce que nous appelons le Commitment. Il témoigne de notre ambition et du refus d’être timoré.

Cet engagement, porté officiellement en 2018 lors du sommet climatique de San Francisco, met au défi les entreprises, les villes, les États et les régions d’afficher les objectifs climatiques de leurs politiques stratégiques. Avec 2030 comme première échéance et surtout 2050, date à laquelle tous les bâtiments devraient avoir été convertis à cette neutralité carbone. En fixant un but aussi exigeant, le Commitment donne à la planète le moyen de redoubler d’efforts pour limiter la hausse du réchauffement climatique sous les 2 degrés.

F. de M. — On mesure bien l’ensemble des actions que vous mettez en œuvre. Mais tout le monde est-il pareillement conscient de l’urgence de la situation ?

L. B. et C. G. — Aujourd’hui, tout le monde ou presque est convaincu de la nécessité de réduire les émissions de CO2 dans le domaine de la construction, à la condition bien sûr que les pays qui ont entériné l’accord de Paris respectent leurs engagements. Mais, en même temps, nous constatons que la construction durable n’a pas encore trouvé sa dynamique propre. Il manque toujours un agenda clair et précis. Ne revenons pas sur les grands chiffres et les grandes échéances évoqués précédemment, mais intéressons­ nous à des perspectives concrètes : nous réalisons que l’énergie issue des sources renouvelables doit devenir prioritaire et que la part des énergies fossiles doit diminuer dans des proportions importantes. Nous savons également que l’empreinte carbone des matériaux de construction doit baisser. De même, l’ensemble des procédures qui sont mises en œuvre dans ce secteur doivent être largement optimisées sur le plan écologique.

En attendant, nous constatons avec satisfaction que la lutte contre le réchauffement climatique fait désormais l’objet d’un consensus planétaire. Selon l’une de nos études, réalisée en 2018, plus des trois quarts de nos membres sont convaincus de l’importance de la transition écologique.Ils la placent même parmi leurs toutes premières priorités. Dans chaque région du monde, l’engagement environnemental dans la construction passe par la réduction de la consommation d’énergie.

Les responsables de ces programmes, aussi bien dans l’industrie que dans le secteur des services, en sont d’autant plus convaincus que la construction verte leur permet de réaliser des profits non négligeables, à la fois en réduisant leurs coûts et en augmentant la valeur de leurs actifs.Ils obtiennent un vrai retour sur investissement.

Il faut également mettre en avant l’impact social et la dimension environnementale pour les populations. Quand on construit « vert », on améliore les conditions de vie et la santé des gens qui évoluent dans ces espaces. Il ne faut surtout pas sous­ estimer cet aspect. Au sein du WorldGBC, nous travaillons sur toutes les dimensions.

F. de M. — Vous insistez beaucoup sur les repères chronologiques. Comment voyez-vous les choses dans dix, vingt ans... ? La situation aura-t-elle empiré ou des améliorations auront-elles été apportées ?

L. B. et C. G. — Plus personne ne peut l’ignorer : la planète a besoin d’un plan drastique pour réduire les émissions de carbone, sinon nous courons à la catastrophe. Si l’on veut progresser efficacement au cours des dix ou vingt ans qui viennent, nous devons accélérer la cadence. Non seulement les nouveaux immeubles devront être zéro carbone en 2030, mais aussi et surtout tout le parc existant en 2050. Un élan se dessine, qui associe les entreprises, les villes, les États et les régions. Pour tous ces acteurs, les projets doivent tenir compte des perspectives scientifiques du changement climatique, ce qui entraîne des conséquences très concrètes. Nous espérons tous que cet élan va s’intensifier au cours des prochaines années.

Le WorldGBC y contribue directement en gagnant de plus en plus de personnalités à cette cause. Nous essayons aussi de mettre en contact le plus d’acteurs possible et de les mobiliser sur les grands dossiers environnementaux. Notre réseau de membres se révèle précieux pour nous aider à identifier aussi bien les sujets sensibles que les leviers d’action.

F. de M. — Quels sont les obstacles auxquels se heurtent les solutions que vous proposez, notamment en matière de construction verte ?

L. B. et C. G. — Nous travaillons dans deux directions : d’une part, sur tout ce qui concerne l’exploitation des immeubles et, d’autre part, sur la construction des bâtiments proprement dite, ce qui comprend la fabrication des matériaux. Dans le premier cas, le chemin est bien balisé : les acteurs font des efforts considérables pour réduire la consommation d’énergie, que ce soit dans le chauffage ou l’éclairage. Ces initiatives s’appuient sur la politique exigeante des normes. En revanche, dans le second cas, la route est encore longue s’agissant de l’empreinte carbone. Sait­-on que le béton et l’acier représentent respectivement 8 % et 9 % des émissions de gaz à effet de serre à travers le monde ? Il y a un net décalage entre les performances des bâtiments et les processus de fabrication des matériaux, et ce fossé ne doit surtout pas se creuser. I faut absolument réduire l’empreinte carbone des techniques de construction.

Nous y travaillons résolument, notamment à travers des partenariats avec l’European Climate Foundation, le Children’s Investment Fund Foundation, C40 et Ramboll. Des études sont effectuées et des points d’étape sont faits régulièrement entre nous en vue de produire un rapport en septembre 2019. Celui­-ci sera publié à l’occasion de la World Green Building Week (23-­29 septembre) et il entend bien sensibiliser un maximum d’acteurs à cette question.

Les gens n’ont pas encore mesuré à quel point le bâtiment fait partie d’une solution globale qui permet de répondre aux défis sociaux, environnementaux et économiques. Notre rôle est de les informer et de persuader le plus grand nombre de décideurs de la valeur ajoutée de la construction verte.

F. de M. — Vous espérez vraiment convaincre vos interlocuteurs de cette valeur ajoutée ?

L. B. et C. G. — On ne va pas se le cacher, la tâche n’est pas aisée : par définition, les projets de construction mobilisent un très grand nombre d’intervenants. Des industriels, mais aussi toute une série de consultants, et l’éventail des entreprises est très varié. Chacun fonctionne selon ses standards et il faudrait pouvoir harmoniser toute la chaîne de valeur de la construction pour que les objectifs que nous recommandons puissent s’appliquer à une échelle globale.

il nous paraît aujourd’hui envisageable d’élaborer un cadre d’action général de réduction de l’empreinte carbone, auquel tout le monde pourrait adhérer. Le nouveau rapport sur lequel nous planchons actuellement va précisément déterminer les contours de ce programme. Nous voulons non seulement démontrer qu’une action d’envergure est faisable, mais aussi créer un grand débat autour de ce sujet. Il s’agit de travailler sur l’empreinte carbone et son optimisation. Faire en sorte que cette empreinte implique plus de transparence et que des procédures de vérification soient mises en place. Attention, nous ne sommes pas dans le domaine de la théorie. Il appartient aux acteurs du marché d’exiger ce triptyque transparence­-améliorations­-vérification et de l’intégrer à leurs méthodes de travail. C’est ce que le Worldgbc affiche aujourd’hui comme objectif avec ce rapport.

F. de M. — En quoi consiste votre action au quotidien ?
C. G. — En qualité de CEO du WorldGBC, je me fais chaque jour l’avocate de la construction durable avec la volonté de persuader mes interlocuteurs qu’il s’agit de l’une des solutions les plus efficaces pour participer à la lutte contre le réchauffement climatique. Ma mission dépasse largement le seul cadre du bâtiment. En effet, la construction durable s’étend à tout le domaine de l’environnement et représente même un élément de justice sociale. J’inclus également la protection de la biodiversité. Rappelons que le WorldGBC s’appuie sur près de 70 « conseils verts » à travers le monde. Cela représente un vivier d’experts sans précédent. Nous avons la possibilité de faire appel à une très large palette d’expertises.

Au quotidien, le travail est très varié. il y a évidemment tous les échanges avec les membres du WorldGBC. I y a aussi tous les partenariats que nous nouons et consolidons à travers le monde, par exemple l’Alliance mondiale pour les bâtiments et la construction lancée lors de la COP21 à Paris en 2015.

Aujourd’hui, nous disposons de très solides acquis. Nous avons à la fois les outils et les solutions qui vont nous permettre d’accélérer dans la construction durable et d’en faire un élément important pour le bien-­être des populations. Il ne faut surtout pas relâcher l’effort mais faire preuve d’opiniâtreté. Le message s’adresse en priorité aux gouvernements et aux autorités au sens large, qui doivent rester mobilisés à tous les niveaux.

F. de M. — Et vous, Lisa ?
L. B. — Mon rôle de présidente du WorldGBCfait que je suis un peu l’ambassadrice de l’architecture de la construction durable. Récemment, j’ai participé à un certain nombre de sommets internationaux en Jordanie, en Chine et aux Émirats arabes unis. Ce fut l’occasion de présenter les actions de décarbonation dans le bâtiment. Le moyen aussi de démontrer combien la construction verte est un pilier du développement durable. Avec, en toile de fond, la volonté de montrer que l’économie circulaire peut se mettre au service du bâtiment.

Aujourd’hui, je suis basée à Toronto et, en Ontario, j’ai eu l’occasion de travailler dernièrement sur deux belles réalisations. Il y a eu le premier bâtiment institutionnel « zéro carbone » au Canada (Joyce Centre à Mohawk College, Hamilton). Le second projet a été le chantier de rénovation du bâtiment du Humber College à Toronto. Ces deux infrastructures répondent aujourd’hui parfaitement aux critères déterminés par notre programme.

F. de M. — Enfin, s’il fallait établir un palmarès, quels seraient les acteurs les plus concernés, les régions les plus en avance ?

L. B. et C. G. — L'Europe arrive en tête pour la rénovation des bâtiments existants. Elle profite d’un certain nombre d’initiatives comme Build Uon, un projet mondial majeur pour aider les métropoles à prendre le tournant environnemental dans ce domaine de la rénovation. C’est d’autant plus nécessaire que 40 % des émissions de CO2 en Europe proviennent des bâtiments. En outre, 97 % de ces bâtiments affichent une déperdition d’énergie phénoménale. Il faudrait que 23 000 maisons soient rénovées chaque jour en Europe d’ici à 2050 pour que ce continent atteigne les objectifs de la lutte contre le réchauffement climatique.

Dans les pays en développement, la situation est un peu différente : l’accent est mis beaucoup plus sur la construction des nouveaux bâtiments que sur la rénovation. L’avantage, c’est que cela permet d’appréhender la construction durable de manière globale. Chaque pays présente des spécificités. Il faut s’adapter, par exemple, aux conditions météorologiques propres à chaque région. À cet égard, le maillage de notre réseau joue à plein. Nos experts étudient les marchés au cas par cas afin de proposer des solutions sur mesure : la gestion des ressources en eau au Moyen-Orient, les parades à trouver contre les ouragans et les inondations dans les zones tropicales, ou la prise en compte des très hautes températures en Asie. Sans oublier l’Amérique du Sud, qui consomme énormément d’énergie pour la climatisation, et, évidemment, l’Europe et l’Amérique du Nord, où les besoins en isolation sont particulièrement importants.

F. de M. — On l’aura bien compris, chaque région du monde présente des critères différents pour apprécier le développement de la construction durable. Partant de là, à quelles réalisations concrètes avez-vous contribué ?

L. B. et C. G. — L’année dernière, notre réseau a fait avancer une bonne trentaine de dossiers. En Amérique du Sud, notamment en Colombie, notre conseil a contribué à créer une fiscalité avantageuse pour les acteurs les plus vertueux en termes de réduction de CO2. En Argentine, nous avons réussi à fixer des normes au service d’un modèle de ville verte. Au Chili encore, nous avons introduit une réglementation qui encadre plus étroitement la construction ainsi que les opérations de démolition.

L’Europe n’est pas oubliée, avec de nombreuses initiatives. Par exemple, en espagne, grâce à notre action, la dimension du développement durable est mieux prise en compte dans les appels d’offres publics. En Finlande, le ministère de l’Environnement s’appuie sur nos travaux pour calculer et fixer l’empreinte carbone des nouveaux bâtiments. À tel point qu’à partir de 2025, dans ce pays, tout nouveau programme immobilier devra se conformer à cette nouvelle certification s’il veut sortir de terre.

Enfin, en Asie­-Pacifique, nos équipes australiennes ont amélioré le code de la construction en accord avec le gouvernement fédéral ; et à Hong Kong, une action a été menée de concert avec les autorités pour rendre les bâtiments plus verts. Comme vous le voyez, nous agissons partout dans le monde.