Les gagnants et les perdants

Entretien avec Pierre de Villiers, Ancien chef d’état-major des armées (2014-2017) par Isabelle Lasserre, Rédactrice en chef adjointe au service international du Figaro, correspondante diplomatique.

n° 168 - Été 2020

Pierre de Villiers

Isabelle Lasserre — Selon vous, général, quel sera l’impact du coronavirus sur la situation géopolitique ? Quelles sont les puissances qui sortiront victorieuses de la crise sanitaire et celles qui en sortiront affaiblies ?

Pierre de Villiers — Nous n’avons pas beaucoup de recul, mais il est d’ores et déjà possible de discerner quelques tendances. Comme lors de toute crise de ce type, les gagnants seront ceux qui auront réussi à maintenir l’équilibre entre la préservation de la santé des hommes et des femmes, d’une part, et celle de l’économie, d’autre part. Ceux qui s’en sortiront le mieux sont les pays qui auront été capables : 1) d’anticiper, en s’équipant de masques, de tests et de respirateurs ; 2) de maintenir la cohésion nationale et d’imposer le respect des consignes étatiques ; 3) d’appliquer le principe de subsidiarité, c’est-à-dire la capacité de chacun à exercer les responsabilités de son niveau ; 4) d’investir dans la stratégie en définissant un projet de long terme, tout en pilotant la crise sanitaire au quotidien. 

La stratégie ne s’oppose pas à la tactique, qui s’intéresse au « comment ? », mais privilégie le temps long et tente de répondre à la question du « quoi ? ». Je crains donc que les États puissances, qui ont une stratégie de long terme, ne s’en sortent moins mal que les démocraties occidentales. C’est le cas de la Chine et de la Russie avec la route de la soie ou la grande Russie orthodoxe. Ce n’est pas le cas des pays occidentaux et singulièrement européens, qui ont perdu le cap de leur stratégie. Un seul exemple : pendant la pandémie, la France a établi sous contrainte un pont aérien pour importer des masques de Chine dans des Antonov russes… Où est la logique stratégique dans tout ça ?

I. L. — Quels sont les premiers signes de la recomposition géopolitique qui succédera à la crise sanitaire ? Sont-ils déjà perceptibles ? 

P. de V. — La crise ne va pas modifier en profondeur les lignes de conflictualité. Elle accélérera les tendances. J’en vois plusieurs. D’abord, le retour des États puissances, pour l’essentiel des ex-empires qui réarment et augmentent leurs budgets militaires de près de 10 % depuis plus de dix ans, comme par exemple la Chine, la Russie, la Turquie… Cette tendance va se poursuivre quand nous aurons dépassé la crise du Covid-19. Ensuite, le redéploiement du terrorisme islamiste radical, cette idéologie qui érige la barbarie non pas en moyen mais en fin et vise à déstabiliser nos démocraties occidentales. Il est mobile géographiquement et mutant dans ses mouvements. Il ne faut se faire aucune illusion sur les intentions de l’État islamique. Il va poursuivre son combat, bien au-delà de l’Irak et de la Syrie. Troisièmement, les migrations de masse vont continuer. Elles constituent sans doute le facteur le plus menaçant pour l’équilibre du monde. Enfin, le dérèglement climatique ne va pas brusquement s’interrompre. La crise sanitaire et économique ne va faire qu’accroître et accélérer ces phénomènes.

Ils prendront d’autant plus facilement de l’ampleur que les organisations internationales ont toutes les peines du monde à remplir leur mission de « stabilisateur automatique ». Le retour des nations est un fait objectif qu’il ne sert à rien de nier. De même qu’il ne sert à rien de faire semblant de ne pas voir que nos dirigeants sont remis en cause. C’était déjà le cas avant la pandémie. Cette crise va révéler et amplifier les faiblesses structurelles des démocraties et, notamment, leur difficulté à anticiper, à relever le défi technologique, à privilégier le temps long par rapport au temps court. 

I. L. — Comment expliquer que la menace chinoise ait à ce point été sous-estimée, de même que la sino-dépendance dans laquelle s’est placée l’Europe ?

P. de V. — Vis-à-vis de la Chine, on ne peut pas dire qu’on ne savait pas. Nous avons été victimes de myopie. La Chine n’est pas seulement un pays mais une civilisation. Quand j’y suis allé en tant que chef d’état-major, j’ai ressenti cette évidence physiquement. Comme toutes les civilisations, elle évolue lentement. En 1973, Alain Peyrefitte avait écrit Quand la Chine s’éveillera. Eh bien, ça y est : cinquante ans plus tard ou presque, nous y sommes. La Chine est réveillée. Et pas seulement au niveau économique, puisqu’elle consacre 5 à 10 % de son budget annuel à réarmer ses forces militaires. L’Occident hésite, en fait, entre deux approches. La première est financière et consiste à acheter à bas prix des produits chinois. La seconde est politique : elle vise à préserver nos emplois et nos industries, surtout celles de souveraineté. La crise devrait accélérer la relocalisation des industries souveraines et pas seulement dans le secteur de la santé. Cette démarche aurait des avantages puisqu’elle pourrait renforcer notre autonomie stratégique, favoriser le retour d’emplois en France et réduire l’impact écologique de notre approvisionnement. Mais elle aurait aussi des effets négatifs en induisant, probablement, une augmentation des prix à la consommation. Quant à la tension entre les États-Unis et la Chine, elle est plus forte depuis l’arrivée de Donald Trump. Mais, quel que soit le résultat des prochaines élections américaines, elle ne disparaîtra pas. Pour une simple raison : aucun des deux pays n’est en mesure aujourd’hui d’assurer seul le leadership mondial.

I. L. — La crise peut-elle offrir une seconde chance à l’Europe ? Ou risque-t-elle, au contraire, d’amorcer son délitement ?

P. de V. — J’espère que l’Union européenne saisira l’opportunité de réinvention qui s’offre à elle en jouant un rôle plus coordonné entre la Chine et les États-Unis. Mais il ne faut pas se voiler la face : les crises sont devant nous et elles seront pour les Européens un moment de vérité. Il faut revenir au socle commun, aux valeurs communes qui furent à l’origine de la construction européenne. L’Europe, à sa création, n’était pas seulement une démarche monétaire et financière. Elle n’est pas née avec des normes, mais avec une ambition collective. « Le moment est venu de repenser une Europe fondée sur la civilisation », a déclaré récemment Hélène Carrère d’Encausse. Il faut aussi revenir à la coopération entre pays souverains, sur des projets concrets, …