États-Unis : pour une relance par l’investissement public

Entretien avec Larry Summers, Économiste américain. Professeur à la Kennedy School Government de l’Université Harvard, directeur du Center for Business and Government depuis 2017, ancien directeur du Conseil économique national (2009-2010). Ancien secrétaire au Trésor (1999-2001). Ancien président de l’Université Harvard (2001-2006).

n° 169 - Automne 2020

Larry Summers

Brigitte Adès — La crise que nous traversons risque-t-elle de déboucher sur un syndrome « à la japonaise », qui a fondamentalement favorisé l’épargne au détriment de l’investissement ? 

Larry Summers — Ce que l’on appelle la « stagnation séculaire », caractérisée par une demande atone, une croissance molle, une tendance déflationniste et des taux d’intérêt très bas, touchait déjà les États-Unis bien avant la crise du Covid mais elle s’est, à l’évidence, aggravée. Devant les incertitudes — même de courte durée — d’approvisionnement de certains biens de consommation, l’épargne des ménages, aux États-Unis, a atteint de nouveaux sommets et, devant ces incertitudes, les entreprises ont, elles aussi, revu leurs investissements à la baisse. De ce fait, les taux ont encore baissé.

B. A. — Une instabilité financière à moyen et long terme est-elle à prévoir ?

L. S. — Les sommes épargnées s’investissent naturellement dans les actifs existants, ce qui favorise les effets de levier sur les emprunts, la création de bulles d’actifs et une instabilité financière. 

B. A. — Quelles solutions préconisez-vous pour éviter cette instabilité financière ?

L. S. — Le secteur public doit jouer un rôle beaucoup plus important afin, d’une part, d’assurer une adéquation entre l’offre et la demande et, d’autre part, de veiller à ce que l’épargne excédentaire ne se transforme pas en offre d’actifs à des prix ridicules.

B. A. — Y a-t-il eu des erreurs commises dans la gestion économique de cette crise ? 

L. S. — Je pense que les professionnels de la macro-économie n’ont pas correctement évalué ce phénomène d’épargne excessive. 

Si nous n’y remédions pas, nous ne relèverons pas aisément les défis de la croissance lente, des inégalités qui augmentent et de l’instabilité financière qui entraînent protectionnisme accru et nationalisme économique, tout cela dans un monde où la demande est insuffisante.

B. A. — Quels seraient vos conseils aux décideurs ? Que feriez-vous si vous étiez toujours aux commandes ?

L. S. — Je considère qu’il y a plusieurs priorités : concentrer un maximum d’énergie sur l’investissement public et réduire les inquiétudes des entreprises, élaborer des politiques fiscales adéquates. 

B. A. — Comment inciter les investisseurs à se tourner vers le secteur public ?

L. S. — Tout investisseur est à même d’observer que notre économie est en train de subir une évolution extraordinaire que je décrirais comme une « dé-massification ». Nous n’avons plus besoin d’autant d’objets de consommation. 

Il y a moins de place pour les investissements dans le secteur privé puisque Uber nous aide à partager nos véhicules, et Airbnb nos maisons. Pour 600 dollars, nous avons, avec nos téléphones, un pouvoir numérique exceptionnel ; quant au fracking, il nous fournit un pétrole moins coûteux à mesure que l’exploration est moins gourmande en capital… 

À l’inverse, il y a pléthore d’opportunités pour les investissements publics susceptibles de générer de très hauts retours sur investissement. Mais ceux-ci ne sont pas encore intégrés dans nos méthodes de comptabilité et nos calculs. C’est donc très simple : à mesure que les investisseurs observeront qu’il existe moult opportunités d’investissements publics dans des infrastructures, ils se détourneront du privé et se lanceront vers de nouveaux secteurs plus porteurs. 

B. A. — Quels sont les secteurs porteurs auxquels vous pensez ?

L. S. — À titre d’exemple, si l’on imposait d’éliminer toutes les centrales à charbon, on créerait automatiquement de nouveaux investissements. Nous avons, à portée de main, des incitations puissantes susceptibles de favoriser la croissance. Une partie du « portfolio » des investissements publics à venir devrait être consacrée à un programme que l’on pourrait appeler un « New Deal vert », avec de nouveaux investissements qui constitueraient un aiguillon pour la croissance. Qui plus est, se situant du côté de l’offre, on relèverait le défi d’une stagnation séculaire. 

B. A. — À part l’énergie renouvelable, à quels autres secteurs d’activités songez-vous ? 

L. S. — Aux améliorations à apporter dans le domaine de la sécurité au travail, mais aussi dans les systèmes d’assurances sociales. Si l’âge mûr pouvait être une période moins aléatoire pour nos citoyens, si les gens au travail pouvaient se sentir moins fragilisés à l’idée de perdre leur emploi, si les familles pouvaient être sûres de pouvoir faire garder leurs enfants, je peux vous assurer que la confiance augmenterait et relancerait la demande.

L’activité économique serait renforcée sans avoir recours à la stimulation par des emprunts supplémentaires ou à une inflation du prix des actifs. 

B. A. — À quelle échéance voyez-vous de tels changements se produire ?

L. S. — Les prédictions sur le calendrier sont toujours risquées et difficiles à établir. Mais l’expérience suggère que des événements majeurs — tels que la crise du Covid — ont plutôt une influence à très long terme. Il y a donc de grandes chances d’assister à des changements profonds dans les prochaines années. Nous ne retournerons pas en arrière et c’est une bonne chose.

De plus, qu’ils soient démocrates ou républicains, une très grande partie de nos concitoyens reconnaît les limites du système tel qu’il existe actuellement. Et l’agenda macro-économique que je viens de décrire coïncide avec de profondes inquiétudes liées, notamment, aux inégalités ou aux questions climatiques. Bref, je suis assez optimiste et je pense que nous assisterons à une réorientation substantielle et générale des politiques publiques, tout comme celle qui a suivi, en particulier aux États-Unis, les répercussions des années 1920 et celles de l’après-1970. 

B. A. — Ce que vous décrivez, plus d’assurances sociales, un meilleur développement durable, semble se rapprocher du modèle européen. Est-il souhaitable, selon vous, que les États-Unis adoptent certaines mesures sociales plus européennes d’esprit, concernant par exemple l’assurance-maladie ?

L. S. — Je suppose que chaque pays trouvera les moyens de traiter l’après-Covid à sa manière. Nous sommes aux États-Unis, ne l’oublions pas, là où l’entrepreneuriat est plus au cœur de la culture ambiante qu’en Europe. Cette donnée de base ne variera pas. D’autre part, les États-Unis sont plus ouverts à l’immigration et aux entrepreneurs issus de l’immigration. Cela, non plus, ne changera pas. Il y a, chez nous, un plus grand sens de la responsabilité individuelle que même un accroissement de la couverture sociale ne modifierait …