Le billet de banque dans tous ses états

Dossiers spéciaux : n°170 : Le billet de banque face aux nouvelles monnaies

Politique Internationale Comment devient-on collectionneur de billets de banque ?

Michel Muszynski — Dans mon cas, je suis venu à la collection de billets de banque par atavisme ! Mon père était lui-même un grand collectionneur. Après s’être intéressé à la philatélie, il s’est tourné vers le papier-monnaie, un domaine alors bien moins couru, et où il a pu faire de belles découvertes. Il contribuait par ses articles à de nombreuses publications, fut l’auteur de plusieurs catalogues sur les billets français et des colonies, et réalisa plusieurs dizaines d’expositions. Il fut à l’origine de la création de la Fédération française des associations numismatiques, puis de l’Association française pour l’étude du papier-monnaie (1). Pas étonnant, donc, qu’il m’ait fait partager sa passion ! Mais chaque collectionneur suit son propre parcours. Le point de départ peut être lié à l’intérêt artistique, historique, local ou régional, économique, technique, symbolique. Il résulte bien souvent d’une rencontre avec un collectionneur, ou bien d’un embryon de collection offert par un parent ou un ami.

La construction d’une collection ne peut se faire tout seul dans son coin. Les conseils, les échanges, la lecture des revues spécialisées, permettent sans cesse de découvrir de nouvelles facettes des billets de sa propre collection. Le papier-monnaie, et la numismatique en général, a une histoire bien plus étendue que la philatélie. Les pièces et les billets sont directement en rapport avec les grands événements de l’Histoire. Ils témoignent au premier chef des bouleversements d’un pays. Ils vous font presque toucher du doigt l’évolution d’un État. Pendant ou après une guerre, une révolution ou une crise économique, de nombreuses régions dans le monde se dotent de billets locaux : comme les populations sont inquiètes et qu’elles thésaurisent leurs moyens de paiement, les autorités sont obligées de mettre de nouveaux billets en circulation pour faire tourner l’économie.

P. I.Une collection est faite de la découverte et de l’acquisition de pièces successives. Vous souvenez-vous des premiers spécimens sur lesquels vous avez mis la main ?

M. M.— Je devais encore être adolescent et je m’intéressais alors aux pièces anglaises. J’ai pu faire l’acquisition d’un shilling représentant Oliver Cromwell. C’est une pièce en argent, en très bon état. L’état de conservation est quelque chose d’essentiel pour le collectionneur et la valeur de l’objet en dépend fortement. Mais pour revenir à ce shilling, avec Cromwell, nous sommes au milieu du XVIIe siècle, pendant la révolution anglaise qui se traduit par l’exécution du roi. Que d’événements étonnants peuvent être associés à cette belle pièce ! Je la conserve toujours bien précieusement.

Quant à mon premier billet marquant, il s’agit d’un billet chinois, qui remonte à la dynastie Ming, au XVe siècle. De façon étonnante, ce n’est pas un billet extraordinairement rare, il est même assez fréquemment proposé à la vente : imprimé sur un papier fait à partir d’écorce de mûrier, d’un grand format, il présente déjà toutes les caractéristiques d’un billet moderne. Dans ce domaine comme dans beaucoup d’autres, les Chinois sont à la pointe, dans des époques reculées : bien avant les empereurs Ming, Marco Polo raconte dans Le Devisement du monde que Kubilaï Khan fabrique et met en circulation de la monnaie de papier. À l’époque, personne en Occident ne peut y croire, et pourtant…

P. I.À partir de quel moment une collection devient-elle intéressante ? Ou, plus exactement, y a-t-il un modèle de collection idéale de billets de banque ?

M. M. — Tout dépend de ce que le collectionneur vient chercher. Privilégie-t-il le côté historique ? Il recherchera des billets utilisés à des périodes charnières, en phase avec des événements majeurs. Place-t-il la dimension artistique en priorité ? Il aura de quoi faire avec les billets conçus par des artistes souvent célèbres. La Banque de France, en particulier, a une grande tradition de billets magnifiques. Par exemple, le peintre Clément Serveau a réalisé le dessin du billet de 5 000 francs type 1942, dit « Empire français », qui est une véritable merveille. Au passage, ce billet a une histoire remarquable : imprimé sous l’Occupation, mis en circulation lors de l’échange obligatoire des billets en juin 1945, il sera démonétisé deux ans et demi plus tard, en janvier 1948. Clément Serveau est en bonne compagnie : si vous voulez détenir chez vous des œuvres de François Flameng, Luc-Olivier Merson, Sébastien Laurent, Lucien Fontanarosa et bien d’autres, mettez leurs billets dans vos albums. À l’étranger, j’évoquerais Gustav Klimt ou Alfons Mucha parmi les artistes célèbres qui ont dessiné des billets pour leur institut d’émission.

Pour revenir à la typologie d’une collection, outre les aspects historique et artistique, il y a aussi le reflet des évolutions économique et financière : certains collectionneurs recherchent les billets des périodes de grande inflation, libellés en milliards, en billions. Et l’aspect technique est parfois majeur : les beaux filigranes, les billets sur support en polymère. Les motifs peuvent constituer l’élément central : oiseaux, reptiles, barrages, avions, trains, reine Elizabeth II (très vaste choix !), on ne peut être limité que par son imagination. Pour ma part, les billets de la guerre civile en Russie dans les années 1918-1923 m’ont même conduit à apprendre le russe !

Bref, les motivations sont variées et les éléments d’une collection très différents selon les aspirations de chacun. Croiriez-vous qu’on puisse assembler une collection de billets aux valeurs faciales bizarres (7, 11, 13 scudi en Italie, 27 et 54 francs de Saint-Pierre-et-Miquelon, 35 kyats de Birmanie) ?

Une des particularités du papier-monnaie, c’est qu’en règle générale tout billet est une pièce unique puisque qu’il porte un numéro individuel. Certains collectionneurs essaient de rassembler les billets avec des numéros spéciaux : en Chine, les billets où il n’y a que des 8 sont les préférés car le chiffre 8 symbolise le bonheur !

P. I.Quelle est la plus belle pièce de votre collection ? Ou celle qui vous plaît le plus ?

M. M. — Plus qu’un billet unique, il s’agit d’un ensemble de documents autour d’un billet de 20 piastres de l’Indochine française, dont j’ai la chance de réunir des coupures ayant circulé, des épreuves et essais de différentes teintes, des dessins de l’artiste, et même des courriers qui éclairent les circonstances de sa conception. Cet ensemble date d’une époque maintenant révolue où l’artiste avait le droit de conserver dans ses archives personnelles ces documents préparatoires.

En complément à votre question, je dirai aussi un mot des billets qui m’amusent le plus dans ma collection : ce sont les billets « fantaisie », les publicités illustrées de billets, les reproductions utilisées dans les théâtres ou les films, les cartes postales où figurent des billets, les billets scolaires (pour apprendre aux enfants à compter et à rendre la monnaie), la liste de ces différents types de « billets » est longue…

P. I.Vous ne parlez pas d’argent. Est-ce volontaire ?

M. M. — Il n’est pas besoin de disposer de gros moyens pour commencer à collectionner les billets de banque. C’est même étonnant, on peut parfaitement démarrer avec quelques dizaines d’euros en poche et réunir une belle petite collection de billets du monde. Encourageons les parents et grands-parents à accompagner leurs enfants et petits-enfants dans les premiers choix. Pour une somme modeste ils les feront entrer dans les mondes de l’art et de l’économie. Évidemment, on change de dimension en s’intéressant à des billets un peu rares. Mais nous ne sommes pas non plus dans des budgets démentiels. Par exemple, les extraordinaires billets émis par la Banque de France dans les années 1930-1940 peuvent être acquis dans de bons états de conservation pour quelques dizaines d’euros. Une étape supplémentaire consiste à s’intéresser à des billets devenus — presque — introuvables. À ce stade-là, quelques moyens sont nécessaires ! On sait que le roi Farouk d’Égypte avait réuni une collection hors norme. Ce sont alors des pièces de musée. Les collectionneurs qui possèdent des billets rares les conservent dans des coffres à la banque ; c’est toujours plus sûr. Chez soi, on ne conservera que le ou les classeurs des billets qu’on veut admirer sans pour cela prendre de trop gros risques.

P. I.La numismatique est-elle un petit monde ? Au sens où clients et collectionneurs évoluent dans des cercles restreints, avec des rendez-vous balisés ?

M. M. — Le marché est en ce moment moins actif en France qu’en Allemagne, qu’aux États-Unis et même qu’en Chine ou qu’en Russie. Pour « chiner » des billets de banque, les circuits sont assez semblables à ceux des antiquités au sens large : marchands spécialisés, brocantes, vide-greniers… Sans oublier les événements dédiés : chaque année, au mois de février, notre association organise à Paris une journée du papier-monnaie où tous les collectionneurs peuvent se retrouver. Aux Pays-Bas, deux fois par an, a lieu la plus grande manifestation regroupant professionnels des billets et acheteurs. Avec le Covid, ces rendez-vous ont été mis entre parenthèses, mais Internet est un support précieux pour proposer et rechercher des billets. Depuis plusieurs années, les collectionneurs disposent sur la toile d’une superbe vitrine d’exposition. Plusieurs de nos adhérents ont leur propre site, dédié à un thème particulier. Mais il convient d’avoir à l’esprit que la reproduction de billets, même sur le web, est strictement encadrée pour les billets récents. Les scanners modernes sont équipés de logiciels qui savent reconnaître les billets et bloquent leur numérisation ! Mais rien ne remplace, bien entendu, le contact avec le billet pour en apprécier pleinement tous les détails et pour s’assurer, entre autres, de son état de conservation.

P. I.Au passage, la numismatique suffit-elle pour désigner votre passion ou faut-il employer le terme de billetophilie, comme le font certains puristes ?

M. M. — En France on parle de numismatique-papier, et parfois de billetophilie. Les Américains utilisent surtout « notaphily ».

P. I.On parle beaucoup de contrefaçon dans l’univers de la monnaie. Les collectionneurs sont-ils sensibilisés à cette problématique ?

M. M.— Il en va d’une collection de billets comme de tous les autres domaines : il faut être sur ses gardes. On peut distinguer deux types de billets faux : les faux « pour servir » et les faux destinés à tromper les collectionneurs. Heureusement, cette seconde catégorie est rarissime, mais il faut tout de même se méfier, des fausses surcharges notamment. Rappelons également tous les risques judiciaires qui sont encourus lorsqu’on se hasarde sur le terrain de la fausse monnaie. Voilà pourquoi un collectionneur qui sait qu’il possède un faux billet devra scrupuleusement apposer le tampon « faux » sur le billet en question.

C’est la lutte contre les faussaires qui a été à toutes les époques le moteur des progrès dans les techniques de fabrication des billets. Qu’il s’agisse de la gravure, du papier ou des encres, on peine à imaginer la sophistication de cette industrie, où la France tient une place de premier rang. Mais la petite et la grande histoire sont truffées d’exemples où la fausse monnaie sert de socle à des épisodes incroyables. L’imaginaire collectif pense d’abord au grand banditisme mais, dans certains cas, il y a eu volonté de faire basculer l’Histoire. Ce fut le cas pendant la Seconde Guerre mondiale : l’Allemagne nazie a fait imprimer des billets anglais avec pour objectif d’en inonder le territoire britannique. Cette initiative n’a pas pu atteindre ses buts, mais a permis au IIIe Reich de payer ses espions. Ce n’est pas le seul cas de falsification étatique. Un magnifique petit musée de la fausse monnaie existe en France, près d’Annecy.

Et puisqu’on parle de musée, à tous ceux qui souhaitent se plonger plus avant l’histoire de la monnaie, je ne saurais trop conseiller la visite de Citéco. Ce musée de l’économie situé à deux pas du parc Monceau à Paris dispose d’une collection de billets de banque et présente également l’outillage et les techniques associées à la conception, la fabrication, la distribution et l’utilisation des billets. Dans son magnifique bâtiment néogothique du XIXe siècle, c’est un musée moderne à ne pas manquer.

P. I.Vous êtes président de l’Association française pour l’étude du papier-monnaie. Pouvez-vous, en quelques mots, résumer son activité ?

M. M. — Nous mettons en relation les collectionneurs et les numismates, éditons une revue avec des articles de fond, fournissons un bulletin d’informations sur l’actualité et, à une échelle modeste, nous proposons en exclusivité à nos membres des circulations permettant d’acquérir quelques billets et de vendre des doubles.

Le champ de l’étude et de la collection du papier-monnaie en France est particulièrement vaste car, dans les périodes troublées, les émissions de nécessité locales ont été très nombreuses (Révolution française, guerre de 1870, Première et Seconde guerre mondiale). Il y a encore bien des découvertes à faire, même si de nombreux catalogues spécialisés comblent petit à petit les zones d’ombre.

 

(1) www.papier-monnaie.com