Heurs et malheurs des démocraties "illibérales"

n° 174 - Hiver 2022

Le 15 février 1991, les présidents polonais Lech Walesa et tchécoslovaque Vaclav Havel, ainsi que le premier ministre hongrois Jozsef Antall se retrouvent à Visegrad, ancienne capitale hongroise sur le Danube, pour signer une déclaration dans laquelle ils expriment leur intention de « s’engager pleinement dans le système politique et économique européen, ainsi que dans le système de sécurité ». Les trois anciens dissidents qui ont joué, chacun dans leur pays, un rôle majeur dans la lutte anti-communiste, créent par cet acte le groupe de Visegrad (composé de quatre pays après la séparation de la République tchèque et de la Slovaquie en 1993). L’intégration européenne est leur horizon ; la démocratie et l’économie de marché, leurs idéaux.

Trente ans plus tard, les objectifs fixés en 1991 ont été atteints : la transition économique a été plus que réussie et l’adhésion à l’UE a eu lieu en 2004. Pourtant, l’enthousiasme a cédé la place au doute. Depuis une dizaine d’années, en effet, les relations entre l’est et l’ouest de l’Europe ne sont plus au beau fixe. Les pays de Visegrad n’affichent plus une admiration inconditionnelle envers l’Occident, loin de là. Au contraire, certains de leurs dirigeants et de leurs médias critiquent fréquemment l’intégration européenne, n’hésitant pas à remettre en cause l’idéologie libérale qui cimente l’UE. Dès lors, la perception occidentale de Visegrad a également basculé : aujourd’hui, ce groupe est avant tout perçu comme un instrument d’opposition à Bruxelles.

Ce clivage se cristallise de façon particulièrement nette en 2015 avec la crise des migrants lorsque les pays de Visegrad refusent unanimement les quotas de réfugiés que l’UE veut leur imposer. Certaines orientations de politique intérieure font naître une controverse encore plus sérieuse. Le premier ministre hongrois Viktor Orban (en fonction depuis 2010) assume vouloir construire une « démocratie illibérale ». Il empiète de plus en plus sur l’État de droit, tel qu’il est défini par l’UE, en limitant le pouvoir judiciaire au profit de l’exécutif et en faisant pression sur les médias. Dans d’autres pays du groupe de Visegrad, des leaders souvent qualifiés de « populistes » exercent le pouvoir durant cette période : Jaroslaw Kaczynski, Andrzej Duda et leur parti Droit et Justice (PiS) en Pologne (majoritaire au Parlement de 2005 à 2007 et depuis 2015) ; Robert Fico (parfois surnommé « le Viktor Orban de gauche ») en Slovaquie, dont il est premier ministre de 2006 à 2010 puis de 2012 à 2018 ; et le milliardaire Andrej Babis, premier ministre de la République tchèque de 2017 à octobre 2021.

Tous expriment — à des degrés divers et sous des formes différentes — une aspiration à une plus grande souveraineté dans certains domaines et une réaction nationale-conservatrice contre ce qu’ils perçoivent comme la promotion par l’UE des valeurs du libéralisme sociétal et culturel.

Parmi les différends récents qui ont opposé Bruxelles à Visegrad, on peut citer la loi hongroise « anti-pédophilie » jugée par l’UE discriminatoire envers les personnes LGBT, la non-adhésion des pays centre-européens à la stratégie vaccinale commune des 27 (face aux lenteurs de l’approvisionnement européen, la Hongrie et la Slovaquie ont commandé des vaccins chinois et russes) et, surtout, la décision prise par le Tribunal constitutionnel polonais en octobre 2021 : la plus haute juridiction du pays — où siègent des juges désignés par le parti au pouvoir — a déclaré que le droit polonais primait le droit européen, défiant ainsi ouvertement Bruxelles.

Face à ces affronts qui se multiplient, les institutions européennes se sentent parfois démunies et ne savent plus s’il convient de manier la carotte ou le bâton. En réalité, elles ont peu de moyens de contraindre quelque État que ce soit, l’édifice européen reposant sur la volonté de coopérer de ses membres… Les réticences des pays de Visegrad (qui rassemblent à eux quatre 70 millions d’habitants, soit 15 % de la population de l’Union) à l’égard du chemin tracé par les traités européens interrogent, naturellement, sur la viabilité, la nature et l’avenir de l’UE.

Mais les lignes ne sont pas figées, et les tendances illibérales ne sont pas une fatalité, affirme Jacques Rupnik, qui connaît la région sur le bout des doigts. Chercheur et enseignant à Sciences Po, conseiller à la Commission européenne de 2007 à 2013 et conseiller de l’ancien président de la République tchèque Vaclav Havel dans les années 1990, il explique, dans cet entretien exclusif à Politique Internationale pourquoi on aurait tort de croire au triomphe de la « démocratie illibérale » dans ces pays affranchis du communisme en 1989.

N. R.

 

Natalia Routkevitch — Trente ans après la chute du communisme, plusieurs gouvernements d’Europe centrale et orientale sont accusés de dérive autoritaire et multiplient les critiques à l’égard du modèle occidental que ces pays encensaient à la fin des années 1980. Comment l’expliquer ?

Jacques Rupnik — Même si le groupe de Visegrad n’est pas un bloc monolithique, le contraste entre les aspirations d’il y a trente ans et l’évolution de ces pays depuis une dizaine d’années est assez saisissant. J’étais présent à la première réunion à Bratislava lorsque l’idée de Visegrad est née en avril 1990 : les maîtres-mots étaient alors démocratie, libertés et désoviétisation (à l’époque, ces pays faisaient encore partie du Pacte de Varsovie).

L’heure était à la rédaction de nouvelles Constitutions, et les principes posés étaient ceux du libéralisme. La transformation radicale de l’économie — qui devait passer le plus vite possible de l’étatisation au marché — était, indéniablement, un objectif commun.

Trente ans après sa création en 1991, Visegrad est, si l’on me passe l’expression, en mode rétropédalage et régression. Comme vous l’avez dit, plusieurs régimes glissent vers l’autoritarisme ou, en tout cas, rejettent explicitement la démocratie libérale. Ils remettent également en cause l’idée que l’intégration européenne est la priorité fondamentale de leur pays. Ce qui ne faisait nullement question à l’époque.

N. R. — À quel moment ce revirement s’est-il enclenché ?

J. R. — Cela ne s’est pas produit du jour au lendemain. Rétrospectivement, on peut relever plusieurs moments importants, même si à l’époque on ne les percevait pas comme tels.

Tout d’abord, souvenons-nous que, dans les trois mois qui ont suivi l’adhésion des PECO (pays d’Europe centrale et orientale) à l’UE en 2004, les chefs des gouvernements polonais, tchèque et hongrois ont démissionné. On aurait pu croire qu’un premier ministre qui avait piloté l’adhésion à l’UE allait être célébré comme celui par qui l’objectif rêvé était devenu réalité. Eh bien, pas du tout ! Le premier ministre polonais a quitté son poste le lendemain même de l’adhésion, les deux autres quelques semaines plus tard.

Il faut se rappeler qu’avant cette date, durant toutes les années 1990-début 2000, il régnait dans ces pays un large consensus politique autour de l’entrée dans l’UE. La perspective européenne guidait toutes les réformes. Quelle que fût la couleur du gouvernement, la voie était toute tracée — ce qui avait pour inconvénient de limiter la compétition et l’action politique. Personne n’aurait pris à l’époque la responsabilité de faire dérailler cette perspective-là.

Le seul qui a osé, c’est le Slovaque Vladimir Meciar qui, dans les années 1990, par sa dérive autoritaire et nationaliste, avait sérieusement compromis la perspective d’adhésion à l’UE (1). Cela a provoqué un électrochoc, un sursaut politique étonnant et la formation d’une très large coalition allant de la gauche post-communiste à la droite catholique. Tous voulaient écarter du pouvoir l’autoritaire Meciar et ramener le pays vers la trajectoire européenne. A posteriori, on peut voir ces trois démissions comme une décompression après l’adhésion tant désirée, et une …