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Au pays du conformisme et de la résilience

L’une des grandes surprises de l’année qui s’est écoulée depuis le début de l’intervention militaire en Ukraine aura été la résilience de l’économie russe, pourtant frappée par des sanctions sans précédent. Au cours de cette période, l’UE à elle seule a imposé à la Russie dix paquets de sanctions. Les mesures ont touché les exportations de pétrole et de nombreux autres produits, coupé les banques russes du système de paiement mondial Swift, grandement limité les échanges commerciaux de Moscou avec le reste du monde, ciblé de nombreuses personnalités publiques, etc. Aucun pays n’a jamais été soumis à un nombre comparable de sanctions (1).

D’aucuns avaient pronostiqué, dès mars 2022, un effondrement de l’économie russe (2). Le Fonds monétaire international, plus réservé, prévoyait tout de même une chute de 8,5 % du PIB pour l’année 2022. Finalement, toutes ces prévisions se sont révélées erronées : selon un rapport du même FMI publié le 31 janvier 2023 (3), la Russie est certes tombée en récession l’an dernier, mais la baisse du PIB a été beaucoup moins importante que prévu : seulement 2,2 %.

Surtout, toujours d’après le FMI, l’économie russe devrait, en 2023, connaître une croissance de 0,3 % (soit à peine moins que les projections pour la zone euro, qui s’établissent à 0,7 %) puis de 2,3 % en 2024. Une performance qui serait alors supérieure à celle de la zone euro, laquelle remontera seulement de 1,6 % en 2024 (4).

Derrière ces chiffres encourageants que Vladimir Poutine a exhibés avec fierté lors de son adresse annuelle à l’Assemblée fédérale le 21 février 2023 se cache une conjonction de plusieurs facteurs. L’économiste et géographe russe Natalia Zoubarevitch est l’une des personnalités qui savent le mieux décrypter et expliquer les effets des sanctions (et des contre-sanctions adoptées par la Russie), ainsi que, plus généralement, les subtilités des processus socio-économiques en cours.

Cette chercheuse-enseignante à l’Université d’État de Moscou (MGU), âgée de 68 ans, très ouverte à la discussion — avec les médias nationaux et, chose plus rare, avec la presse étrangère, qui se réfère volontiers à ses analyses et l’interviewe régulièrement (5) —, affirme pouvoir parler des réalités économiques actuelles « sans devoir cacher quoi que ce soit ». Très sollicitée depuis le début de l’« opération militaire spéciale », Natalia Zoubarevitch est particulièrement connue pour avoir théorisé le concept des « quatre Russies », largement repris par bon nombre d’observateurs : la Russie des métropoles ; la Russie des villes moyennes ; la Russie des villages et des petites villes ; et la Russie des régions sous- développées du Caucase du Nord et de la Sibérie du Sud. Ce concept met en lumière toute l’importance des clivages régionaux et du clivage plus global entre le centre et la périphérie.

Dans cet entretien, elle revient sur les facteurs qui expliquent la résistance de l’économie russe aux sanctions et se prononce sur ses perspectives, qui ne sont pas nécessairement très réjouissantes malgré les chiffres rassurants enregistrés pour 2022. La façon dont la société russe parvient à absorber le choc économique et psychologique provoqué par le violent conflit en cours est l’autre angle central de ses réflexions.

N. R.

 

Natalia Routkevitch — Malgré les prévisions très sombres du début d’année, l’économie russe ne s’est pas effondrée en 2022. Les sanctions n’ont pas affecté la Russie aussi durement que prévu. Comment expliquer cette résilience ?

Natalia Zoubarevitch — Il y a plusieurs raisons à cela. Premièrement, il y a eu une conjonction incroyable entre un gros afflux de revenus d’exportation en devises étrangères et une forte baisse des importations, cette dernière s’expliquant par le refus de nombreux pays de vendre leurs produits à la Russie. Grâce à cette hausse inattendue et très significative de la balance import-export, le budget s’est retrouvé avec un énorme surplus. La deuxième explication tient à la résilience traditionnelle des entreprises russes. Dans l’histoire de la Russie post-soviétique, c’est déjà la sixième grave crise économique que traverse le pays (6). Les Russes ont développé au fil du temps des compétences hors pair pour se débrouiller dans les situations d’urgence.

La troisième raison que l’on peut invoquer est la réaction intelligente de l’équipe économique du gouvernement, qui a pris les bonnes mesures au bon moment : le règlement de la crise bancaire en quinze jours (7), l’autorisation des importations parallèles (un moyen de contourner les sanctions en important les biens, notamment ceux sous sanctions, à partir de pays tiers) et beaucoup d’autres décisions qui ont aidé les grandes mais aussi les petites et moyennes entreprises. Par exemple, elles ont été autorisées à ne pas payer les primes d’assurance, ce qui a été très bienvenu pour bon nombre d’entre elles. En outre, il y a eu des mesures de soutien spécifiquement destinées aux couches défavorisées qui étaient les plus vulnérables face à l’inflation. Celle-ci s’est particulièrement fait ressentir sur les prix des produits alimentaires.

Tous ces facteurs ont atténué le choc. Mais le plus important, c’est la faculté d’adaptation de notre monde des affaires. En 2022, il a montré sa capacité à résister à une crise de grande ampleur. Quant à se relancer et à aller de l’avant, c’est une autre histoire...

N. R. — Faut-il s’attendre à ce que cette résilience perdure au-delà de 2022 ?

N. Z. — Je pense que l’économie russe ne s’effondrera pas en 2023. Pour une raison assez simple : un pays dont l’économie repose essentiellement sur l’exportation des hydrocarbures et autres matières premières peut toujours vendre ses produits sur d’autres marchés quand ses débouchés habituels deviennent inaccessibles. C’est exactement ce qui se passe actuellement. Les entreprises russes ont perdu des clients habituels, mais elles ont pu trouver des acheteurs alternatifs.

Pourtant, on ne peut pas, non plus, dire que tout va très bien. De nombreuses filières de notre industrie ont vu leurs profits baisser, parce qu’elles sont obligées de vendre leurs produits à prix réduits afin d’attirer une nouvelle clientèle. Deuxième problème : des secteurs entiers, dont l’industrie énergétique et la construction mécanique, n’ont plus accès aux équipements de pointe qui provenaient, pour une large part, des pays occidentaux. On peut certes remplacer certains équipements par ceux que fournit la …