
Natalia Routkevitch — Les forces d’extrême droite progressent partout en Europe. L’Allemagne a résisté plus longtemps que d’autres pays, mais elle est en train de rattraper son retard. En moins de douze ans (2013-2025), l’AfD est passée de 4,7 % à 20 % des voix à l’échelle fédérale. Quelles sont les principales raisons de cette ascension ? Quels facteurs l’ont favorisée ?
Hélène Miard-Delacroix — Les électeurs de l’AfD parlent tous de la décision d’Angela Merkel en 2015, il y a tout juste dix ans, de ne pas fermer les frontières du pays à un million de réfugiés syriens et à 400 000 Afghans. Ils justifient ouvertement leur vote par le nombre, pour eux excessif, d’étrangers dans cette Allemagne où l’on a ensuite accueilli 1,2 million d’Ukrainiens. C’est clairement le déclencheur du vote à court terme, y compris pour ceux qui ne sont pas en contact direct avec des étrangers. Des agressions en série ont conforté l’image dominante d’individus dangereux qui menaceraient la sécurité publique. Un carburant redoutable pour un parti dont le propos principal est extrêmement simpliste : les vrais Allemands seraient moins bien traités que les étrangers, ils seraient victimes d’une attaque en règle, tolérée voire encouragée par des pouvoirs publics incapables de chasser les déboutés du droit d’asile. Mais cette explication du vote par la question migratoire est, à mon sens, superficielle et largement déclamatoire. Car le vote pour l’AfD révèle plus une défiance croissante vis-à-vis des élites qui tient, elle, à la fragilisation du lien social, à des difficultés socio-économiques objectives et au sentiment de déclassement. Rien de bien original, finalement, quand on compare avec les autres pays européens.
N. R. — L’AfD est souvent présentée comme une résurgence du nazisme. Pourtant, certains de ses représentants défendent des thèses libertaires, et à sa tête se trouve une femme issue d’une minorité sexuelle vivant en couple avec une immigrée sri-lankaise. Tout cela cadre mal avec l’image traditionnelle de l’extrême droite. Comment qualifieriez-vous l’idéologie de l’AfD ? Quel est son véritable projet pour l’Allemagne et en quoi consiste son « alternative » ?
H. M.-D. — La question est large ! L’héritage du nazisme est indiscutable. En plus des références explicites dans le vocabulaire et les symboles, il réside dans une vision fondamentalement inégalitaire, raciste et brutale des rapports humains, mais aussi dans le culte du chef et la fascination pour le renversement de l’ordre établi. D’où le succès d’Alice Weidel qui, indépendamment de son mode de vie, combine l’image fantasmée d’une femme aryenne et une violence inimaginable dans le langage et la gestuelle. Par ailleurs, comme son projet se résume précisément à une « alternative » radicale, tous azimuts mais suffisamment imprécise pour être laissée à l’appréciation de l’auditoire, le parti attire à lui les différents courants des droites extrêmes : libertariens et réactionnaires, nostalgiques et néofascistes, anti-multiculturalistes, antiwoke. Ce n’est pas un détail si Alice Weidel s’est présentée comme homosexuelle « mais pas queer »…
N. R. — On pensait que l’Allemagne avait accompli un travail exemplaire sur son passé et éradiqué toute tentation dictatoriale. Or, d’après de nombreux observateurs, avec l’AfD …
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