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Dans l'enfer des geôles russes

Le 24 février 2022, Maxime Boutkevitch, alors âgé de 45 ans, est une personnalité en vue en Ukraine, du fait de sa double casquette de journaliste (après avoir notamment travaillé pour la section ukrainienne du BBC World Service à Londres au début des années 2000, il est rentré au pays où il a fondé en 2013 le très populaire média Hromadske.ua) et de défenseur des droits humains. Il dirige aussi une importante ONG qui vient en aide aux personnes fuyant le Donbass, sous contrôle russe depuis 2014. Mais ce jour-là, sa vie, comme celle de l’ensemble de ses compatriotes, bascule : la Russie vient de lancer son invasion à grande échelle. Boutkevitch, en dépit de ses convictions pacifistes, se porte immédiatement volontaire pour rejoindre les forces armées ukrainiennes. Une fois au front, il se voit rapidement confier le commandement d’une section. En juin 2022, son unité est capturée par les forces russes. Celles-ci exultent : avec Boutkevitch, ils tiennent un prisonnier célèbre. Les médias du régime Poutine s’en donnent à cœur joie, lui imputant des crimes de guerre imaginaires. Ses conditions de détention sont épouvantables. Sous la pression, il est contraint d’« avouer », filmé par les caméras des chaînes russes, ces crimes qu’il n’aurait en tout état de cause pas pu matériellement avoir commis.

En mars 2023, il est jugé devant la « Cour suprême » de Lougansk, ville occupée par la Russie dès 2014 et capitale de la fantoche « République populaire de Lougansk » (annexée par Moscou en 2022 après une parodie de référendum). À l’issue d’un simulacre de procès, il est condamné à 13 ans d’emprisonnement. Il ne purgera pas la totalité de sa peine, loin de là : le 18 octobre 2024, il est libéré dans le cadre d’un vaste échange de prisonniers. De retour à Kiev, il reprend son travail de plaidoyer pour les droits humains, spécialement ceux des personnes qui, comme lui, reviennent de captivité.

Le 29 septembre 2025, il reçoit le treizième prix des droits de l’homme Václav Havel, qui récompense des actions exceptionnelles de la société civile en faveur de la défense des droits humains. Le prix lui a été remis lors d’une cérémonie spéciale organisée le jour de l’ouverture de la session plénière d’automne de l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe (APCE) à Strasbourg.

S. K.

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Sacha Koulaeva Votre capture, votre détention, le procès qui a suivi et votre échange ont suscité une quantité considérable de rumeurs et d’interprétations. Comment avez-vous vécu cette succession d’événements ?

Maxime Boutkevitch — Je me suis engagé dans les Forces armées ukrainiennes comme volontaire le 24 février 2022. Mes motivations étaient à la fois circonstancielles et plus fondamentales. Les raisons circonstancielles étaient simples : je me trouvais dans ma ville natale, à Kiev. Les combats faisaient déjà rage en périphérie. J’ai compris que je n’avais que deux options : fuir ou défendre la ville. J’ai choisi la seconde.

Une autre motivation, plus profonde, était liée au fait qu’en tant que citoyen j’ai le devoir de protéger mon pays contre les agissements de tout État qui voudrait le détruire ou le soumettre. Je refuse de voir l’Ukraine tomber sous le joug de la Fédération de Russie.

Mais d’autres considérations ont également joué : depuis plus de quinze ans, je travaillais essentiellement dans la défense des droits humains. Et même si la situation en Ukraine était loin d’être idéale, nous avions obtenu des progrès significatifs. J’ai réalisé que toutes ces avancées seraient anéanties en cas de victoire russe, car il n’existe ni défense des droits humains ni droits humains tout court sur les territoires contrôlés par la Russie. Prendre les armes signifiait donc pour moi non seulement accomplir mon devoir en tant que citoyen, mais aussi poursuivre mon travail de défenseur des droits humains contre un État agresseur qui ne leur accorde aucune valeur et les viole de manière systématique et massive.

Avant d’être fait prisonnier, j’ai servi dans les forces armées pendant trois mois et demi, du 4 mars 2022 au 21 juin 2022. Pendant ces trois mois et demi, je n’ai participé aux combats actifs qu’environ deux semaines. D’abord au printemps 2022, lors de la libération de la région de Kiev de l’occupation russe ; puis sur le front dans la région de Lougansk, juste avant ma capture.

S. K. — Pourriez-vous rappeler brièvement ce qui s’est passé au moment précis où vous êtes fait prisonnier ?

M. B. — Nous avons reçu l’ordre, à la mi-juin 2022, de nous déployer dans l’est de l’Ukraine pour renforcer nos unités là-bas. Après un certain temps, nous sommes arrivés dans la région de Lougansk, dans le village de Myrna Dolyna, qui était méthodiquement bombardé par l’artillerie russe.

Le lendemain, mes subordonnés et moi — j’étais alors commandant de peloton — avons été envoyés sur un poste d’observation avec pour mission de surveiller et de signaler les éventuels mouvements ennemis près d’une route stratégique reliant Severodonetsk et Lyssytchansk au nord, et Hirske et Zolote au sud. Nous avions l’ordre de ne pas engager le combat sans instruction spécifique. Les forces russes ont commencé à brouiller les communications radio, nous laissant sans liaison, puis très rapidement sans eau. Le ravitaillement promis en eau et en munitions n’est jamais arrivé.

Nous avions décidé d’abandonner le poste d’observation lorsque nous avons enfin reçu un message radio d’un soldat d’un bataillon ukrainien …