Politique Internationale — Selon vous, quelles leçons Vladimir Poutine a-t-il tirées du kidnapping de Nicolàs Maduro par les forces américaines ?
Alexandre Melnik — Sans maîtriser le logiciel mental de Poutine, je dirais qu’il a tiré deux leçons de la chute du président vénézuélien. En premier lieu : la confirmation de la puissance américaine. Cette capacité à agir fascine les Russes depuis longtemps et contraste avec la posture de l’Union européenne, ankylosée par la parlote. En second lieu, Poutine a pu percevoir le coup de force de Donald Trump comme une carte blanche. Une sorte de « permis de tuer » qui légitime l’intensification de son « opération spéciale » en Ukraine. Jusqu’ici, les Russes tuaient les Ukrainiens avec une certaine appréhension. Or, la doctrine « Donroe »[1], héritière de la doctrine Monroe (1923), réaffirme que l’Amérique est aux Américains et que le reste du monde ne les regarde pas. Transposée à la Russie, cette doctrine équivaut à un blanc-seing pour intervenir dans un espace proche et slave, avec l’assurance que les États-Unis ne réagiront pas.
P. I. — Au début du mandat de Donald Trump, on a souvent entendu parler de sa « connivence » avec Vladimir Poutine. Pensez-vous que le récent arraisonnement d’un pétrolier battant pavillon russe en mer des Caraïbes puisse changer la vision que le président russe a de son homologue américain ?
A. M. — Probablement pas. Une fois pour toutes, Poutine a étiqueté Trump comme son idiot utile, sa marionnette. Le chef du Kremlin considère l’occupant de la Maison Blanche comme un homme égotique, un showman facilement manipulable, mû par l’appât du gain et soucieux de l’image qu’il offre de lui-même. L’impulsivité et l’imprévisibilité de Trump sont, du point de vue de Poutine, parfaitement prévisibles.
P. I. — Certains affirment que Trump serait « tenu » par Poutine...
A. M. — Je n’y crois pas du tout. En tout cas, je n’ai aucune preuve formelle qui irait dans ce sens. Vous savez, nous vivons dans un monde dans lequel tout circule, tout se télescope. Un monde déréglé. Fou, peut-être. Après l’affaire Epstein, que pourrait bien faire de plus Poutine pour intimider Trump ? Il faut se garder du complotisme. Ce qui est plus fondamental à mes yeux, c’est la complicité, la symbiose, la concordance entre leurs visions du monde. Cette synergie-là est déterminante. Elle repose sur le fait que Trump et Poutine se sentent pareillement persécutés et humiliés, même si c’est pour des raisons différentes. Trump se sent menacé par l’État profond — la bureaucratie — ainsi que par les Démocrates — Joe Biden dans le rôle du diable lui ayant volé l’élection de 2021. Poutine, quant à lui, se sent humilié par la défaite de l’Union soviétique dans la guerre froide et par l’effondrement de l’URSS, qu’il qualifie de « plus grand désastre du XXIe siècle » — en oubliant la Shoah ! Ce sentiment d’humiliation est, pour l’un comme pour l’autre, le terreau de leur soif de vengeance. Une obsession qui fait d’eux les « ingénieurs du chaos »[2], des frères siamois qui conjuguent leurs efforts …
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