Les Grands de ce monde s'expriment dans

Prisonnier de Poutine

Dès février 2022, Oleg Orlov, le coprésident du Centre pour la protection des droits humains en Russie Memorial, dont il a été l'un des fondateurs à la fin des années 1980 et qui a été interdit en Russie en 2021, s’oppose publiquement à l’invasion à grande échelle de l’Ukraine par la Russie.

En 2023, il est arrêté pour ses dénonciations récurrentes de la guerre et, selon les termes qu’l emploie lui-même, du « fascisme » du régime de Vladimir Poutine.

En février 2024, âgé de 70 ans, il est condamné à deux ans et demi de prison pour avoir « jeté le discrédit » sur l’armée russe. Le 1er août 2024, il est libéré lors d’un échange de prisonniers d’ampleur historique. Contre sa volonté, il est exfiltré de sa prison vers la Turquie, puis vers l’Allemagne, à bord d’un avion spécial, avec un groupe de prisonniers politiques russes et de plusieurs citoyens étrangers jusqu’ici également incarcérés en Russie. Ils seront échangés contre des meurtriers, des espions et d’autres criminels russes arrêtés aux quatre coins de l’Europe et des États-Unis. Il vit désormais en Allemagne. Il a récemment accepté de rejoindre la délégation de quinze membres représentant l’opposition russe auprès de l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe, aux côtés de plusieurs autres personnalités comme Mikhaïl Khodorkovski, Garry Kasparov ou encore Vladimir Kara-Mourza.

S. K.

$

Sacha Koulaeva — Vous n’avez passé « que » six mois en détention, mais vous avez néanmoins connu plusieurs prisons, dans plusieurs villes. Aviez-vous le sentiment d’être traité différemment des autres détenus du fait de votre notoriété, Memorial ayant été distinguée en 2022 par le prix Nobel de la paix ?

Oleg Orlov — Il est vrai que mon séjour en prison a été relativement court, et que mes conditions de détention ont été plutôt légères par rapport à ce que vivent beaucoup d’autres prisonniers politiques en Russie. La situation était variable selon les lieux, et même selon les cellules d’un même établissement. Dans l’ensemble, pour tous, ce sont des conditions dures, humiliantes et néfastes pour la santé. Mais contrairement à bien d’autres personnes incarcérées pour des raisons politiques, je n’ai pas été confronté à ce qu’on appelle le « bespredel ». Je ne sais pas s’il existe une traduction adéquate de ce mot en français. Le « bespredel », c’est une situation où il n’existe plus aucune limite, plus aucun frein à la violence.

Cette violence illégale peut venir soit de l’État — c’est-à-dire du personnel pénitentiaire —, soit des codétenus.

Dans le premier cas, un détenu peut être envoyé encore et encore au mitard, ou en cellule disciplinaire — ce qui revient à peu près au même. Officiellement, pour avoir enfreint le règlement carcéral. Mais de nombreux prisonniers politiques y font des séjours à répétition sans aucun fondement légal : on les y enferme pour quinze jours, puis quinze jours, puis, après une courte pause, quinze jours de plus, et encore, et encore… Il s’agit d’un isolement total dans une cellule étroite, avec des restrictions sévères en ce qui concerne la nourriture et les vêtements, sans visites, sans colis, sans lettres, sans aucune possibilité d’activité — pas de livres, pas de journaux. Pendant la journée, il est interdit de s’allonger : on ne peut que rester assis sur une chaise inconfortable fixée au sol. La fenêtre est minuscule. En hiver, il y fait souvent très froid ; en été, c’est une fournaise.

Mais c’est encore pire lorsque les gardiens montent délibérément les codétenus contre un prisonnier politique, ou lorsqu’ils le placent dans une « cellule de pression » en compagnie de détenus collaborant avec l’administration. Dans ces cas-là, il peut y avoir des violences physiques ou une pression psychologique insupportable.

En ce qui me concerne, rien de tout cela ne s’est produit, heureusement. Cela dit, être plongé dans le système pénitentiaire russe est en soi une épreuve extrêmement lourde.

Curieusement, l’endroit le plus pénible pour moi a été l’un des centres de détention provisoire de Moscou. Imaginez une cellule d’environ cinq mètres sur cinq, avec dix lits superposés, une table et des bancs fixés au sol, et, dans le même espace, des toilettes séparées par une cloison, ainsi qu’un lavabo avec uniquement de l’eau froide. Douze personnes y sont entassées pour dix lits, ce qui signifie que l’on dort à tour de rôle. On fume également à tour de rôle sous une bouche d’aération située au plafond, mais la ventilation …