Les Grands de ce monde s'expriment dans

L’Occident et ses ennemis

Isabelle Lasserre — Qui sont aujourd’hui les anti-Occidentaux ?

Frédéric Martel — Pour répondre à cette question, il faut additionner les ennemis classiques de l’Occident et ses nouveaux contradicteurs. On connaît les premiers depuis longtemps ; ce sont, d’une part, les représentants traditionnels du marxisme-léninisme et de ses divers avatars (soviétisme, maoïsme, castrisme et toutes les formes que revêt le totalitarisme d’extrême gauche qui, pour des raisons diverses, hait l’Occident, l’Europe et parfois la France) ; d’autre part, ce sont les tenants de l’islamisme. J’ai bien dit « l’islamisme », et non pas l’islam, qui est une religion respectable, comme la plupart des religions.

S’y ajoutent de nouveaux ennemis qui — et c'est la nouveauté de notre époque — prennent pour cible la partie occidentale du monde et surtout l’Europe parce que celle-ci aurait trahi ses propres valeurs, parce qu’elle serait décadente, pourrie par le wokisme, le féminisme, le libéralisme et le juridisme qui l’empêcherait de se protéger face aux vagues migratoires.

I. L. — Qui sont ces nouveaux ennemis ? Peut-on les nommer ?

F. M. — Ce type de discours est très présent chez Donald Trump et chez ses alliés du Parti républicain, dont certains sont des « techno-totalitaires » ou des partisans des « Lumières sombres » (1). Mais on le retrouve aussi chez trois autres leaders politiques. D’abord, chez Javier Milei, qui propose à des personnalités comme Peter Thiel, le fondateur de Palantir (2), un refuge argentin (3) organisé autour des dernières valeurs de l’Occident pour les protéger, un village gaulois d'où auraient été chassés les mouvements woke, bien que Peter Thiel soit ouvertement gay – ce qui est assez contradictoire. Ensuite, chez José Antonio Kast, le nouveau président du Chili, même si je reste prudent, car il vient seulement d’être élu et on ne l’a pas encore vraiment vu à l’œuvre. Enfin, on retrouve ce discours trumpien chez Abelardo Gabriel de la Espriella, le tout nouveau président de la Colombie. Bien sûr, il existe des nuances entre ces trois dirigeants. Mais on observe néanmoins une sorte d’arc réactionnaire qui court de l’Argentine au Chili, à la Colombie et jusqu’à Donald Trump, et dont la matrice doit beaucoup à Viktor Orban, qui vient de quitter le pouvoir en Hongrie après près de seize ans. Nous autres Européens sommes au milieu de cet arc, encerclés. C’est, me semble-t-il, la nouveauté de notre époque.

I. L. — Toutes ces critiques visant l’Europe sont aussi largement partagées et diffusées par le Kremlin. Quelle différence y a-t-il entre l’anti-occidentalisme soviétique et celui de la Russie de Poutine ?

F. M. — Le marxisme-léninisme imposé à la Russie il y a plus de cent ans a pris différentes formes au cours des décennies : léninisme, stalinisme, brejnevisme… Leur matrice anti-occidentale, et d’abord anti-américaine, est devenue fortement anti-européenne, du moins dès lors que l’Europe a été associée à l’économie de marché, au capitalisme et à la liberté d’expression. L’URSS ne cachait …