Les Grands de ce monde s'expriment dans

Pourquoi le sort de l’Espagne se jouera en 2027

Après huit ans et deux mandats à la tête du gouvernement espagnol entre 1996 et 2004, le dirigeant du Parti populaire (PP, droite) José Maria Aznar quitte le pouvoir, renonçant à se représenter aux élections générales tenues cette année-là. Le Parti socialiste, avec à sa tête José Luis Zapatero, arrive alors au pouvoir et y demeure jusqu’en 2011. M. Aznar laisse Mariano Rajoy, le successeur qu’il a désigné, reconquérir patiemment le pouvoir, ce qui se produit en 2011 et se prolongera jusqu’en 2018. Il participe à des meetings pour soutenir les candidats de sa formation et donne son opinion, parfois discordante, sur les grandes orientations du PP. Depuis le retour des socialistes au pouvoir en 2018 (Pedro Sánchez), M. Aznar continue d’exercer son influence pour que le Parti populaire connaisse le succès aux prochaines élections générales, devant se tenir au plus tard en juillet 2027.

Dans son bureau madrilène à mi-chemin entre le Musée du Prado et le parc du Retiro, il conserve, en images, la trace des événements et des rencontres qu’il continue de juger déterminants. Avec, au mur de sa bibliothèque, les portraits complices des grands de ce monde qui sont, le plus souvent, ses meilleurs amis politiques, comme George W. Bush et Tony Blair, dont il a également fait encadrer deux lettres manuscrites qui datent du soutien espagnol à la guerre menée par les États-Unis en Irak. « Merci de votre leadership, de votre courage et de votre vision », lui écrit notamment le président américain. Un peu plus bas, un montage artisanal, presque kitsch, le place dans la continuité de trois dirigeants internationaux : Ronald Reagan, Margaret Thatcher et le pape Jean-Paul II. Et plus loin, à droite, une photo qui rappelle le célébrissime cliché d’Iwo Jima montre des soldats espagnols déployer le drapeau rouge et jaune sur l’îlot Perejil. C’était en 2002, un épisode de fermeté nationale face à ce que l’Espagne avait perçu comme une provocation marocaine (1).

Avant Aznar, la droite était trop désunie et trop mal défranquisée pour séduire une majorité d’Espagnols. Après lui, et après la chute en 2018 de Mariano Rajoy, l’explosion du système bipartisan que dominaient le Parti socialiste ouvrier espagnol (PSOE) et le PP complique durablement la reconquête du pouvoir par la droite… et, même, l’exercice concret du gouvernement par quelque parti que ce soit, contraint de tisser des alliances improbables dans un Parlement éclaté.

Il y a bien un homme qui parvient à gouverner l’Espagne depuis huit ans malgré cette configuration parlementaire endiablée : le socialiste Pedro Sánchez. Mais ses adversaires, dont Aznar se montre dans notre entretien l’un des plus farouches, préfèrent dire qu’il occupe le pouvoir plutôt qu’il ne l’exerce. Chacun jugera. Le dernier budget adopté par le Parlement remonte à 2023. Le gouvernement a vu plusieurs de ses projets de loi les plus emblématiques, comme celui sur le logement, rejetés par le Congrès des Députés. Faute de majorité structurée, l’exécutif adopte par décrets tout ce qu’il est constitutionnellement possible d’adopter, comme la récente régularisation de quelque 500 000 migrants sans papiers.

Car la seule majorité possible aujourd’hui est celle qui a chassé Rajoy du pouvoir : un PSOE amaigri, une gauche radicale divisée en deux formations, Podemos (le parti jusqu’au-boutiste qui refuse désormais de participer au gouvernement) et Sumar (une coalition rivale de Podemos qui accepte de partager les responsabilités avec le PSOE), et des formations régionales catalanes, basques et galiciennes, dont certaines sont indépendantistes (ERC et Junts en Catalogne, Bildu au Pays basque), d’autres plus pragmatiques (PNV au Pays basque, BNG en Galice). Certaines sont de gauche (ERC, Bildu et BNG), d’autres de droite (Junts et PNV).

En face, c’est le président du PP, Alberto Núñez Feijóo, qui dirige l’opposition. Sa limite est la même : celle de l’arithmétique parlementaire. Les tensions territoriales l’empêchent de déposer une motion de censure qui ait la moindre chance d’aboutir. S’il veut se rapprocher de Vox, le parti nationaliste et populiste d’extrême droite, il s’interdit automatiquement d’engranger les voix de Junts et du PNV, qui ne peuvent voter aucun texte avec un parti qui défend la recentralisation de l’Espagne.

Aznar, lui, a sorti les mains du cambouis de la petite politique partisane. À la tête de la fondation FAES, qui nourrit la droite de ses idées sans épouser aucune formation, il nous dit « voyager beaucoup, expliquer beaucoup, essayer de comprendre les choses du monde pour aider les gens à les comprendre eux-mêmes ». En avant, donc, pour une heure d’explications.

 Mathieu de Taillac   Tous les Espagnols se souviennent comment, dans l’opposition, vous aviez adressé au président du gouvernement votre célèbre discours dans lequel vous lui demandiez de partir : « ¡Váyase, señor González ! » (« Allez-vous-en, Monsieur González ! ») (2). C’était en 1994 ; deux ans plus tard, vous arriviez au pouvoir. Le contexte actuel est-il similaire ? L’opposition devrait-elle dire aujourd’hui : « Allez-vous-en, monsieur Sánchez ! » ? Reconnaissez-vous dans la politique de 2026 des éléments de 1994 ?

José María Aznar — C’est bien pire aujourd’hui.

M. de T. — En quoi ?

J. M. A. — Le changement fondamental de la politique espagnole se produit lorsque la gauche se transforme en une gauche populiste radicale qui remet en cause la Transition (3) et, par conséquent, remet en cause la Constitution. L’étape suivante, c’est la coalition avec les forces qui veulent détruire le pays : les séparatistes (4) et d’anciens terroristes (5). Avec ces deux étapes, on revient à un schéma de division et de guerre civile (6). Ce que la Transition avait surmonté revient s’installer dans la politique espagnole.

M. de T. — À quoi faites-vous référence quand vous parlez de transformer la Constitution ?

J. M. A. — Ils veulent remplacer le système constitutionnel par une confédération de républiques en Espagne. Ils ne reconnaissent pas la Transition lorsqu’ils adoptent la loi sur la mémoire démocratique (7), et ils ne respectent pas l’esprit de la Constitution avec la loi d’amnistie accordée aux putschistes de 2017 (8). Tout cela remet en cause le système constitutionnel espagnol. Et c’est ce qui nous distingue des années 1990, quelles qu’aient été les divergences politiques de l’époque.

M. de T. — Qui veut changer la Constitution ? La gauche radicale et les indépendantistes, ou aussi le Parti socialiste ?

J. M. A. — Le Parti socialiste n’est plus le parti des années 1990. Le Parti socialiste, c’est le parti de Sánchez. Et ce n’est plus un parti, c’est une secte. Une secte d’adeptes d’un populiste. Il est très difficile pour un pays de fonctionner normalement quand son gouvernement se livre à ceux qui veulent le détruire ! Ils veulent empêcher que le centre droit revienne au pouvoir en Espagne. Et pour y parvenir, ils s’allient aux séparatistes et aux anciens terroristes. Alors ils remettent en cause la Constitution, ils remettent en cause la Transition, ils remettent en cause l’État de droit, ils remettent en cause les juges (9), ils remettent en cause absolument tout. Tout est acceptable à condition qu’il n’y ait pas d’alternance au pouvoir. C’est précisément ce qui caractérise les régimes populistes et les démocraties illibérales.

M. de T. — Je vous interrogeais sur la corruption mais, à vous entendre, on dirait que vous la considérez presque comme un épiphénomène produit par la dégradation de la démocratie espagnole…

J. M. A. — La corruption est l’expression du fait qu’un groupe de délinquants s’est emparé du gouvernement et du pouvoir en Espagne. Ils ont pris le pouvoir et ont étendu la corruption autant qu’ils ont pu. La corruption est réparable, si l’on peut dire, mais ce …