Les Grands de ce monde s'expriment dans

« Dé-commercialisation des centres-villes et désertification des zones rurales » : quand l’État pénalise le vivre-ensemble

Politique Internationale — En préambule, pouvez-vous expliquer à nos lecteurs ce qu’est précisément la Confédération des Commerçants de France (CDF) ?      

Pierre Bosche — Il s’agit d’une institution vénérable puisque la CDF a été créée en 1906. Au fil des ans, elle a regroupé pas moins de 24 fédérations de commerçants indépendants. On entend par indépendants des petites structures réunissant moins de dix salariés. Le maillage est dense puisque la CDF coiffe aujourd’hui 700 000 entreprises pour 1,2 million d’emplois. Ce maillage est également diversifié puisque tous les types de commerces sont représentés – alimentaire et non alimentaire, produits et services –, dans un vaste éventail de secteurs. Nous incarnons par excellence le commerce de proximité, celui situé en centre-ville ou au centre du village.

 Notre activité est en souffrance. On l’entend souvent, mais c’est une réalité. La montée en puissance du digital est un facteur de menace qui revient en boucle : le phénomène est ancré – le numérique pèse désormais 10 % des ventes en France. Nous pâtissons surtout d’une consommation qui stagne alors même que le volume des mètres carrés dévolus au commerce s’est accru de 30 % durant les trente dernières années. Mais ces mètres carrés sont l’apanage des zones commerciales et centres commerciaux situés en zone périurbaine. Sans parler des plateformes chinoises qui opèrent en ne respectant ni les normes européennes et ni la moindre fiscalité… Ces différents éléments mis bout à bout expliquent que le commerce de proximité éprouve de sévères difficultés. 

P. I. — Comment en êtes-vous venu à exercer cette fonction ? Êtes-vous commerçant vous-même ?  

P. B. — Je suis commerçant dans le cadre d’une deuxième vie. Une vie d’antiquaire au sein d’une galerie d’art que j’ai lancée voici 13 ans. Dès que j’ai démarré cette aventure, j’ai adhéré au Syndicat national du Commerce, de l’Antiquité, de l’Occasion et des Galeries d’Art (SNCAO-GO), qui fait lui-même partie de la CDF. Les circonstances ont fait que j’ai été amené à prendre des responsabilités dans cet environnement. Auparavant, j’ai mené pendant trente ans une carrière internationale dans le conseil.

 Aujourd’hui, je suis en parallèle juge au Tribunal de commerce de Paris. Quel meilleur observatoire pour constater que la situation du commerce de proximité ne cesse de se dégrader ? Nous instruisons de nombreux dossiers dont les protagonistes sont soumis à une procédure de liquidation. Un chiffre se passe de tout commentaire : il y a cinquante ans en France, 25 % des communes ne possédaient déjà plus aucun commerce de proximité. En 2026, nous sommes désormais à 61 % de communes. Ne craignons pas de dire qu’il s’agit d’un état des lieux très préoccupant : une localité privée du moindre commerce de proximité, c’est une localité laissée à l’abandon, qui se meurt à petit feu car incapable de s’appuyer sur des lieux d’échange et de convivialité.

 Les récentes élections municipales nous ont donné, à nous la CDF, l’occasion de nous adresser aux collectivités pour leur demander d’inscrire le commerce de proximité au cœur des enjeux des élections municipales. En amont du scrutin, nous avons ainsi publié un Livre blanc (1), qui n’est surtout pas un cahier de doléances mais d’abord une boîte à outils, afin que les élus aient un certain nombre de cartes en mains pour protéger, consolider et relancer le commerce de proximité. Cette initiative, lancée en marge du Salon des Maires, se révèle un vrai succès : notre Livre blanc a déjà été téléchargé plus de 20 000 fois.

P. I. — Peut-on penser que le commerce de proximité sera l’une des thématiques de la prochaine campagne présidentielle ?

P. B. — Quand un gros site industriel ferme ses portes, cela fait l’événement, à juste titre. S’agissant du commerce de proximité, la lame de fond est tout aussi dévastatrice mais, comme elle est diffuse, cette lame provoque des dégâts à bas bruit.

 Cependant, si on remonte aux années 1950, on se souvient que l’Union de Défense des Commerçants et Artisans (UDCA) – fondée en 1953 par Pierre Poujade – avait envoyé une cinquantaine de députés à l’Assemblée en 1956, ce qui montre que le petit commerce s’est déjà invité au cœur du débat politique, avec une réelle incidence. Ce mouvement, à la base protestataire et qui a des similarités avec les Gilets Jaunes, a ensuite été balayé aux élections de 1958. Je tiens cependant à clairement préciser que ni la CDF ni ses adhérents ne se réfèrent à ce mouvement tourné vers une vision révolue du commerce et de l’artisanat et qui refusait d’embrasser les mutations inévitables de la société française des Trente Glorieuses.  Notre objectif sera, comme nous l’avons fait pour les municipales, de placer le commerce au cœur du débat présidentiel en produisant un Livre blanc à destination des candidats. En effet, nous sommes persuadés que la dé-commercialisation des centres-villes et la désertification des territoires génèrent un sentiment d’abandon créant un terreau fertile pour le vote extrême. Seuls une politique ambitieuse de redynamisation de nos centres-villes et un cadre législatif et fiscal permettant une égalité concurrentielle sont à même de permettre de redynamiser le commerce de proximité, essentiel au vivre-ensemble et à la convivialité de nos centres-villes et centres-villages.

 La nécessité de sensibiliser les élus n’empêche pas non plus les commerçants de devoir se réinventer. Les exigences des consommateurs, les nouveaux modes de consommation, l’essor du numérique obligent le commerce de proximité à innover et à s’adapter pour trouver de nouveaux relais de croissance. Mais nous aurons définitivement les ailes clouées au sol si les pouvoirs publics ne nous aident pas un minimum. Deux exemples : la fiscalité d’une part, les charges et les loyers d’autre part.

 Concernant la fiscalité, est-il bien normal que la fiscalité continue de pénaliser le commerce en boutique par rapport au commerce digital ? Regardez Shein, qui pousse le paradigme à la caricature : ses produits entrent en France sans aucune taxation ni charges sociales, bénéficiant en outre de frais postaux fixés à une époque bien révolue où la Chine faisait partie des pays en développement que l’on voulait aider… En outre, ces produits sont massivement non conformes aux normes de l’UE et, pour une majorité, considérés comme dangereux, ce qui a été confirmé encore récemment par la Direction générale de la Concurrence, de la Consommation et de la Répression des fraudes (DGCCRF).

 Pour les loyers et les charges, on en est arrivé au point où les bailleurs préfèrent garder des surfaces vides plutôt que d’aligner le prix des baux sur les prix de marché, qui sont en baisse notable. Nous demandons notamment à modifier la taxe sur les friches commerciales afin de la rendre réellement applicable, de manière à pousser les intéressés à remettre leurs biens sur le marché et, ainsi, à réduire la vacance – elle s’élève aujourd’hui à 14 % et est en augmentation constante – qui détruit nos centres-villes à petit feu. 

P. I. — Où se situent les buralistes dans ce contexte ?          

P. B. — Leur implantation joue un rôle prépondérant dans le commerce de proximité. Depuis quelques années déjà, on s’est rapproché d’un combo « bar-tabac-PMU-FDJ » qui est la marque de fabrique de ces commerçants, les buralistes ayant besoin de fédérer plusieurs activités – la petite restauration, les produits du tabac, les courses et les jeux en général – pour sécuriser un minimum de revenus. Est-il besoin de dire à quel point un commerce de ce type est souvent un point névralgique dans l’animation d’un village ? D’ailleurs, un grand nombre de localités ne comptent plus qu’un bar-tabac comme seul, unique et dernier commerce.

 Là encore, un retour en arrière est instructif. Pendant la majeure partie du XXe siècle, on recensait deux ou trois bistrots dans la plus petite bourgade (nous sommes passés des années 1900 à nos jours de 500 000 bistrots à… 40 000). Il est sûrement appréciable pour des questions de santé publique que ce nombre ait diminué, mais on est passé dans l’excès inverse. On arrive à un point où certains territoires ressembleront bientôt à une succession de lotissements, sans aucun endroit un peu vivant.

 En ce sens, je salue et soutiens la magnifique initiative d’Alain Fontaine, Maître Restaurateur et président de l’Association pour la reconnaissance de l’art de vivre dans les bistrots et cafés de France, afin de faire classer nos bistrots et cafés au patrimoine culturel immatériel mondial de l’UNESCO. Nos bistrots et cafés ne sont pas de simples lieux de service mais des lieux de rencontre, d’échanges et de convivialité essentiels au vivre-ensemble.

P. I. — Tel que c’est parti, on voit mal comment la donne pourrait s’inverser. À partir de quel moment la situation deviendra-telle vraiment critique ?        

P. B. — La situation du commerce de proximité est en effet critique. Un très mauvais signe est le développement de la vente à la sauvette, donc de canaux de vente illégaux qui touchent de multiples domaines — tabac, fruits, légumes, habillement, médicaments, etc. Il ne s’agit plus de la petite vente à la sauvette mais d’une mainmise de réseaux mafieux. Entre le recul du nombre de points de vente et, surtout, l’augmentation des taxes, tout est fait pour favoriser les trafics. Considérez un paquet de cigarettes : son prix de revient est d’environ un euro, et il est vendu douze à cause de la fiscalité excessive de l’État : forcément, cela excite les convoitises pour contourner la loi et développer massivement à la fois la contrebande et la contrefaçon. Cela incite donc à la dé-commercialisation de nos communes !

 Ce qui est regrettable, c’est que la majorité de la population ignore l’ampleur de ce commerce illégal, qui touche la quasi-totalité du territoire y compris les villes de 10 000 habitants. À la limite, quand quelqu’un tombe sur un étal de fruits au sortir d’une station de métro, il trouve cela plutôt sympathique et se dit qu’il va aider quelqu’un. En réalité, le vendeur à la sauvette, souvent en situation irrégulière, est exploité par des mafieux sans foi ni loi.

 De même, la génération montante est naïve quand elle voit ces trafics abondamment relayés par les réseaux sociaux, avec des individus qui ont presque carte blanche pour faire la promotion de circuits illicites.

 Mettre fin à ces trafics ? Des solutions existent et certaines sont efficaces, comme le serait le renforcement des prérogatives de la police municipale, notamment en termes de droit de saisie/ confiscation. De même, la généralisation de brigades anti-sauvette sur le modèle de l’expérience de la brigade déployée dans le XVIIIe arrondissement de Paris serait extrêmement bénéfique. Une rue, une place, un quartier victime de vente à la sauvette massive est un lieu perdu pour le commerce légal. Il faut traiter le mal à la racine face à des commerces souvent de façade, qui remplacent rapidement les commerces légitimes. La multiplication de kebabs, de barber shops, de salons de massage, d’épiceries de nuit ou d’ongleries n’est jamais bon signe… Il faut agir avant qu’il ne soit trop tard. 

P. I. — Si l’on revient un instant aux buralistes, cet enracinement dans un territoire n’est-il pas le reflet d’une autre époque, à l’image de ces bistrots des temps anciens dont vous parliez ?

P. B. — Pas du tout. Je crois au contraire que les commerces de proximité sont en parfaite adéquation avec leur époque. À l’heure où les écrans cristallisent les attentions, on n’a jamais eu autant besoin d’interactions humaines pour rendre le quotidien plus harmonieux. D’ailleurs, un grand nombre de municipalités en sont conscientes : elles regardent comment revitaliser un territoire avec les commerces indispensables pour nourrir, équiper et favoriser la convivialité entre voisins et habitants.

P. I. — La transmission serait-elle l’une des clés pour maintenir ce tissu des commerces de proximité ?

P. B. — Nombreux sont les jeunes désireux de se lancer dans la création, ou la reprise, d’un commerce de proximité. De même qu’il y a de nombreux candidats dans le cadre d’une reconversion. La transmission est une priorité, à condition de lever certains obstacles. Auparavant, un fonds de commerce, du stock, étaient des choses qui avaient de la valeur. Ce n’est plus le cas aujourd’hui, ce qui n’est pas de nature à susciter des vocations. Ensuite, ce n’est pas tout de vouloir lancer, ou reprendre, une affaire : il faut se former, disposer d’un minimum de fonds, bâtir un business plan… Un projet de ce type doit se mûrir en amont. Les Chambres de Commerce et d’Artisanat jouent un rôle clé en la matière, que ce soit en termes de conseil ou de formation.

(1) Le Livre blanc peut être téléchargé sur le site de la CDF : https://commercantsde-france.org/wp-content/uploads/2026/02/Livre-blanc-CDF-Municipales-2026.pdf