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« Deux phénomènes de moins en moins distincts » : le trafic de drogue ne doit pas cacher le trafic de cigarettes

Politique Internationale — La France serait en proie à des trafics en tous genres. Jusqu’à quel point cette assertion est-elle fondée ?      

Alain Bauer — Peu à peu, la France est devenue véritablement submergée par les trafics de toutes sortes. En 2024, 52 300 personnes ont été mises en cause pour trafic de stupéfiants, soit une hausse de 7 % par rapport à l’année précédente. Le pays compte environ 3 000 points de deal recensés par les forces de sécurité, et huit communes sur dix sont concernées par ce type de criminalité. Ces données témoignent d’une réalité préoccupante. Il serait cependant erroné d’assimiler toute augmentation à une aggravation de la violence ou à un effondrement de l’ordre public. Une partie de la majoration des faits enregistrés peut aussi s’expliquer par une mobilisation accrue des forces de l’ordre. Qu’il s’agisse d’une révélation de la face cachée antérieure ou d’une augmentation, l’effet dans l’opinion reste le même.

 Il n’en reste pas moins que certains trafics ont connu une croissance spectaculaire. Le chiffre d’affaires global du marché français des drogues illicites aurait été multiplié par trois entre 2010 et 2023. Il est estimé entre quatre et dix milliards d’euros (en 2023), selon l’Observatoire français des drogues et des tendances addictives (OFDT). Ces ordres de grandeur sont vertigineux et placent la France dans une position singulière : premier consommateur européen de cannabis, troisième d’héroïne et sixième de cocaïne selon la Fondation pour la recherche sur les administrations et les politiques publiques (Ifrap). En parallèle, le trafic de tabac s’est lui aussi emballé : environ 15,4 % des cigarettes consommées en France seraient des contrefaçons — un record européen — et l’on estime à 5 milliards d’euros par an les recettes fiscales perdues à cause du commerce illégal de tabac.

P. I. — Qu’est-ce qui explique une situation aussi préoccupante ?    

A. B. — Les facteurs explicatifs sont multiples et s’alimentent les uns les autres. D’abord, une demande qui ne faiblit pas. En 2023, plus d’un million de Français avaient consommé de la cocaïne au moins une fois, un chiffre qui a doublé en quelques années, reflétant une banalisation de drogues autrefois perçues comme marginales. Cette explosion de la demande est en grande partie portée par une offre abondante et des prix en baisse constante, fruits d’une production mondiale en forte croissance.

 Ensuite, une criminalité mieux organisée. Selon les estimations, près de 300 000 personnes vivraient directement ou indirectement du trafic de stupéfiants, dont environ 20 000 à temps plein. Les réseaux se sont professionnalisés, hiérarchisés et, surtout, diversifiés : derrière le trafic de cigarettes, on retrouve des réseaux criminels internationaux structurés, souvent liés à d’autres trafics comme le narcotrafic, qui adaptent sans cesse leurs méthodes pour échapper à la répression, allant jusqu’à implanter en France des usines clandestines de fabrication. On compte ainsi plusieurs voies de contournement : vrai-faux (vrais produits détournés de leur voie de distribution), faux-vrai (produits contrefaits mais de qualité équivalente à l’original), faux-faux (faux produits dangereux), dont les quantités se cumulent avec les incohérences des législations européennes et, notamment, des curiosités andorranes.

 La technologie joue également un rôle croissant. Les réseaux sociaux chiffrés, les crypto-monnaies et la vente sur le darknet ont profondément transformé les modes opératoires des trafiquants, rendant plus difficile l’action des services répressifs. Le fret express et postal est devenu une voie de transit majeure pour les petites quantités, qui passent souvent à travers les mailles du filet douanier.

P. I. — Sur l’ensemble de ces données, dispose-t-on d’un vrai matériel statistique ?  

A. B. — Les institutions productrices de données sont identifiées et reconnues : le Service statistique ministériel de la sécurité intérieure (SSMSI) pour la criminalité et la délinquance enregistrées, l’OFDT pour les comportements de consommation, et l’Office antistupéfiants (OFAST) pour le marché des stupéfiants. Leurs publications font référence. Mais il n’existe pas de comptabilité précise des trafics. Les limites sont réelles. Dans le domaine du tabac de contrebande, à l’exception du « Plan tabac » des Douanes, aucune statistique juridique ni aucune donnée émanant des forces de sécurité n’est aisément accessible.

 Plus fondamentalement, mesurer l’économie souterraine est par nature difficile : les saisies douanières ne représentent qu’une fraction de ce qui circule réellement, et les estimations du chiffre d’affaires des trafics comportent des marges d’incertitude considérables. La commission d’enquête sénatoriale de 2024 a elle-même oscillé entre 3,5 et 6 milliards d’euros pour le seul narcotrafic. C’est dire l’ampleur de l’incertitude.

P. I. — Le trafic de drogue et le marché parallèle de cigarettes sont-ils deux phénomènes distincts ?

A. B. — De moins en moins. Dans certains quartiers, les narcotrafiquants ont laissé la place aux trafiquants de tabac, une activité moins risquée pénalement et dont les gains financiers sont comparables. La logique économique est limpide : les peines encourues pour trafic de tabac sont nettement moins lourdes que pour les stupéfiants, tandis que les marges restent attractives.

 La France se distingue de ses voisins européens par une fiscalité du tabac plus élevée, et le différentiel entre un paquet vendu légalement en France et dans un pays frontalier s’établissait en 2023 entre 40 et 100 %. Cet écart de prix crée une incitation structurelle à la contrebande, et profite autant au petit revendeur du coin de rue qu’aux grandes organisations criminelles qui gèrent les flux à l’échelle continentale. La convergence des trafics est donc un fait : les mêmes réseaux logistiques, les mêmes circuits de blanchiment, et parfois les mêmes hommes.    

P. I. — Peut-on parler d’une guerre des cartels en France ?           

A. B. — Le débat sur une prétendue « mexicanisation » de la France a occupé une place grandissante dans le discours public. Depuis cinq ans environ, le débat autour des trafics de drogues est caractérisé par une inflation sémantique structurée autour du néologisme « mexicanisation » et du préfixe « narco », tandis que le terme « cartel » est de plus en plus utilisé pour qualifier les organisations criminelles françaises — et ce, jusque dans les plus hautes sphères politiques et judiciaires.

 Cette rhétorique dit quelque chose de vrai : la violence liée au narcotrafic a franchi des seuils symboliques importants, avec des règlements de comptes dans des villes moyennes, le recrutement massif de mineurs et des méthodes d’intimidation proches de celles observées en Amérique latine. Mais la comparaison a ses limites. En 2024, le taux d’homicides pour 100 000 habitants oscillait entre 23 et 25 au Mexique, contre 1,5 en France — un écart qui place les deux pays à des années-lumière l’un de l’autre. La procureure de Paris Laure Beccuau le résumait ainsi : « La France n’est pas un narco-État, car cela impliquerait que toutes les instances décisionnelles soient corrompues. » Mais la corruption progresse dans toutes les institutions confrontées aux stupéfiants et certains voisins sont particulièrement touchés.

 Ce qui est en revanche avéré, c’est une structuration croissante de la criminalité organisée. La DZ Mafia n’est pas une mafia ; c’est plutôt un cartel en devenir. Des experts relèvent que la jeunesse est instrumentalisée : des mineurs violents n’hésitent plus à exécuter des contrats, acceptant de tuer uniquement pour de l’argent. Des violences sont tentées ou commises contre des magistrats, des policiers, des gendarmes, du personnel pénitentiaire. Ce phénomène, qui touche toute l’Europe occidentale, est le signe d’une criminalisation de franges de la société plus que d’une prise de contrôle territoriale comparable à celle des cartels mexicains. Mais c’est un début.

P. I. — Quelle doit être la réponse des pouvoirs publics face à ces trafics ?        

A. B. — La réponse coercitive a longtemps dominé. En dépit des effets d’annonce de tolérance zéro, la politique de répression semble, dans les faits, inefficace et ne parvient à réduire ni la consommation ni le trafic. La question de la prévention médicale, elle, reste encore et toujours largement oubliée. C’est ce constat d’échec partiel qui a conduit à une refonte législative majeure. Promulguée en juin 2025, une nouvelle loi marque un tournant dans la lutte contre le narcotrafic : elle crée notamment un Parquet national anticriminalité organisée (PNACO), instaure des prisons renforcées, ouvre la possibilité d’un statut de repenti et renforce considérablement les pouvoirs de gel des avoirs criminels. L’OFAST est réorganisé pour ressembler à une véritable « Drug Enforcement Administration (DEA) à la française », placée sous la double tutelle des ministères de l’Intérieur et de l’Économie, avec compétence exclusive sur les crimes liés au narcotrafic. Le Parquet national anticriminalité organisée est opérationnel depuis le 5 janvier 2026 et a hérité de plusieurs dizaines de dossiers.

 Ces avancées sont réelles. Mais la question des moyens demeure. Les montants consacrés à la lutte contre les trafics de tabac — douanes, justice et sécurité confondues — seraient inférieurs à 100 millions d’euros par an, un niveau jugé insuffisant. Dans le domaine du narcotrafic comme dans celui du tabac, les services opérationnels font face à des organisations qui disposent de ressources quasi illimitées. Les résultats récents montrent néanmoins une montée en puissance : les saisies de stupéfiants par la douane ont augmenté de 78 % en 2025, atteignant plus de 2 milliards d’euros en valeur.  Sur le tabac, la contradiction politique est flagrante : l’État fixe des prix élevés pour des raisons de santé publique, mais cette politique fiscale alimente mécaniquement la contrebande. Selon une étude des douanes, la contrebande et les achats à l’étranger représentent environ 18 % du tabac consommé en France, un manque à gagner fiscal de plus de 4 milliards d’euros. Il n’y a pas de solution simple à cette équation : baisser les taxes pour tarir la contrebande irait à l’encontre des objectifs sanitaires ; les maintenir suppose d’accepter un marché parallèle structurel.

P. I. — Face à l’ampleur des trafics, y a-t-il une réponse à l’étranger susceptible de nous inspirer ?

A. B. — L’expérience internationale offre des pistes, à condition de les lire lucidement. Le modèle portugais est souvent cité. En 2001, le Portugal a décriminalisé toutes les drogues, devenant ainsi le premier pays européen à adopter une approche de santé publique à l’égard de leur consommation : au lieu d’être condamnés, les consommateurs sont dirigés vers un traitement thérapeutique. Les résultats sur vingt ans sont éloquents : les niveaux de consommation au Portugal sont parmi les plus bas de l’Union européenne (UE), y compris chez les jeunes, et le taux de décès liés à la drogue est cinq fois plus faible que la moyenne de l’UE.

 Ce succès repose cependant sur un équilibre subtil : la décriminalisation de l’usage n’a pas signifié la légalisation du trafic, qui reste sévèrement réprimé. C’est la dissociation entre le consommateur — traité comme un patient — et le trafiquant — poursuivi comme un criminel — qui a permis d’assécher une partie de la demande sans désarmer la répression. Plus de la moitié des dépenses publiques portugaises consacrées aux drogues illicites sont allouées à la prévention et au traitement. Ce rééquilibrage entre coercition et santé publique est probablement la leçon la plus transposable.

 D’autres approches méritent attention. Les Pays-Bas ont expérimenté depuis plusieurs décennies une tolérance contrôlée sur le cannabis. Le Royaume-Uni a intensifié la lutte contre le blanchiment d’argent, avec des résultats notables sur la déstabilisation financière des réseaux. Certains pays nordiques ont misé sur la prévention précoce et l’éducation, avec des effets durables sur les comportements.

Mais il faut trouver une cohérence qui ne peut sacrifier la santé à l’ordre, ni punir l’addiction par la répression pénale. La France n’est pas en train de se « mexicaniser », mais elle est confrontée à une criminalité organisée plus structurée, plus lucrative et plus violente qu’il y a vingt ans. Les statistiques disponibles — imparfaites mais convergentes — le confirment. La réponse ne peut être uniquement coercitive : elle doit associer répression des réseaux, traitement des consommateurs, politique de prix raisonnée pour le tabac et investissement dans la prévention. La loi de juin 2025 constitue un pas dans la bonne direction sur le volet judiciaire, mais elle ne suffira pas seule. L’enjeu est, in fine, autant social qu’institutionnel : les trafics prospèrent là où les perspectives légitimes font défaut.