Politique Internationale — Pourquoi faut-il aujourd’hui, selon vous, absolument encourager le libéralisme ?
Michael Miguères — Parce que nous subissons une forme de déclinisme. Celle-ci n’est pas le fruit du hasard. Elle est générée par plusieurs facteurs : un système économique qui ne produit plus de croissance, une désindustrialisation qui délocalise les emplois productifs à l’étranger, une dette abyssale pour combler des budgets insoutenables et des freins qui sont mis à l’innovation.
On vit l’inverse de la période des Trente Glorieuses où les Français ont connu des années marquées par une bureaucratie beaucoup plus faible qu’actuellement, quand la dépense publique n’excédait pas 30 à 35 %, quand la France était championne du monde de l’industrie, quand Georges Pompidou avait énoncé sa fameuse doxa « Arrêtez d’emmerder les Français ».
L’économie guidait les politiques publiques. À l’Assemblée nationale, au sommet de l’État et dans les administrations, il y avait de fins connaisseurs des affaires industrielles et de nombreux ingénieurs. Certes, à l’époque, la concurrence mondiale était nettement plus faible en matière de main-d’œuvre ou de places financières ; mais il n’y avait pas un système qui assomme les entreprises et les citoyens de normes, de taxes, de textes, de règlements.
P. I. — On pourrait objecter que, depuis, la préoccupation climatique est montée en flèche. Cette urgence de la préservation de la planète n’est-elle pas une explication suffisante à l’augmentation des réglementations ?
M. M. — Un exemple me vient spontanément à l’esprit : celui de l’irruption du chemin de fer à l’orée des années 1830. Certes, le rail était gourmand en charbon et, dès cette époque, ce sont probablement des masses de CO2 qui ont commencé à se déverser dans l’atmosphère, avec des nuages noirs atroces dans les paysages. Il n’empêche : fallait-il, pour autant, interrompre le développement du chemin de fer, qui a été essentiel à la Révolution industrielle et a contribué au doublement de l’espérance de vie entre 1830 et 1980 ? Peu de personnes pourraient le soutenir aujourd’hui.
Tout est une question d’arbitrage, avec les conséquences que cela présuppose. À l’heure actuelle, les débats sont toujours les mêmes. On s’interroge sans relâche en France sur l’IA éthique ; on se demande comment protéger l’utilisation des données ; seulement, on introduit tellement de pare-feux qu’on accentue notre retard technologique par rapport à d’autres pays. In fine, on dépend totalement de firmes étrangères ; on paye cher pour cela, et l’on utilise des produits qui ne sont pas respectueux des normes que l’on se vante de respecter. Nous sommes perdants sur tous les tableaux.
P. I. — Pensez-vous que la plupart des Français soient favorables aux idées libérales ?
M. M. — Des indicateurs sont là pour en témoigner. Je m’appuie sur l’enquête conduite par l’Ifop pour Les Actifs Anonymes (1). Elle montre, en particulier, que les Français soutiennent massivement des règles budgétaires plus strictes. Les trois quarts d’entre eux se disent favorables à l’inscription dans la Constitution d’une règle interdisant les budgets en déficit, sauf circonstances exceptionnelles. Parallèlement, ils sont 62 % à considérer que le niveau de vie moyen des actifs devrait être supérieur à celui des retraités. L’alignement des régimes spéciaux de retraite sur le régime général recueille 76 % d’avis favorables. Enfin, sur le travail, le diagnostic est assez clair : une majorité (57 %) juge que les prélèvements obligatoires sur les revenus sont trop élevés. Bref, on mesure l’ampleur des marges de manœuvre — avec le risque, si l’on ne fait rien, de sacrifier une génération tout entière. C’est une période passionnante ; il faut un nouveau contrat social et économique.
P. I. — Cette jeunesse sacrifiée serait le lourd tribut payé à l’absence de déréglementation ?
M. M. — D’abord et avant tout, la jeunesse est sacrifiée. C’est une réalité. Replongeons au cœur des années Pompidou et celles qui ont suivi : il fallait alors cinq années d’un salaire médian pour s’acheter un appartement à Paris. Désormais, plus rien n’est accessible à moins de vingt-cinq ans ! Cela signifie qu’il faut travailler cinq fois plus qu’avant pour le même niveau de vie. C’est une injustice sans nom !
Pourquoi cet écart abyssal ? En premier lieu, à cause du recul de l’emploi : l’accès au marché du travail est devenu de plus en plus compliqué, dans le sillage de la désindustrialisation et de la perte de compétitivité, et donc de croissance. Cette dernière est devenue atone depuis 15 ans, et est boostée uniquement par la dette. Une dette qui, à son tour, pèse sur les taux d’intérêt. N’oublions pas que les intérêts de la dette dépassent désormais les budgets de l’Éducation, de la Santé ou des Armées. Ce n’est pas responsable. Les générations précédentes ont pu s’enrichir dans un système plus libéral car il n’y avait pas de dette et de déficit budgétaire. C’est l’un des nœuds du problème.
L’autre difficulté majeure est le surplus de réglementations et le réflexe d’un recours permanent à l’État pour trouver des solutions, ce qui crée de nombreux mécanismes regrettables d’un point de vue économique et assez terribles socialement — je pense, notamment, aux dépressions, aux addictions en tout genre et au nombre de suicides en hausse chez les jeunes. C’est comme si les adultes avaient démissionné.
Dans ce contexte, on pourrait attendre de la classe politique qu’elle se mobilise mais, de manière un peu cynique et électoraliste, beaucoup considèrent que seuls les boomers se rendent aux urnes et que, par conséquent, les politiques ne doivent pas être orientées vers les jeunes...
P. I. — Y a-t-il des pays qui s’en tirent mieux que d’autres en matière de libéralisme ?
M. M. — Un exemple criant en Europe : la Pologne, qui enregistre un taux annuel de croissance entre 3 et 5 % depuis près de 15 ans. Le pays ne dépasse pas les 35 % de dépenses publiques et le rôle des entrepreneurs est considéré comme moteur, avec les facilités que cela implique. Le cas de l’Argentine est, lui aussi, éclairant. Le président Javier Milei a entrepris de rétablir la stabilité monétaire et de réduire drastiquement la dépense publique. Une thérapie de choc qui s’est notamment traduite par la réduction du nombre de ministères et par une dérégulation accélérée. Plus généralement, on peut pousser les raisonnements à l’extrême et prendre les exemples des pays à très basse fiscalité — Singapour, Monaco, Luxembourg, Suisse, Émirats arabes unis — qui attirent beaucoup de capitaux, d’entreprises, d’investissements et affichent des PIB par habitant élevés.
P. I. — En matière de santé publique, l’approche libérale est-elle vraiment appropriée ?
M. M. — En 2000, la France avait le meilleur système de santé au monde. Vingt-cinq ans plus tard, et malgré les milliards ajoutés aux budgets existants, nous avons chuté de plus de 20 places et il n’y a pas plus de lits d’hôpitaux. Pourquoi ? Parce que l’essentiel des fonds ont été engloutis dans la bureaucratie ; ce n’est satisfaisant pour personne. L’approche libérale est une question de méthode : comment organiser au mieux la politique de santé pour les patients ? Les défis sont nombreux et sont insolubles dans le système actuel. Il faut donc étudier de nouvelles approches, moins bureaucratiques, valorisant mieux nos savoir-faire et nos infrastructures, avec moins de rigidités et plus de souplesse pour soigner au mieux nos concitoyens. Pendant la pandémie de Covid, on a vu la Chine construire en neuf jours des hôpitaux. Il faut viser la même dextérité et la même puissance d’action de l’État. Le but d’une politique de progrès en matière de santé est d’améliorer la santé de tous, et donc de réduire au maximum ce qui est nocif pour le corps humain. Les méthodes libérales sont ici à opposer aux méthodes collectivistes ou bureaucratiques qui ne permettent pas d’obtenir les résultats escomptés. Sur ce genre de sujets, il n’y a donc pas d’opposition de fond, mais de méthode. On observe que certains produits font l’objet de fortes restrictions, comme les cigarettes, tandis que d’autres explosent de façon totalement incontrôlée, comme les drogues dures, et que dans le même temps, beaucoup de freins sont mis aux options alternatives.
P. I. — Au rang des interdictions et restrictions, il y a celles qui concernent l’utilisation de la cigarette. Quelle est votre position sur ce dossier ?
M. M. — C’est un sujet intéressant car il mobilise les limites des approches libérales et libertariennes dans l’opinion, mais aussi les limites intrinsèques aux systèmes trop restrictifs.
Je crois que personne ne conteste les méfaits de la cigarette et qu’on ne peut que se féliciter de vivre à une époque où l’on ne fume plus dans l’avion, le train ou les lieux publics. Est-ce à dire que les actions de l’État sont nécessairement les plus efficaces ? La structuration des actions de l’État en la matière ressemble aux logiques mises en place lors de la période américaine de la Prohibition, qui aboutissent à l’apparition de marchés parallèles et d’options alternatives incontrôlées sur lesquelles l’État peine à peser. On n’a pas l’impression qu’on soit aussi sévère avec certaines drogues qu’avec le tabac, et on observe que la consommation de cannabis ou de cocaïne augmente en France, ce qui est un vrai sujet de préoccupation. Si l’on appliquait une logique libérale de lutte contre le tabac — bien éloignée de la caricature promue par certains libertariens, ou plutôt libertaires, qui voudraient laisser les gens se détruire la santé s’ils le souhaitent —, on pourrait parvenir à une politique plus efficace sur certains points.
P. I. — Quelle serait une politique alternative efficace eu égard à la cigarette ?
M. M. — En creusant cette question avec des économistes libéraux, nous arrivons à la conclusion qu’une politique alternative efficace ne consisterait pas en une interdiction supplémentaire de la cigarette elle-même, mais en une rupture avec la logique prohibitionniste actuelle au profit d’une stratégie de réduction des risques massive et cohérente. La combustion du tabac reste le principal facteur de dangerosité (goudron, monoxyde de carbone, substances toxiques).
Les produits sans combustion (vapotage, tabac chauffé, sachets de nicotine) ne sont pas anodins, mais ils modifient fondamentalement l’équation du risque en supprimant ou en réduisant cette combustion. Interdire ou assimiler aveuglément ces alternatives au tabac combustible serait contre-productif : cela maintiendrait les fumeurs dans le produit le plus dangereux, déplacerait la demande vers des circuits illégaux moins contrôlés, et priverait les adultes d’outils de réduction des risques.
Nous allons bientôt publier une note sur les effets pervers de la prohibition qui critique explicitement cette confusion entre nicotine, addiction et combustion, et dénonce une logique binaire (« autorisé ou prohibé ») qui ignore les risques relatifs. Le but serait plutôt de faire évoluer la consommation de cigarette combustible, sans l’interdire par décret — ce qui ne supprimerait pas la demande, comme le montre l’économie de la prohibition —, mais en la remplaçant progressivement par des options alternatives mieux encadrées, tout en protégeant strictement les mineurs et en informant les adultes. Et, surtout, il faut laisser aux industriels le soin de développer ici les voies alternatives et les innovations en la matière, pour ne pas reproduire les mêmes erreurs qu’avec la désindustrialisation ou les célèbres panneaux solaires que l’on est obligé d’importer de Chine, puisque nous sommes écrasés sous nos propres normes.
P. I. — Croyez-vous qu’il faille beaucoup de temps pour appliquer cette méthode ?
M. M. — Tout dépend de la volonté politique. Certaines choses pourraient aller vite, d’autres prendraient plus de temps. Les freins ne sont pas techniques ou temporels, mais culturels et doctrinaux : il s’agit de passer d’une logique de précaution paralysante et d’« État-nounou » peu efficace à une logique de risque acceptable, de responsabilité adulte et d’innovation contrôlée.
La note sur laquelle nous travaillons souligne que plus on attend, plus les opportunités industrielles, fiscales et sanitaires s’évaporent et plus les marchés parallèles se renforcent. Une thérapie de choc est précisément destinée à rompre rapidement avec le réflexe prohibitionniste. Les avancées en matière d’économie comportementale pourraient également être mobilisées. Continuer à interdire les options alternatives revient à protéger indirectement la cigarette traditionnelle, tandis qu’une régulation intelligente et rapide des produits à risque réduit permettrait d’obtenir des résultats sanitaires bien supérieurs.
(1) Ifop Opinions, « Les Français et les idées libérales », 13 avril 2026. https://www. ifop.com/article/les-francais-et-les-idees-liberales/