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« Jusqu’où peut-on aller pour protéger sans consentement ? » : de l’État-nounou à Big Brother

Politique Internationale — Vous avez publié dans la presse une tribune (1) critique à l’égard de la proposition d’« interdiction générationnelle » (2) visant à empêcher les personnes nées après une date donnée d’accéder au tabac. Avant de réagir de la sorte, aviez-vous une appétence particulière pour les problématiques liées au tabac en général ?      

Sébastien Boussois — Je ne suis pas fumeur et cela me donne peutêtre davantage de recul pour réfléchir au sujet. Ce n’est pas tant le sujet du tabac en lui-même qui m’intéresse ici que ce qu’il révèle, presque malgré lui, d’une transformation plus profonde de notre rapport à l’action publique. Le tabac n’est qu’un prétexte, un objet parmi d’autres. Ce qui mérite d’être interrogé, c’est la méthode politique à l’œuvre, et la philosophie implicite qui sous-tend ce type de proposition. À travers elle, c’est toute une conception de la démocratie libérale qui affleure.

 Nous assistons en effet à un déplacement progressif du rôle de l’État. Historiquement garant des libertés, il tend de plus en plus à devenir un acteur de régulation des comportements individuels, parfois au-delà de ce que suppose le consentement des citoyens eux-mêmes.

Dès lors, une question centrale s’impose : jusqu’où peut-on aller pour protéger sans consentement ? À partir de quel moment la protection bascule-t-elle dans une forme de mise sous tutelle ? Et surtout, cette évolution est-elle assumée, ou bien s’opère-t-elle à bas bruit, sous couvert de bonnes intentions sanitaires ?

 Ce glissement n’est pas anodin. Il dit quelque chose d’un rapport de plus en plus asymétrique entre l’État et les individus, dans lequel la responsabilité personnelle tend à être remplacée par une logique de précaution généralisée.

P. I. — Comment expliquez-vous que certains aient pu cheminer jusqu’à ce type de proposition d’interdiction générationnelle ? Est-ce juste un impératif de santé publique ? Un reflet de l’inflation actuelle en matière de normes ? Une illustration des comportements habituels de la puissance publique ?  

S. B. — L’argument de santé publique est évidemment central. Personne ne peut nier les effets délétères du tabac, ni la nécessité d’agir pour en limiter la consommation. Mais cet argument, aussi légitime soit-il, ne suffit pas à justifier une mesure d’une telle radicalité. Interdire à une génération entière l’accès à un produit licite constitue une rupture qui dépasse de loin le cadre sanitaire.  Pour comprendre cette évolution, il faut la replacer dans un contexte plus large. Nous vivons dans des sociétés marquées par une inflation normative sans précédent. Face à chaque problème, la tentation est grande de produire une nouvelle règle, une nouvelle interdiction, comme si la norme pouvait se substituer à la complexité du réel. Le tabac devient alors le terrain idéal d’expérimentation de cette logique au nom de l’obsession du principe de précaution devenu dogme.

 Il existe également une forme de réflexe prohibitionniste qui s’installe progressivement. Dès lors qu’un comportement est jugé socialement indésirable, la réponse politique tend à être l’interdiction pure et simple. Cette approche présente un avantage immédiat pour les décideurs : elle est lisible, rapide, symboliquement forte. Elle permet d’afficher une volonté d’agir, de marquer les esprits, de laisser une empreinte.

 Mais cette logique est aussi le symptôme d’un affaiblissement du temps long en politique. La construction de politiques publiques efficaces suppose de la nuance, de la patience, de l’évaluation. Or ces temporalités sont de moins en moins compatibles avec les exigences médiatiques et électorales. Dès lors, la radicalité devient une réponse commode, sinon efficace. Et c’est là que réside le problème : la radicalité de l’intention ne garantit ni la faisabilité ni l’efficacité.

P. I. — Qu’est-ce qui vous heurte le plus dans cette proposition ? Une mise sous tutelle d’une génération ? Une dérive qui pourrait en entraîner d’autres ?

S. B. — Ce qui frappe immédiatement, c’est la rupture profonde avec un principe fondamental de notre ordre juridique : l’égalité devant la loi. En instaurant une interdiction fondée sur l’année de naissance, on introduit une distinction entre citoyens adultes qui ne repose ni sur leur comportement, ni sur leur responsabilité, mais sur un critère arbitraire.

 Concrètement, cela signifie que deux individus majeurs, juridiquement responsables, pourraient être traités différemment pour un même acte, simplement parce qu’ils sont nés à quelques mois d’intervalle. L’un pourrait acheter un produit licite, l’autre non. Cette situation crée de facto deux catégories de citoyens, ce qui constitue une rupture difficilement justifiable dans un État de droit. Mais au-delà de cette question juridique, c’est la portée symbolique de la mesure qui interpelle. Elle acte l’idée qu’une génération doit être protégée contre elle-même, indépendamment de sa capacité de discernement. Elle entérine une forme de défiance structurelle à l’égard des individus.

 Et, surtout, elle ouvre une brèche. Car si l’on accepte ce principe pour le tabac, pourquoi ne pas l’étendre à d’autres domaines ? L’alcool, l’alimentation, les comportements numériques ? La logique est potentiellement sans limite. C’est en cela qu’il s’agit d’une dérive conceptuelle dangereuse.    

P. I. — Dans votre tribune, vous parlez d’un sujet qui devient un « laboratoire politique ». Pouvez-vous préciser ?           

S. B. — Le tabac, ou plus largement la nicotine, est devenu un véritable laboratoire politique. Un espace dans lequel se testent, souvent sans le dire explicitement, de nouvelles formes d’intervention publique. À travers ces expérimentations, ce sont des principes fondamentaux qui sont interrogés : les libertés individuelles, la proportionnalité de l’action publique, la responsabilité des adultes.

 Ce laboratoire est d’autant plus intéressant pour les décideurs qu’il bénéficie d’un consensus moral relativement large. Lutter contre le tabagisme apparaît comme une cause légitime, presque incontestable. Cela permet d’introduire des mesures qui, dans d’autres domaines, susciteraient des résistances bien plus fortes.  Mais c’est précisément ce qui rend la situation préoccupante. Car en habituant progressivement les citoyens à des restrictions croissantes dans un domaine jugé acceptable, on prépare le terrain à des extensions possibles dans d’autres secteurs. Le tabac devient ainsi une porte d’entrée vers une redéfinition plus large du périmètre de l’action publique.

P. I. — Finalement, ce qui est le plus surprenant, n’est-ce pas qu’il ait fallu attendre aussi longtemps pour voir surgir cette interdiction générationnelle ?        

S. B. — Effectivement, cette proposition s’inscrit dans une dynamique déjà bien installée. Depuis des années, les politiques publiques en matière de tabac reposent sur un triptyque classique : augmentation des taxes, multiplication des interdictions ciblées, campagnes de communication.

 Or ces leviers semblent aujourd’hui parvenus à une forme de saturation. Les hausses de prix ont atteint des niveaux élevés, sans pour autant faire disparaître la consommation. Les interdictions se sont étendues à de nombreux produits, des cigarettes électroniques jetables aux produits nicotiniques alternatifs. Quant aux campagnes de sensibilisation, elles mobilisent des moyens importants pour des résultats souvent discutables.

 Face à cette relative inefficacité, la tentation est grande de franchir un cap supplémentaire. L’interdiction générationnelle apparaît alors comme une innovation radicale, une manière de relancer une politique publique en perte de vitesse.

 Mais ce qui est frappant, c’est que dans cette accumulation de mesures, la prévention reste largement sous-investie. Non pas la prévention symbolique ou culpabilisante, mais une prévention de terrain, ciblée, adaptée aux publics concernés. Une prévention qui accompagne réellement les individus au lieu de se contenter de les contraindre.

P. I. — Si l’on introduit un peu de philosophie, ce principe d’interdire à une génération, n’est-ce pas le meilleur moyen d’encourager une génération à braver l’interdit ? Cette mesure ne sera-telle pas contre-productive ?

S. B. — J’ai des membres proches de ma famille à qui l’on a interdit de fumer lorsqu’ils étaient adolescents, en leur expliquant les méfaits du tabac. Depuis… ils fument sans discontinuer. L’histoire des politiques publiques est assez claire sur ce point : la prohibition tend à produire l’effet inverse de celui recherché. En interdisant, on ne fait pas disparaître le désir ou le comportement. On le déplace, on le transforme, souvent vers des formes plus opaques et plus difficiles à contrôler.

 Dans le cas présent, le risque est double. D’une part, celui de voir se développer des marchés parallèles, alimentés par la demande d’une génération à qui l’on refuse l’accès à un produit pourtant licite pour les autres. D’autre part, celui d’encourager une logique de transgression, particulièrement forte chez les plus jeunes.

 Interdire sans accompagner, sans proposer d’alternatives crédibles, sans responsabiliser, revient souvent à créer les conditions de l’échec. Plus encore, en envoyant le message qu’une génération doit être protégée contre elle-même, on nie sa capacité de discernement. Cette infantilisation est profondément contreproductive. Elle alimente la défiance à l’égard des institutions et fragilise le lien de confiance indispensable au fonctionnement démocratique.

P. I. — Cette logique de contrôle permanent que vous évoquez, n’est-ce pas un dispositif un peu outrancier ?

S. B. — Une telle mesure ne peut fonctionner sans un dispositif de contrôle renforcé. Il faudrait vérifier l’âge des consommateurs de manière systématique, indépendamment de leur apparence. Cela

suppose une banalisation des contrôles d’identité dans des actes du quotidien.

 Une société dans laquelle l’achat d’un produit licite implique des vérifications permanentes est une société qui glisse vers une forme de surveillance généralisée. Ce glissement est d’autant plus problématique qu’il s’installe progressivement, sans débat approfondi sur ses implications.

 Lorsque le contrôle devient la norme, il modifie en profondeur le rapport entre l’État et les citoyens. Il introduit une logique de suspicion, dans laquelle chacun doit prouver qu’il a le droit d’agir. Cette évolution, même motivée par des intentions louables, n’est pas sans rappeler certaines dérives historiques où la surveillance s’est imposée comme mode de gouvernance.

 Il ne s’agit pas de céder à des comparaisons excessives, mais de rappeler que les libertés publiques se fragilisent rarement de manière brutale. Elles s’érodent, souvent au nom de la protection.

P. I. — Tout le monde se casse les dents sur ces sujets du tabac, entre interdiction, produits de substitution, fiscalité… Avez-vous une idée en particulier, ou des pistes à explorer ?

S. B. — Plutôt que d’accumuler des interdictions toujours plus complexes et contestables, il serait sans doute plus pertinent de revenir à des principes simples. D’abord, faire respecter les règles existantes. L’efficacité d’une politique publique ne se mesure pas au nombre de textes adoptés, mais à leur application réelle. Ensuite, investir massivement dans la prévention et l’accompagnement. Des millions d’adultes sont concernés par le tabagisme. Les aider concrètement à réduire ou à arrêter leur consommation constitue un levier essentiel, bien plus que des mesures symboliques. Enfin, sortir d’une vision infantilisante des citoyens. Une politique efficace repose sur l’information, la responsabilisation et la proportionnalité. Elle suppose de faire confiance aux individus, tout en leur donnant les moyens de faire des choix éclairés. Protéger la santé publique est une nécessité. Mais fragiliser les principes fondamentaux de l’État de droit au nom de cette protection serait une erreur stratégique. Car une démocratie qui protège en niant la responsabilité de ses citoyens finit, tôt ou tard, par se fragiliser elle-même.

(1) https://www.latribune.fr/article/idees/1169357371631514/opinion-interdire pourproteger-jusqu-ou-peut-aller-l-etat-sans-fragiliser-nos-libertes

(2) « Proposition de loi pour une génération sans tabac, n° 2101 », déposée le mardi 18 novembre 2025. https://www.assemblee-nationale.fr/dyn/17/dossiers/pour_une_ generation_sans_tabac_17e