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« La contrebande et la contrefaçon ont explosé » : alerte sur les dangers d’un marché parallèle

Politique Internationale — Votre cabinet a publié, l’année dernière, une étude fouillée sur la contrebande et la contrefaçon de cigarettes. Qu’est-ce qui a justifié ce travail ?      

Guéric Jacquet — Ce n’est pas notre première étude sur le sujet, bien au contraire. Dans un passé proche, nous avons même publié trois travaux. L’un visait à quantifier ce marché parallèle ; le deuxième, à évaluer l’impact sur les territoires ; le troisième, enfin, consistait en un focus sur les Philippines, une zone intéressante à plus d’un titre pour examiner ces questions. Ces études répondent à une demande : celle qui émane conjointement des fabricants de cigarettes, des distributeurs et de l’ensemble des acteurs de cet écosystème. Ils sont à l’affût d’un état des lieux précis sur la manière dont ces phénomènes illégaux se développent ; sur les moyens, notamment technologiques, par lesquels ils s’accélèrent ; et sur la façon dont ils impactent la vie quotidienne des habitants.

P. I. — Quand on étudie un marché parallèle, la même question revient aussitôt : comment parvenir à recueillir des données fiables ? En l’occurrence, comment avez-vous avancé sur la cigarette ?    

G. J. — Chez EY, nous avons l’habitude de ces méthodes de travail qui permettent de s’attaquer à des sujets tenus dans l’ombre. Nous avons élaboré des outils et des process pour cela. Avant le marché parallèle de la cigarette, nous nous étions penchés en particulier sur les conditions qui favorisent l’émergence d’un site Internet illégal.  Pour revenir au tabac, nous avons procédé par triangulation, au travers de données recueillies selon trois grands axes. Le premier d’entre eux : des sondages réalisés de manière massive auprès des fumeurs. Le deuxième : des informations collectées auprès des buralistes. Enfin, un gros travail de terrain, avec des visites mystère menées dans de nombreux endroits. Ce labourage du territoire passe par des lieux connus sur la carte de la contrebande, tels Montreuil (Seine-Saint-Denis), Villeurbanne (Rhône) ou encore Calais (Pasde-Calais), mais aussi par des implantations moins spontanément identifiables. On sait que la floraison des épiceries de nuit, dont 40 % vendent des cigarettes de contrebande, est un bon indicateur de l’extension d’un trafic. À titre d’exemple, on compte aujourd’hui plus d’une centaine de ces épiceries à Montpellier (Hérault), contre une dizaine voici encore quelques années.

P. I. — Quels sont les enseignements majeurs de vos études ? Jusqu’à quel point ce marché parallèle est-il un objet de préoccupation ?  

G. J. — C’est bien simple. La contrebande et la contrefaçon ont explosé dans des proportions significatives. Pour mesurer l’ampleur de la courbe, il suffit de savoir qu’en 2025 pas moins de 38 % des fumeurs en France ont acheté leurs cigarettes en dehors du circuit des buralistes, le seul qui soit licite ; cette proportion n’était que de 23 % en 2019. Trois briques se superposent pour solidifier ce trafic : il y a d’abord tous ceux qui achètent leurs cigarettes en dehors des frontières, sachant qu’ils sont limités en principe à une seule cartouche. Cette frange représente 15 % des 38 %. Il y a ceux, ensuite, qui achètent massivement des produits à l’étranger, par exemple dans les zones frontalières (10 %), ce qu’on appelle de la contrebande de fourmis. Il y a ceux, enfin, qui sont des habitués des achats en ligne ou à la sauvette de produits de contrebande et de contrefaçon (les 13 % restants). À l’arrivée, quelque 25 milliards de cigarettes sont vendues chaque année à l’écart de tout contrôle ; 25 milliards qui représentent l’équivalent d’un transport quotidien de 1 200 Clio bourrées dans le coffre à ras bord. L’image est parlante.

P. I. — Comment expliquer une telle progression des trafics ?

G. J. — Le cadre législatif et réglementaire est un facteur d’explication : en France, le paquet de cigarettes coûte cher, entre 12 et 13 euros, en tout cas beaucoup plus cher que dans d’autres pays en Europe. Le prix est un élément qui étaye les trafics, mais ce n’est pas non plus le seul. Dans son analyse de l’état de la consommation en France, le sondologue Jérôme Fourquet explique bien comment nous sommes entrés dans une « économie de la débrouille ». Le marché parallèle de la cigarette est l’une des illustrations de ce paysage.

 Enfin, il faut souligner que les personnes qui prospèrent sur ce marché bénéficient d’un terrain extrêmement profitable : sait-on qu’une usine de contrefaçon dégage un ROI (retour sur investissement) de près de 80 % trois mois à peine après son installation ? Ce sont de petits ateliers aussi faciles à implanter qu’à déménager. On les trouve par exemple dans les coins reculés des zones industrielles — un bon moyen pour passer inaperçu.

 En outre, les acteurs de ce marché illégal évoluent dans une relative impunité : la réponse pénale face au trafic de cigarettes est très faible, sans commune mesure avec les affaires de drogue. On est sur deux planètes différentes. C’est tout juste si la cigarette est officiellement mentionnée dans les rapports de police. Nous avons pu consulter des registres qui étaient vierges de ce type de dossiers depuis trois ans. Que se passe-t-il dans la réalité ? Quand ils font une petite saisie, policiers et/ou gendarmes se débarrassent du produit et ne démarrent pas une procédure qui serait fastidieuse. Bref, un trafiquant de cigarettes s’en tire le plus souvent à bon compte.    

P. I. — Pour revenir un instant aux données, des chiffres différents circulent autour du marché parallèle de la cigarette. Estce à dire qu’il existe plusieurs méthodes de calcul ? Toutes concluent-elles à la magnitude de l’illicite ? 

G. J. — Il existe aujourd’hui trois méthodes de calcul, qui toutes arrivent à des résultats démontrant une augmentation de la consommation illicite de cigarettes, mais dans des proportions différentes. KPMG a par exemple réalisé une étude « ramasse paquets » consistant à identifier si les paquets de cigarettes vides dans un espace public à un moment donné sont issus d’achats légaux ou illicites ; ses auteurs en tirent la conclusion que 49,4 % des cigarettes fumées en 2024 sont illicites. En comparant les données de consommation départementales avec un focus notamment sur les zones frontalières, la Mission interministérielle de lutte contre les drogues et les conduites addictives (Mildeca) estime le « tax gap » à plutôt 20 % de pertes de revenus.

P. I. — Les pouvoirs publics au sens large ont-ils conscience de l’ampleur de ces trafics ?        

G. J. — Ils ne sont pas surpris. Ils le sont d’autant moins que les forces de l’ordre disposent d’une cartographie très précise des points de revente des cigarettes. Dans les hautes sphères de l’État, et dans les administrations adjacentes, on sait l’ampleur des infractions. Il n’y a probablement que la Santé publique qui doute des chiffres sur les trafics. Il est vrai que pour les médecins, la hausse du prix des produits de tabac était d’abord vue comme une incitation à ne pas fumer ; pas comme un encouragement à vendre des cigarettes sous le manteau.

P. I. — Vous parlez de la faiblesse de la réponse pénale face au marché parallèle de la cigarette. Faut-il rendre cette réponse plus sévère ?

G. J. — C’est l’un des moyens d’avancer. Un magistrat avait cette formule : « Dans une société en peine de sens, il faut redonner du sens à la peine. » Elle prend tout son sens dans le cas de la lutte contre le trafic de cigarettes. Pour autant, il existe plusieurs autres solutions pour tenter de sortir de cette spirale. Une sensibilisation accrue est une étape indispensable : quand 38 % des personnes achètent un produit de manière illégale, cela signifie qu’elles considèrent ce geste comme parfaitement normal, ou presque.

 L’optimisation du renseignement est un autre vecteur de progression : je parlais de la cartographie bien renseignée ; elle doit servir à piloter des interventions, et cela, quand bien même les autorités doivent faire face à des bandes qui savent cloisonner leurs activités et ne font pas dans la diversification — ce qui permettrait de les « remonter » plus facilement.

 Le cyber et la technologie au sens large offrent des avancées supplémentaires pour lutter contre cette ramification du crime organisé. Enfin, il y a l’aspect réglementaire, qui complète le volet juridique : à ce sujet, les maires sont en première ligne pour tenter de confisquer aux trafiquants les espaces dont ils aimeraient disposer. Ainsi, le développement des épiceries de nuit est un dossier sur lequel les édiles peuvent avoir la main. Ces différentes solutions, nous avons pu les présenter dans le cadre de nos études.

P. I. — C’est donc une réponse coordonnée que vous préconisez avant tout. N’y-a-t-il aucune autre voie en dehors de ces efforts conjoints ?

G. J. — La réponse est à la mesure d’un trafic qui gangrène tous les territoires. Prenez le littoral atlantique : certains pointent Nantes (Loire-Atlantique) comme l’une des localisations de ce marché parallèle, sous-entendant que les côtes sont plus tranquilles. Or ce n’est pas du tout le cas : à la belle saison, ce sont les mêmes trafiquants qui délaissent un tant soit peu Nantes pour développer des business lucratifs dans les stations balnéaires. Que ce soit au cœur des villes, dans les quartiers ou à la campagne, plus aucune zone ne peut se dire à l’abri de ces dérives.

P. I. — Quels sont les impacts pour ces territoires gangrenés ?

G. J. — Il est certain que le trafic de cigarettes entraîne des difficultés économiques pour les bureaux de tabac et l’écosystème attenant de commerces de proximité, même si les buralistes ont lancé de nombreuses initiatives pour diversifier leurs revenus (carte Nickel, vape, gestion de colis ou d’amendes pour la DGFIP…). 69 % des buralistes que nous avons interrogés y voient un impact direct sur leur chiffre d’affaires. Malheureusement, les effets sont plus profonds en termes d’impacts sociaux. Dans certaines villes, notamment dans les banlieues de métropoles ou aux portes des métros, la vente à la sauvette crée un climat d’insécurité et une dégradation des conditions de vie des riverains. De plus en plus de polices municipales doivent aujourd’hui intégrer des missions de contrôle et de répression de ce phénomène.

P. I. — L’international est un volet important dès lors qu’on parle de trafic. L’occasion de se demander s’il y a une spécificité française sur ce marché parallèle de la cigarette…

G. J. — Oui, il y a une spécificité française, en comparaison des autres pays en Europe – où le prix des cigarettes est sensiblement moins élevé. Mais on retrouve des traits communs avec d’autres régions dans le monde. Nous nous sommes intéressés aux Philippines parce qu’il s’agit vraiment d’une plaque tournante pour le trafic de cigarettes, qui alimente une large partie du continent asiatique. Aux Philippines, c’est 17 % de la population qui achète ses cigarettes hors des circuits légaux.

P. I. — Dans le contexte actuel de développement d’un marché parallèle, quelle ligne les fabricants de cigarettes doivent-ils tenir ?

G. J. — Les industriels du tabac, c’est eux-mêmes qui le disent, sont en train de préparer un monde sans fumée, c’est-à-dire un monde où les produits à combustion s’effaceront définitivement derrière les produits nicotiniques. Dans les entreprises en question, les départements recherche & développement jouent un rôle déterminant en ce sens. Il est difficile de parler de cette évolution de manière unilatérale, car d’un pays à l’autre, les règles en matière de produits de substitution ne sont pas les mêmes. Certains produits autorisés à un endroit peuvent être interdits ailleurs, et vice versa.

 Quoi qu’il en soit, aussi bien les pouvoirs publics que les fabricants espèrent voir s’amenuiser un phénomène qui les pénalise lourdement : en France, le marché parallèle des cigarettes se traduit chaque année par plusieurs milliards de baisses de recettes et de pertes économiques. L’État est affecté, de même que les industriels et les buralistes.