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« Nous sommes le guichet de la proximité » : les buralistes, derniers vestiges d’un lien social en délitement

Politique Internationale — Le nombre de buralistes a fortement diminué ces dernières années. Comment expliquez-vous cette évolution, et où le réseau en est-il aujourd’hui ?

Serdar Kaya — Nous étions 32 000 au début des années 2000 ; aujourd’hui, nous recensons 22 500 collègues. La fermeture des premiers bureaux de tabac coïncide avec les hausses successives du prix du paquet de cigarettes, décidées par les pouvoirs publics dans un souci de santé publique. La période la plus sombre correspond aux années 2013-2025 et la mise en place du paquet neutre : depuis 2013, nous avons enregistré environ 1 000 fermetures par an. Ces fermetures s’expliquent par la politique fiscale de l’État qui, depuis des années, consiste à augmenter les prix du paquet de cigarettes — et, par la même occasion, à renforcer l’économie souterraine et les trafics. En 2003, le trafic était famélique ; et aujourd’hui, acheter des cigarettes dans la rue, sur Internet, ou aux frontières n’a jamais été aussi facile. L’écart de prix entre la France et nos voisins italiens et espagnols est du simple au double : un paquet à 6,30 euros en Espagne ou en Italie est vendu 13,50 euros en France. Tout cela parce que l’État français accapare 86 % de fiscalité sur le produit du tabac, alors qu’en Italie ou en Espagne on est plutôt à 60 %.

Nos buralistes ariégeois, proches d’Andorre, subissent de plein fouet cette différence de prix. Fin février, la route nationale a été fermée en Ariège : en une semaine ils ont réalisé 50 % de volume en plus ! C’est bien la preuve que les Français se procurent leur tabac en Italie, en Espagne, en Andorre et au Luxembourg. En Belgique, pour le coup, le prix a fortement augmenté ; résultat, on retrouve un équilibre et les consommateurs français restent désormais chez nous. Dans les Hauts-de-France, nous sommes pour la première fois dans une configuration où le volume et la valeur ont augmenté. En revanche, le gouvernement a abandonné, lors des discussions budgétaires, les dispositions visant à réguler les produits du vapotage. Cette décision constitue une énième déception pour les buralistes qui demandent depuis des années un cadre sécurisant la distribution des produits sensibles que sont le CBD et les produits du vapotage. En refusant d’encadrer, l’État choisit de laisser faire.

P. I. — Le modèle économique des buralistes peut-il encore reposer majoritairement sur la vente de tabac ? Quelle part les activités de diversification représentent-elles aujourd’hui ?

S. K. — J’aimerais déjà rappeler que le monopole du tabac est une mission et un devoir confiés par l’État au réseau des buralistes depuis des décennies. C’est un produit nocif, mais légal et encadré par l’administration des Douanes. Nous défendons notre ADN, qui est l’ADN de la nicotine, parce que nous vendons depuis plus d’un siècle du tabac dans notre réseau français, ce patrimoine culturel qui est tant aimé par les Français. Aujourd’hui, nous constituons l’un des rares réseaux de proximité capables d’endosser autant de services et d’activités. Nous sommes un peu le guichet de la proximité. Nos deux atouts sont notre maillage et notre résilience. Quel autre réseau accueille 10 millions de clients chaque jour et ouvre ses portes sur une amplitude jour/horaires aussi importante ? Aujourd’hui, le tabac représente encore entre 40 % et 80 % du chiffre d’affaires selon les établissements et les régions. Il n’existe pas un modèle type de buraliste, mais une grande variété de profils et de situations. C’est ça aussi la richesse de notre métier : la liberté dont nous jouissons en tant que commerçants indépendants.    

P. I. — Vous dites que les hausses successives du prix du paquet de cigarettes ont fragilisé durablement les buralistes, surtout dans les zones rurales et transfrontalières…          

S. K. — Aucun département n’est épargné par la situation. Évidemment, ces hausses ont d’abord fragilisé nos collègues frontaliers. Je dirais même que les premières hausses ont créé de véritables zones blanches dans les départements frontaliers, notamment sur la chaîne des Pyrénées ou dans le Grand Est, à proximité du Luxembourg.

 Mais aujourd’hui, avec l’augmentation substantielle de la valeur de nos marchandises, c’est tout le réseau qui est exposé, notamment du fait de l’insécurité. Comment peut-on accepter d’aller ouvrir son magasin la peur au ventre ? Les exemples ne manquent malheureusement pas : un collègue de Marseille a été braqué à la kalachnikov à deux reprises par le même individu, un autre en Illeet-Vilaine a été la cible d’une tentative de racket en échange d’une prétendue « protection », et de nombreux autres, partout en France, sont menacés chaque matin dès l’ouverture de leur établissement. L’importation de produits de contrebande et de contrefaçons se fait maintenant très facilement partout — les saisies importantes effectuées par les douanes le montrent clairement. Ce ne sont donc plus seulement les frontaliers qui sont touchés, mais l’ensemble du pays. Et c’est toute la société qui en fait les frais par la même occasion : effets sur la santé publique, recettes fiscales en berne, hausse de l’insécurité, etc.

P. I. — Quelle est l’ampleur de la concurrence que représente le marché parallèle ?        

S. K. — Le marché parallèle est clairement en train de prendre le dessus sur nous, buralistes, et sur l’État. Aujourd’hui il existe un certain nombre de lois et de règles pour combattre ces trafics de tous types. Mais rien ne se passe. On écume l’océan à la petite cuillère. L’étude TAFE (acronyme signifiant TAbac échappant à la Fiscalité nationalE) corédigée par la Douane et la Mildeca (Mission interministérielle de lutte contre les drogues et les conduites addictives) fait état d’une moyenne de trafic estimée à 17 %, correspondant à une perte fiscale de 5 milliards d’euros pour l’État et à 700 millions d’euros de manque à gagner par an pour les buralistes. Dans certains départements, cette moyenne dépasse les 60 %. L’heure n’est plus aux constats mais à l’action et à la fermeté ! Il est par exemple insupportable, pour les buralistes de France, de voir des commerces connus et reconnus comme vendant illégalement des cigarettes – quand ce n’est pas autre chose – se multiplier partout sur le territoire, sans aucune réaction notable des pouvoirs publics. 

P. I. — Comment concilier la mission de santé publique de réduction du tabagisme avec la défense des intérêts des buralistes ?

S. K. — La conciliation repose sur un principe simple : les buralistes ne sont pas opposés à la santé publique, ce sont des commerçants réglementés qui appliquent la loi. La réduction du tabagisme est un objectif légitime que nous partageons. Notre rôle n’est pas d’encourager la consommation, mais de garantir une distribution encadrée, responsable et contrôlée. Nous appliquons strictement l’interdiction de vente aux mineurs, les augmentations fiscales décidées par l’État et les nouvelles normes sanitaires. La défense des buralistes consiste donc à accompagner la transformation économique du réseau, pas à défendre le tabagisme. La cohérence consiste à dire : oui à la santé publique, mais avec un accompagnement économique pour les 22 500 entrepreneurs que représente le réseau des buralistes.

P. I. — Les buralistes peuvent-ils devenir des acteurs de prévention et d’accompagnement au sevrage nicotinique vers des produits moins nocifs ?

S. K. — Nous le sommes déjà, dans une certaine mesure. Les buralistes sont souvent les premiers interlocuteurs des consommateurs réguliers. Nous avons un lien quotidien, une relation de confiance, comme par exemple avec les 3 millions de vapoteurs en France, qui ne sont ni plus ni moins que des clients actuels ou anciens. Évidemment, nous ne sommes ni médecins ni pharmaciens. Mais dans une logique de prévention, un commerçant formé peut jouer un rôle de sensibilisation et d’orientation. C’est une piste intéressante si elle est construite avec les autorités sanitaires. Dès le début de l’année 2026, la Confédération des buralistes a engagé une grande consultation auprès de l’ensemble des buralistes de France. Dans le cadre d’un tour de France, nous organisons des réunions collaboratives, autour de trois axes structurants pour l’avenir du réseau : le monopole du tabac et la lutte contre les trafics ; les attentes des consommateurs ; et le rôle des buralistes face aux nouvelles générations de produits, l’évolution du métier et les opportunités de développement.

P. I. — Aujourd’hui, vous vendez des cigarettes. Mais des alternatives existent pour encourager le fumeur de cigarettes à passer à des produits moins nocifs : tabac chauffé, vapotage, sachets de nicotine. Ces produits représentent-ils pour vous une opportunité ?

S. K. — Oui, et pour plusieurs motifs. D’abord, d’un point de vue économique : la baisse structurelle du volume de cigarettes nécessite une évolution de notre modèle. Ensuite, d’un point de vue sanitaire : les autorités scientifiques reconnaissent que certains produits alternatifs présentent un risque inférieur à celui de la cigarette combustible. Pour les buralistes, ces produits représentent une occasion de transformer leur modèle économique vers une offre moins dangereuse pour la santé. Encore faut-il que le cadre réglementaire soit stable, lisible et cohérent. Il ne s’agit pas de remplacer une dépendance par une autre, mais d’accompagner l’évolution des usages avec responsabilité. Le réseau des buralistes est le troisième acteur économique de ces produits d’alternative à la consommation des cigarettes traditionnelles, derrière les vape-shops (les boutiques spécialisées), le numéro un restant la vente en ligne.

P. I. — Que demandez-vous précisément aux pouvoirs publics ?

S. K. — Nous demandons un cadre très ferme, très strict sur la vente en ligne de ces produits qui ont un taux de nicotine important, sur lesquels le contrôle n’est pas efficace et que tout le monde peut se procurer. Nous réclamons un accompagnement pour avoir un cadre de distribution, une forme de licence, une formation pour le réseau des buralistes. Nous sommes aussi ouverts à travailler avec les boutiques spécialisées. Notre crainte, c’est de voir ces produits se vendre partout sur le territoire dans des grandes surfaces ou des épiceries de nuit.

 Les épiceries de nuit, présentes dans de nombreuses villes, vendent déjà sans aucun problème ces produits aux mineurs, sans aucun contrôle et sans aucun état d’âme. Elles ne sont pas réglementées, ce sont des commerces qui peuvent vendre des produits alimentaires ou autres, mais elles écoulent aussi du tabac de contrebande et de contrefaçon illégalement. Ces épiceries vendent aussi les puffs jetables, alors qu’elles ont été interdites à la vente. Depuis le 1er avril dernier, la vente des sachets de nicotine est, elle aussi, interdite sur tout le territoire. Mais, bien sûr, ces épiceries de nuit continueront à les vendre tranquillement, ce qui est d’autant plus grave que, la plupart du temps, elles vendent des produits contenant de très forts taux de nicotine et d’une qualité qui n’est absolument pas contrôlée.

P. I. — Comment réagissez-vous à l’interdiction des sachets de nicotine ?

S. K. — On considérait ce produit comme une option alternative à la cigarette, qui nécessitait un encadrement. Mais la France ne peut pas être le seul pays d’Europe à l’interdire, alors que partout ailleurs ces produits sont en vente sur le marché libre par des réseaux professionnels et encadrés. Je ne suis pas scientifique, mais bien des addictologues et des médecins estiment que ces produits sont moins nocifs que la cigarette et constituent aujourd’hui une alternative crédible.

P. I. — Les buralistes sont le « premier commerce de proximité en France ». Quel rôle social jouent-ils dans les territoires ruraux ou les quartiers populaires ?

S. K. — Nous sommes présents dans près de 11 000 communes. Un Français peut trouver un buraliste à moins de 6 minutes de son domicile. Dans de nombreuses communes, le bureau de tabac est parfois le dernier commerce ouvert toute l’année. Il assure des services essentiels : presse, relais colis, paiement de proximité, timbres fiscaux, services bancaires ou d’autres opérations. Dans certains quartiers, il constitue un repère, un lieu de sociabilité, parfois même un relais informel d’alerte sociale. Les buralistes participent au maintien du lien social et à la vitalité économique locale. Ils sont souvent présents quand d’autres services ont disparu.

P. I. — Peut-on parler des buralistes comme d’un outil d’aménagement du territoire ?

S. K. — Le maillage territorial du réseau est extrêmement dense et structuré. L’État s’appuie déjà sur ce réseau pour des missions d’intérêt général : paiement de factures publiques, timbres fiscaux électroniques, services de proximité. À ce titre, le réseau constitue un levier d’aménagement du territoire. Maintenir un buraliste dans une commune, c’est maintenir un service, une activité économique et souvent un emploi non délocalisable.

P. I. — Quelle est, selon vous, la principale idée reçue sur votre profession ?

S. K. — L’idée reçue principale qui persiste est que les buralistes « défendent le tabac ». En réalité, nous défendons des entrepreneurs indépendants qui exercent une activité légale et fortement réglementée. Nous sommes des commerçants de proximité, des employeurs, des acteurs économiques locaux. La cigarette représente une partie de notre activité, mais notre métier évolue profondément vers les services, la diversification et l’accompagnement de la transformation des usages.

P. I. — L’État accompagne-t-il suffisamment les buralistes situés dans les zones fragiles ?

S. K. — Depuis plusieurs années, l’État accompagne notre profession, notamment à travers le Fonds de transformation et l’aide à la sécurité des débits de tabac, qui ont permis à beaucoup d’entre nous de nous projeter et de subvenir à nos besoins. Cependant, dans les zones frontalières ou économiquement fragiles, la concurrence des pays limitrophes et du marché parallèle fragilise fortement des collègues. L’accompagnement doit être pérenne et adapté aux réalités locales. L’enjeu n’est pas seulement économique : il est aussi territorial et social.

P. I. — Quelle est votre vision du réseau dans 10 ou 15 ans ?

S. K. — À l’image de la consommation française, je vois un réseau profondément transformé, comme en atteste notre taux de renouvellement très important : 18 000 nouveaux buralistes en moins de 10 ans, et une moyenne d’âge passée de 54 à 49 ans. Nous vendrons toujours du tabac pour le compte de l’État, mais notre offre sera certainement davantage concentrée sur la réduction des risques, sur l’offre de services et le commerce multi-activités. Le buraliste de demain sera un « commerçant d’utilité locale » au cœur de la vie locale, certes connecté et digitalisé, mais toujours profondément ancré dans son territoire.

P. I. — Que demandez-vous concrètement à l’exécutif pour les prochaines années ?

S. K. — La priorité, c’est lutter contre le marché parallèle et la contrebande sous toutes ses formes, qui pénalisent à la fois les finances et la santé publiques, mais aussi le réseau. Ce que nous demandons, ni plus ni moins, c’est vivre de notre travail, et que nous soit restitué dans sa totalité le monopole du tabac pour lequel nous avons signé un contrat de gérance avec l’État. Nous souhaitons par ailleurs une véritable stabilité réglementaire et fiscale pour pouvoir investir et nous projeter. L’écart de prix est trop important entre la France et certains pays. Il faut une politique européenne cohérente et juste, ou bien nous serons toujours les premiers et les seuls à subir les pénalités. Nous demandons enfin de la cohérence : si l’État fixe des objectifs de santé publique ambitieux, il doit accompagner ceux qui sont en première ligne.

P. I. — Quel est le défi majeur auquel sont confrontés les buralistes aujourd’hui ?

S. K. — Le défi majeur est de faire reconnaître que les buralistes ne sont pas un vestige du passé, mais un réseau moderne, structuré et incontournable pour organiser une consommation légale, responsable et de proximité partout en France. Ce défi est d’abord économique. Nous devons réussir la mutation d’un modèle historiquement centré sur le tabac vers un modèle plus équilibré, diversifié, multi-services, en phase avec les nouvelles habitudes de consommation. Les Français recherchent de la rapidité, de la proximité, de la confiance. Notre maillage territorial nous place en première ligne pour répondre à ces attentes. Notre défi est aussi institutionnel. Le réseau des buralistes, structuré autour de la Confédération des buralistes, constitue l’un des derniers réseaux commerciaux aussi denses et homogènes sur l’ensemble du territoire. À ce titre, il peut être un partenaire stratégique de l’État pour organiser la distribution légale de produits réglementés et proposer de nouveaux services de proximité. Enfin, notre défi est sociétal. À l’heure où les centres-villes se fragilisent et où certains territoires perdent leurs commerces, nous devons affirmer que le buraliste n’est pas simplement un point de vente, mais un acteur de la vie locale, un entrepreneur engagé, un repère du quotidien. Notre ambition n’est pas de défendre un produit, mais de défendre un réseau de commerçants indépendants, responsables et ancrés dans la réalité des Français.