Politique Internationale — Vous parlez d’une « addiction fiscale » de l’État. En quoi la fiscalité du tabac en est-elle l’illustration ?
Benoît Perrin — Le tabac rapporte 13 milliards d’euros de taxes tous les ans à l’État alors que notre déficit public est de 160 milliards d’euros. Le gouvernement ne peut pas se passer des recettes apportées par la consommation de tabac. Il est dépendant des taxes qu’il a voulues. Si les Français arrêtaient tous de fumer du jour au lendemain, l’État serait obligé de créer une nouvelle taxe aussi lucrative. Il est finalement plus simple pour le fumeur que pour l’État de se sevrer. Nous pourrions dire aussi que la fiscalité du tabac ou de l’essence, « c’est de la bonne ». Elle se compose d’une accise, d’une TVA et d’une TVA sur l’accise. Grâce à ces produits, l’État parvient donc à taxer la taxe. Comment voulez-vous qu’un ministère des Finances se prive d’une telle extase ?
P. I. — L’État a-t-il un intérêt financier à maintenir un certain niveau de consommation ?
B. P. — Certains prétendent que le tabac coûte plus en termes de soins, prévention et comportements qu’il ne rapporte en termes de recettes fiscales. L’argument nous a toujours semblé quelque peu théorique. L’entrée de 13 milliards d’euros de recettes dans les caisses de l’État est un fait certain alors que les économies attendues d’une baisse de la consommation relèvent de la spéculation. Le cholestérol de celui qui arrête de fumer et prend 10 kilos en compensation coûtet-il vraiment moins cher à soigner que la tabagie ? Il n’aurait pas fallu mettre de la morale dans la fiscalité en se servant du tabac pour créer des recettes fiscales faciles. Comme nous l’avons déjà dit, il est sans doute aujourd’hui plus aisé pour le fumeur de se passer de tabac que pour les pouvoirs publics de se passer de la taxe qui va avec.
P. I. — Peut-on concilier baisse de consommation et stabilité des recettes fiscales ?
B. P. — La consommation de tabac rapportait 14,4 milliards d’euros en 2020 et n’a plus rapporté que 13,2 milliards en 2024. L’État aurait dû s’en réjouir, et pourtant cela n’est pas apparu comme une bonne nouvelle. Avec l’idéologisation des taxes, l’État en arrive à souhaiter que la situation ne s’arrange pas pour ne pas être privé de cette manne que constitue la taxe, présentée hypocritement comme un moyen de lutte contre le fléau. C’est schizophrénique et peut-être révélateur de la configuration psychologique des auteurs de telles taxes. D’ailleurs, le bon réflexe, s’il venait à rentrer 13 milliards en moins dans les caisses des finances publiques, serait de réduire les dépenses d’autant. Or nous savons tous qu’il n’en serait rien. Une taxe qui disparaît est malheureusement toujours remplacée par une nouvelle taxe et non compensée par la disparition d’une dépense équivalente. C’est le drame de notre époque et de notre société, droguée à la dépense et perfusée à l’impôt.
P. I. — La fiscalité comportementale (tabac, alcool, carburants…) vous paraît-elle légitime sur le principe ?
B. P. — La fiscalité comportementale est par essence (sans jeu de mots) illégitime puisque le rôle de l’impôt n’est pas de sanctionner ou de récompenser le citoyen, mais de le faire contribuer aux charges de la collectivité de la manière la plus équilibrée possible. Le tabac, l’alcool, les carburants devraient donc être imposés comme des chaussures ou la dernière Tesla, c’est-à-dire comme n’importe quel produit de consommation. Il est normal que l’essence rapporte beaucoup à l’État parce qu’on circule beaucoup en voiture et non parce qu’on pollue. La fiscalité comportementale doit être prohibée parce que ce n’est pas le rôle de l’impôt d’encourager ou de dissuader un comportement moral ou immoral, parce que c’est pervers de financer l’État avec les vices et les défauts du citoyen, et aussi tout simplement parce qu’elle n’a pas de sens. Si un comportement est dangereux pour l’individu ou la collectivité, on ne le taxe pas, on doit l’interdire. L’usage illégal d’une arme à feu peut conduire en prison et non au centre des impôts. Dieu merci, il n’a pas encore été proposé de taxer le cannabis pour désintoxiquer le consommateur. Vouloir réguler les comportements à coups de taxes est au mieux absurde, le plus souvent hypocrite et au pire dangereux.
P. I. — Les hausses répétées du prix du paquet de cigarettes ont-elles atteint un plafond d’efficacité ?
B. P. — En réalité, l’État est pris au piège de sa propre fiscalité sur le tabac, qui obéit au principe de la courbe de Laffer selon lequel trop d’impôt tue l’impôt. Quand un produit devient trop cher à cause de la hausse des taxes qu’il supporte, il finit par se vendre plus mal et à rapporter mécaniquement moins en termes de recettes fiscales. Or, au lieu d’être content de toucher moins grâce au tabac, l’État finit par le déplorer parce qu’il a toujours besoin de cet argent. Le fait que la courbe de Laffer soit en forme de cloche est peut-être, là encore, révélateur de la configuration psychologique de certaines personnes à Bercy.
De plus, le tabac trop cher finit par rapporter moins aux finances publiques parce que le fumeur va alors tout simplement s’approvisionner en toute légalité au-delà des frontières ou en toute illégalité sur le marché noir du tabac qui est par hypothèse d’autant moins cher qu’il est forcément détaxé. D’ailleurs, le cannabis, qui est heureusement illégal, est de ce fait même lui aussi détaxé. Or, quand on en arrive à mettre plus de taxes que de nicotine dans le tabac, le cannabis en franchise d’impôt finit par coûter moins cher au fumeur moyen que le tabac, ainsi que le montrent certaines études. Une fiscalité mal employée conduit donc à un résultat doublement néfaste. Les impôts rentrent moins pendant que le fumeur s’empoisonne encore plus.
P. I. — La fiscalité du tabac est-elle une taxe socialement injuste dans la mesure où elle touche davantage les ménages modestes ?
B. P. — Fumer du tabac n’est tout de même pas un crime, même si cela « tue ». Sinon, il serait prohibé purement et simplement. Alors, quand la consommation d’un paquet de cigarettes par jour revient à plus de 400 euros par mois dont près de 300 euros de taxes, c’està-dire presque le quart du SMIC, on peut dire qu’il y a injustice sociale. À cause de la taxe, le tabac devient soit un produit de riche, soit un objet de ruine pour le pauvre. Ruine financière, mais parfois aussi physique. Nous avons vu que le cannabis pouvait à la fin revenir moins cher que le tabac surtaxé. Il attirera donc certains consommateurs qui n’ont plus les moyens financiers d’acheter leurs cigarettes et tomberont dans la drogue à cause des taxes.
P. I. — Les politiques publiques devraient-elles privilégier la prévention, ou d’autres formes de tabac moins nocives, plutôt que la sanction fiscale ?
B. P. — C’est évident, l’État serait alors dans son rôle. Sans culpabiliser les fumeurs ou les automobilistes, il paraît pertinent que l’État prévienne des dangers inhérents à tel comportement ou à telle consommation lorsqu’ils sont excessifs. Au-delà de cela, l’État devrait d’abord lutter contre la drogue qui, elle, est un vrai fléau. Est-il normal que l’honnête citoyen soit matraqué fiscalement parce qu’il fume légalement, pendant que le drogué en situation illégale se voit proposer aux frais de l’État le matériel nécessaire pour s’adonner en sécurité à la drogue, qui plus est avec assistance médicale gratuite ? Le monde devient fou.
P. I. — Quelle serait, selon vous, une politique cohérente qui ne repose pas essentiellement sur la fiscalité ?
B. P. — C’est difficile à résumer mais tâchons de nous reposer avant tout sur le bon sens et la réalité. Rendons à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu. C’est-à-dire rendons à la fiscalité le soin de financer les missions régaliennes de l’État et à la responsabilité le soin de guider les citoyens, fumeurs ou non. D’autant que l’État et ses représentants ne sont pas toujours les plus fins psychologues et oublient parfois des notions comme le goût de l’interdit, l’esprit de contradiction ou la lassitude. Si la répétition est une méthode pédagogique, elle est aussi une accoutumance. On obtient alors l’effet inverse. Tout comme trop d’impôt tue l’impôt, trop de prévention crée l’indifférence. Revenons alors à l’éducation au sens noble du terme et non à la coercition. Auparavant, il était de bon ton de demander à ses voisins si la fumée les gênait. Aujourd’hui, c’est la confrontation à coups de règlements. Or la loi n’est pas la solution à tous nos problèmes.
P. I. — La fiscalité du tabac est-elle aujourd’hui une politique de santé ou une politique de rendement ?
B. P. — Les deux. Avec comme résultat un rendement toujours moindre et pas plus de santé. Si cette politique fiscale n’était pas absurde, alors pourquoi le gouvernement n’offrirait-il pas un crédit d’impôt aux non-fumeurs ou aux piétons, certificat médical ou bornage téléphonique à l’appui ?