Politique Internationale — Le Royaume-Uni vient d’adopter une loi interdisant à vie l’achat de tabac aux personnes nées après 2008. Pourquoi une mesure de cette ampleur semble-telle aujourd’hui difficilement envisageable en France ?
Matthieu Hocque — Si notre pays suivait le modèle britannique de Generation ban, ce serait une catastrophe. La France a accumulé bien trop de retard. Elle cumule deux faiblesses : un taux de prévalence extrêmement haut (25,3 %, soit 10 points au-dessus de la moyenne de l’OCDE) et une triste place de premier pays du marché noir de cigarettes (41 % selon le baromètre annuel de KPMG paru en juin 2026). À titre de comparaison, le Royaume-Uni affiche de meilleurs résultats sur ces deux indicateurs. Le taux de prévalence se situe en 2025 à 13,3 %, soit deux fois moins qu’en France, et le niveau du marché noir demeure très inférieur à la France. En réalité, la mesure britannique résulte d’un momentum bien particulier. Depuis l’an 2000, le taux de prévalence a été divisé de plus de moitié au Royaume-Uni. Le pays se rapproche des 5 %, barre symbolique d’un « pays sans cigarettes ». Ainsi, le Generation ban est pensé comme l’accélérateur d’une dynamique en cours. Or celle-ci n’existe pas encore en France.
P. I. — Malgré l’un des dispositifs réglementaires et fiscaux les plus stricts au monde, la France compte encore près de 12 millions de fumeurs quotidiens. Comment expliquez-vous ce décalage entre les moyens déployés et les résultats obtenus ?
M. H. — La meilleure façon de comprendre pourquoi la France n’y arrive toujours pas est de regarder à l’étranger. Or, historiquement, la France cumule trois maux : celui de ne pas s’inspirer de ce qui fonctionne à l’étranger ; celui de poursuivre une politique monodimensionnelle pour lutter contre un phénomène pluridimensionnel ; et un écosystème resserré autour de l’administration et d’associations anti-tabac, qui ne renouvelle pas la doctrine. Tous les pays occidentaux qui réussissent en la matière présentent un modèle de réduction du tabagisme que l’on pourrait comparer à une fusée à deux étages.
Le premier étage, déployé entre les années 1980 et le début des années 2000, est punitif. Il s’agit d’empêcher la primoconsommation, en particulier des jeunes, à travers le renchérissement du prix par la taxe, les campagnes de prévention et la séparation des fumeurs dans les lieux publics. Partout, le message est le même : « Vous avez le droit de fumer, mais votre vie sera abrégée, plus chère et plus compliquée. » Cette méthode a globalement fonctionné.
Puis de nombreux pays ont mis en œuvre le deuxième étage de la fusée : le volet incitatif. Il s’agit d’une stratégie de réduction des risques par la promotion des options alternatives moins nocives. Cela permet d’aider des fumeurs à arrêter, en combinant « logique de flux » (tarir les primo-fumeurs) et « logique de stock » (accompagner les fumeurs existants). C’est précisément de là que provient le décrochage français.
C’est pour toutes ces raisons que, si le taux de prévalence a diminué de 16 % en France depuis l’an 2000, la baisse a été nettement plus prononcée ailleurs : -53 % au Royaume-Uni, -40 % en Allemagne, -38 % en Espagne ou -22 % en Italie. Nous touchons aux limites de notre modèle, qui est restreint au premier étage de la fusée.
P. I. — La France affiche l’objectif d’une « génération sans tabac » d’ici à 2032. Cet objectif vous paraît-il réaliste, alors que les volumes de tabac vendus dans le réseau des buralistes ont diminué de 8,2 % en 2025 par rapport à 2024, selon l’OFDT ?
M. H. — Le principe d’une « génération sans tabac » constitue un horizon désirable, mais encore faut-il contenir le marché noir. Réduire le marché officiel, si le marché noir progresse, ne peut pas aboutir à une « génération sans tabac ». Or, aujourd’hui, la réduction des volumes de tabac est absorbée pour partie par la progression du marché noir, parfois juste à côté des buralistes ! Il est possible de trouver en France des paquets de cigarettes autour de 4€ à 6€ chez des marchands à la sauvette contre 13€ dans le réseau officiel de vente des buralistes.
Cette différence de prix et la disponibilité des produits illégaux expliquent que désormais plus de 41 % des cigarettes consommées proviennent de ce marché noir, contre 37,6 % en 2024. Un marché que la Confédération des buralistes estime entre 30 % et 40 %, les associations anti-tabac telles que l’Alliance contre le tabac entre 10 % et 20 %, et l’État à 18 %.
Par conséquent, avant de vouloir une « génération sans tabac », essayons de créer les conditions d’une « génération sans cigarettes ». De nombreux produits peu scrupuleux à base de nicotine tels que les puffs ont conquis de très jeunes publics et circulent encore malgré leur interdiction. Très addictifs, ils se sont substitués aux cigarettes, expliquant la baisse du taux de prévalence chez les jeunes. Pour autant peut-on parler de « génération sans tabac » dans ces conditions ? D’autant plus que ces produits sont potentiellement encore plus dangereux pour la santé.
P. I. — Vous évoquez un paradoxe français : plus le modèle de lutte contre le tabac se durcit, moins il semble parvenir à réduire durablement le phénomène. En quoi consiste précisément ce paradoxe ?
M. H. — Ce paradoxe consiste à pousser toujours plus loin un modèle qui ne fonctionne pas, non pas au motif de raisons inhérentes au modèle, mais parce que ledit modèle ne va pas assez loin. En France, 84 % du prix des cigarettes est constitué de taxes. Depuis 1990, ce prix a été augmenté de 566,7 %, et 97,8 % de la hausse provient de l’augmentation des taxes.
Pourtant, la consommation de tabac ne s’est pas effondrée. Pourquoi ? La réponse d’une partie des acteurs, qui voient dans les taxes l’instrument principal de la lutte contre le tabagisme, est de taxer davantage. C’est cela, le paradoxe français sur le tabac, alors que l’économiste Laffer expliquait déjà que, parfois, « trop d’impôt tue l’impôt » car il existe un niveau optimal de taxation au-delà duquel les recettes fiscales commencent à diminuer.
Cela étant dit, je m’empresse d’ajouter que ce paradoxe n’est circonscrit ni au tabac, ni à la France. D’un côté, un phénomène similaire existe sur les produits ultra-transformés, le sucre, les pesticides ou même le cannabis, bien que celui-ci soit interdit. De l’autre côté, les États-Unis ont subi la même logique en ce qui concerne la consommation d’alcool lors de la prohibition.
Ainsi, si ce paradoxe n’est pas particulièrement français, il demeure hérité d’un mantra qui, lui, est bien français. Lors des derniers débats budgétaires, nous avons largement entendu que, si la France avait un problème de déficit public, c’était en raison d’un manque de recettes fiscales, alors que la France est championne de l’OCDE des prélèvements obligatoires…
P. I. — Selon vous, quelles sont les principales limites d’une approche « coercitive » ou « punitive » en matière de santé publique ?
M. H. — Les sociétés occidentales sont éprises de liberté et marquées par l’essor de l’individu. Nous pouvons le regretter, mais le nier ne permettra jamais d’apporter les solutions adéquates. Une approche « coercitive » en termes de santé publique présente donc trois limites. La première est que l’État n’administre pas les comportements individuels et les tendances sociétales. L’exemple du succès des puffs auprès des jeunes l’illustre bien. L’État peut bien décréter une interdiction, le produit « à la mode » continue d’être largement consommé.
La deuxième est que cette approche culpabilise les fumeurs. Selon une enquête de Santé Publique France, 59,3 % des fumeurs quotidiens déclarent vouloir arrêter de fumer. La culpabilité représente un obstacle non négligeable entre la volonté de faire quelque chose et la capacité d’y parvenir. Ainsi, une politique publique basée sur la culpabilisation des consommateurs ne peut aboutir.
Enfin, la dernière limite est que, dans nos sociétés, les principes d’incitation et de stimulation seront toujours plus efficaces que l’interdiction et la punition. Sinon c’est simple : la France serait le meilleur élève sur la prévalence du tabac !
P. I. — Ce type de paradoxe ne concerne pas uniquement le tabac. Quels enseignements peut-on tirer d’autres politiques publiques confrontées à des difficultés similaires, qu’il s’agisse de l’alcool, du cannabis, du sucre ou des produits ultra-transformés ?
M. H. — Il est difficile de vous répondre avec des exemples français sur les produits cités. Il faut savoir qu’en France la politique « génération sans tabac » est au contraire souvent érigée en modèle pour les autres politiques de santé publique !
Mais si nous devions retenir un exemple de santé publique qui fonctionne, ce serait le « nutri-score ». Ce repère graphique basé sur une échelle de cinq couleurs (du vert foncé au orange foncé), associées à des lettres allant de A à E (selon la qualité nutritionnelle) est de plus en plus connu des Français. Cette mesure repose sur l’incitation : les Français sont incités à consommer des produits de bonne qualité. Pourquoi ne pas imaginer un « noci-score » sur le tabac ?
P. I. — Au-delà des comportements individuels, quelles sont les résistances structurelles qui empêchent la France de progresser plus rapidement dans la réduction du tabagisme ?
M. H. — La France n’a jamais développé de stratégie de réduction des risques. C’est pourquoi notre politique ne parvient pas à lutter efficacement contre le phénomène qu’elle prétend résoudre. En effet, notre pays ne soutient pas d’options alternatives viables à proposer aux fumeurs.
Or les pays qui réussissent le mieux ont fait l’inverse. Nous l’avons dit, le momentum britannique s’explique aussi par le fait que le National Health System (NHS) communique sur le slogan « vaping to quit smoking ». Autre grand modèle européen, la Suède est devenue un « pays sans cigarettes » en raison de la présence du snus et des sachets.
En dehors de l’Europe, mais toujours citée en modèle, la Nouvelle-Zélande promeut la vape. Depuis 2020, elle offre même un cadre légal de vente spécifique pour la vape, par la création d’un réseau de détaillants spécialisés qui peuvent vendre une large gamme d’arômes après approbation du directeur général de la Santé. On y a observé une réduction de la consommation de tabac, y compris chez les populations mahoraises, principalement touchées, ce qui a même créé un momentum pour un Generation ban instauré en 2024 avant que le pays revienne sur cette mesure.
Enfin, au Japon, autre pays où la cigarette est très peu consommée, l’introduction massive du tabac chauffé (type IQOS) dès 2014 a atteint 14,6 % de la population adulte. Elle a contribué à réduire de 52,7 % les ventes de cigarettes sur la période 2011-2023. Cela ne veut pas dire qu’il faille signer un blanc-seing aux alternatives. Pour réussir, une stratégie de réduction de risque doit être assise sur un prérequis : l’absence de transfert de la consommation vers le produit le plus néfaste. C’est pourquoi il faut maintenir l’interdiction du cannabis, car il constitue un tremplin vers la consommation de drogues plus dures, et maintenir l’interdiction des puffs car leur fonctionnement, très addictif à la nicotine, crée une passerelle vers les cigarettes. En revanche, pour la vape, l’ANSES n’établit aucun lien direct entre la consommation de vape et la primo-consommation de cigarettes dans son dernier rapport de décembre 2025.
P. I. — Quel avenir pour tout l’écosystème du tabac, des fabricants aux buralistes, qui représente de l’activité et des emplois ?
M. H. — Je fais souvent le parallèle entre les voitures thermiques et la cigarette : l’objectif des pouvoirs publics est d’éteindre ces économies. Or, d’une part, cela ne se décrète pas et, d’autre part, ne pas préparer une transition avec la filière revient à condamner des dizaines de milliers d’emplois.
Les acteurs de l’écosystème du tabac auront à se réinventer. Les industriels seront incités à proposer des produits qui répondent à la logique de réduction des risques dans des délais suffisants pour leur permettre de reconfigurer leur outil de production. Le rôle des 23 000 buralistes français pourrait évoluer vers la vente des options alternatives au tabac et des produits en lien avec la nicotine, ou encore vers l’accomplissement de certaines missions de service public de proximité pour pallier les pertes d’activité. Dans tous les cas, les plus vertueux survivront lorsque les moins vertueux mourront, comme l’implique tout marché concurrentiel.
P. I. — Dans quelle mesure les dimensions économique, fiscale et budgétaire influencent-elles les choix publics en matière de lutte contre le tabagisme ?
M. H. — Lorsqu’on regarde les débats budgétaires autour du Projet de loi de financement de la sécurité sociale (PLFSS), on constate que les taxes sur les cigarettes sont considérées comme des recettes fiscales « faciles ». Or cette logique est à bout de souffle.
Voici le paradoxe budgétaire : l’État dépense plus pour prévenir la consommation de tabac, tout en encaissant moins. Les charges et produits de l’assurance-maladie de 2025 mettent en exergue le paradoxe de cette tendance baissière. En 2023, les taxes sur le tabac ont rapporté 13,615 milliards d’euros, contre 12,428 milliards d’euros en 2025 et 11,753 milliards d’euros projetés en 2026, soit une baisse projetée de 5,4 %.
Pis : l’administration surévalue chaque année les recettes fiscales. En 2024, le manque à gagner par rapport aux prévisions budgétaires était de 508 millions d’euros. Depuis 2021, près de 2 milliards d’euros ont été surévalués, alimentant le déficit de la sécurité sociale.
P. I. — Le système administratif et organisationnel français constitue-t-il lui aussi un frein à l’efficacité des politiques anti-tabac ? Si oui, comment ?
M. H. — C’est une dimension non négligeable, en effet. La politique de lutte contre le tabac est prisonnière d’une logique militante et d’un excès de bureaucratie. Sur le premier aspect, l’administration délègue une très large partie de sa politique à des associations militantes anti-tabac. Or celles-ci n’ont comme prisme que le lobbying contre les acteurs du tabac, ce qui ne constitue aucunement des dépenses utiles aux fumeurs. Selon les chiffres du dernier budget, 60 % de toutes les dépenses publiques contre le tabac en 2025 sont en faveur de la prévention, soit 138,7 millions d’euros. Toutefois, seules 45,5 % sont des dépenses de prévention « pure », c’est-à-dire des actions de santé publique et non de lobbying (« name and shame » de parlementaires, campagnes anti-industriels du tabac, etc.). Sur le second aspect, la politique souffre aussi d’un excès de bureaucratie qui s’illustre simplement par une suradministration, c’est-à-dire une superposition de compétences entre différentes directions du ministère de la Santé et les ARS qui déclinent le programme en région.
P. I. — Quel regard portez-vous sur la place du corps médical et des stratégies de réduction des risques dans la politique française de lutte contre le tabagisme ?
M. H. — Notre politique publique de lutte contre le tabagisme n’est pas totalement pilotée par la science alors que la France dispose d’un réel écosystème de chercheurs, de cancérologues et de tabacologues de renom. Par exemple, l’ANSES produit des avis sur des alternatives moins nocives, telles que la cigarette électronique. Mais elles ne sont toujours pas intégrées à une stratégie française de réduction des risques alors que cela pourrait inciter les fumeurs qui ne souhaitent pas/n’arrivent pas à cesser toute forme de consommation de nicotine à passer à des produits moins nocifs au lieu de continuer à fumer des cigarettes.
P. I. — Si vous deviez formuler trois recommandations prioritaires pour permettre à la France de sortir de cette impasse et se rapprocher réellement d’une société sans cigarettes, quelles seraient-elles ?
M. H. — Une fois le bon diagnostic posé, les solutions s’imposent d’elles-mêmes. Premièrement, pour parvenir à l’objectif fixé, il faut associer toutes les parties prenantes. Ce n’est pas en faisant la guerre aux industriels ou aux buralistes que nous parviendrons à faire la guerre aux cigarettes. Un Comité de pilotage public-privé permettrait de prendre en charge toutes les conséquences d’un tel objectif, d’un point de vue réglementaire, sécuritaire, d’accompagnement des buralistes et des industriels dans la redéfinition de leur organisation. Deuxième recommandation, je l’évoquais : créer un nociscore adossé à une révolution fiscale reposant sur le principe incitatif « plus c’est nocif, plus c’est taxé ». L’ANSES attribuerait à chaque produit nicotiné une note de nocivité régulièrement mise à jour entre 1 et 10, 10 étant la note maximale, celle d’une cigarette classique. Nous pourrions taxer chaque produit à hauteur de son niveau de nocivité : un produit dont la note est scientifiquement égale à 4 serait taxé à hauteur de 40 % de l’accise sur la cigarette, un produit à 6 serait taxé à hauteur de 60 %, etc.
Enfin, nous en avons parlé, le marché noir est notre talon d’Achille. Le « nico-trafic » est devenu équivalent au narcotrafic en valeur. Il est une composante de la poly-criminalité organisée qui se développe rapidement, car moins risqué sur le terrain et moins sanctionné sur le plan pénal, et pourtant tout aussi lucratif. Une mesure judicieuse serait de rattacher le nico-trafic à la criminalité organisée pour aligner les peines du nico-trafic sur le narcotrafic et de doubler le budget des douanes pour y parvenir.
Toutes ces mesures doivent poursuivre le même objectif : sortir le pays de l’impuissance publique pour réellement réduire la consommation de cigarettes dans notre pays.