Les Grands de ce monde s'expriment dans

Gaza à l’heure du plan Trump

Nasser al-Kidwa est né en 1953 à Khan Younès, dans la bande de Gaza. Il a obtenu un diplôme de dentiste à l’Université du Caire en 1979. En 1969, il rejoint le Fatah et devient membre du Conseil national palestinien à partir de 1975. En 2009, il est élu au Comité central du Fatah. Il a occupé des postes-clés, notamment celui d’observateur permanent de l’OLP auprès des Nations unies (1991-2005) et de chef de la délégation palestinienne auprès de la Cour internationale de justice. Al-Kidwa a ouvertement critiqué les dirigeants palestiniens actuels et plaide en faveur d’une réforme de l’Autorité palestinienne. Il a été démis de ses fonctions au sein du Comité central du Fatah en 2021 après avoir annoncé son intention de se présenter aux élections législatives dans une alliance politique avec Marwan Barghouti. En juillet 2024, il a publié avec l’ancien premier ministre israélien Ehud Olmert une initiative de paix commune basée sur la solution à deux États. Depuis, tous deux s’adressent aux sociétés civiles israélienne et palestinienne et rencontrent des dirigeants du monde entier, soulignant la nécessité d’un nouveau leadership des deux côtés afin de faire avancer le processus.

E. E.-P.

Emmanuelle Elbaz-PhelpsM. al-Kidwa, vous avez récemment été réintégré au sein du Fatah, en tant que membre du mouvement et de son Comité central. Quelle importance cette décision revêt-elle pour vous et pour le Fatah (1) ?

Nasser al-Kidwa — Tout d’abord, je ne suis pas d’accord avec cette description. Il est vrai que la situation a été normalisée, mais je n’ai pas été « réintégré au Fatah » pour la bonne raison que je ne l’ai jamais quitté. J’insiste sur ce point car je ne reconnais pas la légitimité de la décision qui a été prise à mon encontre à l’époque. Elle n’était pas conforme au règlement intérieur. Néanmoins, je ne veux pas m’attarder sur le passé. Je préfère me concentrer sur l’avenir et saluer l’attitude positive du président [Mahmoud Abbas, NDLR], du Comité central, ainsi que ma propre attitude positive, qui ont permis de surmonter tous les problèmes dans ce domaine.

Nous avions besoin de nous rassembler pour faire face au danger extrême qui menace la cause palestinienne et le peuple palestinien. Dans ce contexte, mon retour peut être utile. Et, bien sûr, c’est une bonne chose pour l’organisation, et pour moi à titre personnel.

E. E.-P.Vous avez très sévèrement critiqué Mahmoud Abbas ces derniers mois, le qualifiant, lui et son gouvernement, de « corrompus » et soulignant qu’aucun changement positif n’était possible pour le peuple palestinien tant qu’il resterait président de l’Autorité palestinienne. Quelle est votre position sur ces questions aujourd’hui ?

N. K. — Eh bien, ma position n’a pas changé, ni sur les principes, ni sur la nécessité d’affronter la situation actuelle, y compris la corruption. Je n’invente rien : le gouvernement lui-même reconnaît qu’il y a un problème avec certains ministres (2). C’est donc de notoriété publique et nous devons regarder la réalité en face et agir à cet égard si nous voulons regagner la confiance de la population. Cependant, les dangers ne cessent de s’aggraver, ils touchent tout le monde et nous devons être prêts à les affronter ensemble.

Regardez ce qui s’est passé à Gaza : une guerre d’une brutalité inacceptable. Tout est totalement détruit (3). Regardez la Cisjordanie : elle est envahie et la colonisation des terres se poursuit. Il est donc évident que nous ne sommes pas en bonne posture et que nous devons nous mobiliser. Nous-mêmes, notre peuple, mais aussi nos amis.

E. E.-P.Au moment où nous parlons, le plan Trump est en cours de mise en œuvre. Un plan au sujet duquel vous avez exprimé des « réserves »…

N. K. — Je voudrais être diplomate et donc ne pas employer le mot « réserves », sans doute un peu fort. Je pense que le plan se déroule plutôt bien, du moins dans sa première phase, bien que l’armée israélienne continue ses attaques et inflige toujours de lourdes pertes au peuple palestinien. Ce plan a un mérite : il a empêché, du moins en théorie, la déportation du peuple palestinien de Gaza.

E. E.-P.Pourquoi en théorie ?

N. K. — Parce que M. Netanyahou et son gouvernement cherchent une issue à toute cette affaire. Et à ce sujet, je voudrais dire qu’il n’existe pas de « déportation volontaire ». C’est probablement le plus grand mensonge de l’histoire récente de l’humanité. On ne bombarde pas sauvagement des gens et on ne détruit pas leur vie pour parler ensuite de « déportation volontaire ». Cela n’existe pas. S’ils partent, il s’agit d’une déportation forcée, ce qui constituerait bien sûr une violation très grave du droit international. Et cela équivaudrait à un crime contre l’humanité, peut-être pire.

Pour revenir au plan Trump, il est clair que le gouvernement israélien actuel n’est pas intéressé par sa mise en œuvre. Ses dirigeants veulent reprendre la guerre et nous devons empêcher que cela se produise. Le plan Trump est en cours mais, en toute honnêteté, il comporte des lacunes qui doivent être comblées et des ajustements doivent y être apportés.

E. E.-P.À l’heure actuelle, la bande de Gaza est divisée en deux : une moitié est sous le contrôle de l’armée israélienne et l’autre moitié est gouvernée par le Hamas. Comment passer de cette situation à une gouvernance palestinienne, d’autant que le Hamas est loin d’être désarmé ?

N. K. — Il ne suffit pas que le Hamas déclare qu’il ne participera pas à la gouvernance de Gaza. Il doit s’engager clairement à renoncer à tout contrôle sur Gaza : politique, administratif et sécuritaire. Quant aux armes lourdes, elles doivent être remises à l’organe palestinien officiel. À cela s’ajoutent bien sûr des mesures visant à empêcher tout réarmement à l’avenir et à gérer les tunnels et les autres problèmes du même ordre. Mais il faut aussi laisser au Hamas la possibilité de se transformer structurellement en un parti politique capable de participer à la vie politique palestinienne, dans le respect de la loi palestinienne. Nous devons fixer les conditions dans lesquelles ce changement pourrait s’opérer. En procédant de cette façon, nous pouvons parvenir à un accord avec tout le monde, y compris avec le Hamas. Il faut comprendre que, même si une force internationale était constituée, aucun pays n’enverrait de soldats pour désarmer le Hamas. Cela doit être accompli politiquement et ensuite il faudra déployer une force internationale ainsi qu’une force de sécurité palestinienne comprenant entre 10 000 et 15 000 militaires ou policiers. Cela doit être fait avec sagesse. Nous devrions nous inspirer du processus de paix en Irlande du Nord et de la manière dont les belligérants ont été amenés à « déposer les armes ».

E. E.-P.Selon le plan Trump, l’Autorité palestinienne pourra reprendre le contrôle de Gaza uniquement après avoir été réformée...

N. K. — Je ne pense pas qu’il faille attendre une réforme de fond en comble de l’Autorité palestinienne. Certes, certaines réformes sont nécessaires. Mon retour, par exemple, ne pensez-vous pas qu’il s’inscrit dans un processus de réforme ? Nous devons d’abord nous occuper de Gaza. Pour des raisons humanitaires et politiques. Ensuite, les choses évolueront, bien sûr, et la réforme de l’Autorité palestinienne sera menée à bien.

E. E.-P.Qu’entendez-vous par réforme de l’Autorité palestinienne ? Un changement de leadership politique, des élections ?

N. K. — Si possible, oui. Mais indépendamment de ce que souhaite ou ne souhaite pas le président Abbas, je crains que les élections ne soient pas faciles à organiser, et cela pour des raisons objectives. Il y a deux millions de personnes déplacées à Gaza. Avant de leur demander d’aller voter, il faut créer quelque chose qui ressemble à une situation normale. Et si quelqu’un pense que nous pouvons y parvenir en moins d’un an, qu’il n’hésite pas ! J’aimerais bien voir cela.

E. E.-P.Parlons maintenant de la réalité du côté israélien. Des élections devraient avoir lieu avant la fin de l’année 2026. Que se passera-t-il si Netanyahou est réélu ? Comment sera- t-il alors possible pour les Palestiniens d’atteindre « le jour d’après » ?

N. K. — Nous sommes favorables à un changement dans la gouvernance et la politique israéliennes. Mais c’est au peuple israélien de se prononcer et nous devrons accepter sa décision, quelle qu’elle soit. Cela dit, permettez-moi de dire les choses franchement : celui qui prend les décisions actuellement n’est pas le premier ministre d’Israël. Celui qui prend les décisions, c’est le président des États-Unis d’Amérique. Que cela plaise ou non, c’est un fait. Nous verrons donc s’il reste engagé dans ce processus et déterminé à mettre en œuvre son plan.

E. E.-P.À supposer que l’opposition l’emporte, celle-ci ne propose pas de véritable alternative pour résoudre le conflit israélo- palestinien. De plus, on constate dans l’opinion publique israélienne une immense souffrance, de la haine envers les Palestiniens et une forte tendance à les déshumaniser. Il en va de même pour les Palestiniens à l’égard des Israéliens. Comment surmonter cela ?

N. K. — C’est encore pire que cela. Les gens, des deux côtés, ne sont même pas prêts à envisager une solution politique. Ils veulent se venger. Ils veulent verser le sang. Pas tous, heureusement, mais beaucoup. Il faut que les esprits changent et, pour cela, il faut que la guerre s’arrête réellement. Chaque camp doit comprendre qu’il ne peut pas anéantir l’autre camp et que, si l’on ne peut pas anéantir l’autre, il faut travailler avec lui. Chacun doit accepter l’existence de l’autre en tant que nation et nous devons trouver une solution politique. Honnêtement, après mûre réflexion, la seule solution politique possible est la solution à deux États. Certains grands esprits militent pour une confédération. Mais qu’est-ce qu’une confédération si ce n’est une structure établie entre États ? Je ne suis pas contre une union d’États sur le modèle de l’UE. Si les élus décident d’opter pour une confédération, c’est leur droit. Dans notre proposition, l’ancien premier ministre israélien Ehud Olmert et moi-même appelons à des négociations sur de nombreux sujets tels que les frontières ou la nature des relations entre les deux États, mais nous n’avons pas présenté de plan car nous ne sommes pas des représentants élus du peuple. Nous ne sommes plus en fonction et nous n’avons pas d’autorité politique. C’est aux élus de formuler une offre concrète et de négocier entre eux.

E. E.-P.Depuis plus d’un an, Ehud Olmert et vous-même faites la promotion dans le monde entier de cette proposition, qui est celle soumise par Olmert à Mahmoud Abbas en 2008 : un « État de Palestine aux côtés de l’État d’Israël sur la base des frontières de 1967, vivant en paix et en sécurité sur la base d’une reconnaissance mutuelle » ainsi que « l’annexion par Israël de 4,4 % du territoire total de la Cisjordanie »...

N. K. — Après tout, nous n’avons pas inventé la roue. Ces idées circulent depuis longtemps. Et Olmert lui-même a déclaré qu’il avait proposé cet accord à Mahmoud Abbas en 2008. Malheureusement, il n’a pas été signé à l’époque. Mais, que ça plaise ou non, tout arrangement devra intégrer cette donnée : un échange de 4,4 % des territoires [les principaux blocs de colonies israéliennes qui se trouvent en Cisjordanie seraient annexés à Israël en échange de territoires de taille équivalente à l’intérieur d’Israël d’avant 1967, qui seraient rattachés à l’État de Palestine - NDLR]. On ira peut-être jusqu’à 4,5 %, ou 4,6 %. Au final, ce sera quelque chose comme ça.

E. E.-P.Revenons à la politique palestinienne : le Hamas a demandé la libération de Marwan Barghouti (4). Les Américains ont attentivement examiné cette demande, mais les Israéliens s’y opposent (5). Pensez-vous qu’une telle décision interviendra un jour, et quel serait son impact sur l’avenir des Palestiniens ?

N. K. — Je ne sais pas, mais je l’espère. Après toutes ces années derrière les barreaux, Barghouti et les autres prisonniers ont bien le droit d’être libres et de revoir la lumière du jour. Quelles en seraient les conséquences sur l’avenir de la Palestine ? C’est difficile à dire car, après tout, 25 ans dans les prisons israéliennes, ce n’est pas rien. Une détention aussi longue peut laisser des traces profondes chez une personne. Attendons donc de voir ce qui se passera. Attendons que le président américain précise sa pensée après l’interview qu’il a accordée à Time magazine (6).

E. E.-P.D’après des sondages réalisés auprès de la population palestinienne Barghouti serait la personnalité capable de réunir toutes les factions palestiniennes. Vous avez l’air de penser que ce n’est plus le cas…

N. K. — Je n’ai pas dit que ce n’était plus le cas, ni que ça l’était. Plus tard, il pourrait jouer un rôle important dans le cadre de l’Autorité palestinienne. Ça reste à voir.

E. E.-P.Vous avez été exclu du Fatah — même si vous ne le reconnaissez pas — parce que vous aviez monté une liste aux élections législatives de 2021 en vous alliant avec Barghouti.

N. K. — Non. La décision a été prise alors qu’il n’y avait pas encore de liste.

E. E.-P.Était-ce avant que vous ne vous présentiez avec l’épouse de Marwan Barghouti sur la liste « Liberté » ?

N. K. — Oui.

E. E.-P.Dans ce cas, quelle était donc la raison officielle de votre exclusion ?

N. K. — Le simple fait de l’avoir envisagé...

E. E.-P.Ce qui m’amène à cette dernière question : l’année prochaine, ou dans deux ans, lorsque des élections seront organisées au sein de l’Autorité palestinienne, serez-vous candidat ?

N. K. — S’il y a un poste vacant, mais pour l’instant il n’y en a pas. Ce ne sont que des hypothèses. Nous verrons bien le moment venu.

E. E.-P.Quand vous parlez de « poste vacant », vous voulez dire quand Mahmoud Abbas sera parti ?

N. K. — N’est-ce pas lui qui occupe le poste actuellement ? Nous verrons donc s’il reste en place ou non.

E. E.-P.Pourtant, là est l’essence même d’une élection : proposer des alternatives et essayer de remplacer celui qui occupe le poste depuis maintenant 20 ans. Faut-il comprendre que vous ne vous présenterez pas contre lui ?

N. K. — En effet, probablement pas. Mais, encore une fois, à ce stade, il ne s’agit que d’hypothèses dont je ne souhaite pas débattre. Nous voulons aller de l’avant et voir comment les choses évoluent.

(1) Al-Kidwa a été expulsé du Fatah en 2021 après avoir critiqué Abbas et annoncé son intention de se présenter comme candidat indépendant aux élections législatives. Les élections ont ensuite été annulées par Abbas et n’ont jamais eu lieu.

(2) Le bureau d’Abbas a annoncé le 10 novembre 2025, par l’intermédiaire de l’agence de presse officielle de l’Autorité palestinienne Wafa, que le ministre de la Planification et de la Coopération internationale de l’Autorité palestinienne, Estephan Salameh, avait remplacé Omar Bitar au poste de ministre des Finances, sans toutefois fournir de raison pour ce remaniement ministériel.

Selon certaines sources, le licenciement de Bitar ferait suite à une enquête interne révélant qu’il avait autorisé le versement d’allocations sociales à des prisonniers palestiniens détenus pour des raisons de sécurité sans tenir compte du nouveau système mis en place par l’Autorité palestinienne.

https://www.timesofisrael.com/abbas-fires-his-finance-minister-over-illicit- payments-to-palestinian-prisoners-sources/

(3) Peu après le début de la guerre, en décembre 2023, une plainte a été déposée contre Israël par l’Afrique du Sud devant la Cour internationale de justice pour « violation de la Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide ». Par ailleurs, l’actuel premier ministre israélien Benyamin Netanyahou et son ancien ministre de la Défense Yoav Gallant sont accusés de crimes de guerre et crimes contre l’humanité par la CPI (Cour pénale internationale) qui a lancé des mandats d’arrêt internationaux à leur encontre fin 2024. L’accusation de génocide est largement reprise à l’extérieur d’Israël par de nombreuses ONG et responsables politiques opposés à la politique d’Israël. Mais pour l’instant elle n’est fondée sur aucun jugement juridique.

(4) Barghouti était le chef du « Tanzim », la faction armée du Fatah. Il est emprisonné en Israël depuis 2002, purgeant cinq peines d’emprisonnement à perpétuité pour son rôle, en tant que chef du Tanzim, dans des attentats terroristes qui ont conduit au meurtre de cinq Israéliens pendant la deuxième Intifada.

(5) https://x.com/manuelbaz/status/1976280101957599659?s=20

(6) Interviewé par téléphone, en octobre 2025, par Time magazine pour savoir si « Israël devrait libérer Barghouti de prison », Trump a répondu : « On m’a posé la question il y a un quart d’heure avant que vous m’appeliez. C’était la question du jour. Je prendrai une décision. »

https://time.com/7327689/trump-israel-gaza-deal-interview-transcript/