Les Grands de ce monde s'expriment dans

La solution à deux États est-elle caduque?

Michel TaubmannLa chute du régime des mollahs en Iran pourrait-elle marquer un tournant historique dans la région ?

Marwan Muasher — Ce n’est pas à moi mais aux Iraniens d’en décider. Là-bas, comme en Syrie, j’ai toujours été favorable à un système pluraliste. Or la société iranienne est diverse. Donc, oui, j’espère que les Iraniens tourneront la page du système des mollahs — un régime nuisible pour eux-mêmes et pour la région qu’il cherche à déstabiliser. Netanyahou n’ayant plus de raisons d’agiter la menace iranienne, on pourrait alors intégrer l’Iran à un accord global entre Israël et l’ensemble du monde musulman dans le cadre de l’OCI, l’Organisation de la conférence islamique. Ce serait bien plus large que les accords d’Abraham. Mais c’est loin d’être fait. D’autres clivages apparaîtront sans doute dont nous ignorons encore les contours. Il s’agit d’obstacles imprévisibles, notamment la question israélo-palestinienne qui ne sera pas résolue automatiquement par la chute de la République islamique.

M. T.Que faut-il penser d’un éventuel retour de Reza Pahlavi en Iran ?

M. M. — Je serais heureux s’il y avait un changement en Iran. Maintenant, que ce soit le fils du Shah ou n’importe qui d’autre, ce n’est vraiment pas à moi de le dire. Je ne l’ai rencontré qu’une seule fois, à Washington, lors d’une réunion trop brève pour émettre sur lui une opinion tranchée.

M. T.Faut-il se réjouir de la chute, l’an dernier, du dictateur syrien Bachar el-Assad ?

M. M. — C’est certainement une très bonne chose pour la Syrie et pour les Syriens. Le régime d’Assad était très brutal. On a découvert aujourd’hui la réalité des prisons, l’ampleur des assassinats et de la torture, la destruction de tout le pays, économiquement, politiquement, culturellement. Sa chute est-elle un événement positif pour la région ? Je l’espère. À condition que le nouveau régime réconcilie toutes les composantes de la Syrie : les chrétiens, les sunnites, les alaouites, les druzes ; et même la très ancienne minorité juive qui a totalement fui le pays mais dont certains membres devraient pouvoir revenir. Si la nouvelle Syrie adopte des politiques inclusives, elle créera de la prospérité ; les réfugiés syriens de Jordanie et d’ailleurs seront alors tentés de rentrer chez eux. Une levée des sanctions lui permettrait de redevenir une route commerciale pour la Jordanie. Tout dépend de l’évolution du régime, car ni la Jordanie ni la région ne veulent d’un système islamiste monolithique qui ignore la diversité de la société civile.

M. T.Avec l’affaiblissement sensible, voire l’effondrement de l’» axe de la résistance » constitué par la République islamique d’Iran, Israël n’a jamais été dans une meilleure position stratégique. L’absence de menace existentielle va-t-elle favoriser la paix avec les Palestiniens ?

M. M. — C’est évidemment ce que l’on peut espérer, mais je n’en suis pas sûr. Pas en tout cas avec le gouvernement actuel. Ce sera en revanche un argument pour ceux qui, en Israël et ailleurs, souhaitent un règlement du conflit. Une chose saute aux yeux : après deux années de guerres, le Moyen-Orient de 2026 ne ressemble plus du tout à celui d’avant le 7 octobre 2023. La région était alors dominée par le conflit entre, d’un côté, l’» axe de la résistance » dirigé par l’Iran et, de l’autre, l’alliance de fait entre Israël et les pays sunnites, symbolisée par les accords d’Abraham — alliance qui était alors sur le point de s’élargir durablement à travers la reconnaissance d’Israël par l’Arabie saoudite et que le Hamas a fait capoter. Va-t-on, pour autant, reprendre le fil de cette histoire brutalement interrompue ? N’ayant plus à craindre la menace iranienne, les pays du Golfe auront-ils encore intérêt à une alliance avec Israël ? Je n’en sais rien. Nous entrons dans une période inconnue où toutes les cartes vont être rebattues. De nouveaux acteurs, tels la Turquie ou le Qatar, vont jouer des coudes avec les plus anciens, Arabie saoudite et Égypte, pour peser sur la scène agitée et plus incertaine que jamais du Proche-Orient.

M. T.Revenons aux accords d’Abraham. Les considérez-vous comme positifs ou négatifs ?

M. M. — Ces accords d’Abraham ont bafoué le principe de « la paix en échange des territoires » qui régissait jusqu’alors les relations entre Israël et les pays arabes. Le traité avec l’Égypte avait permis la récupération du Sinaï. Et la Syrie dans les années 1990 était prête à reconnaître Israël en échange du Golan. Puis les États arabes, à travers l’initiative saoudienne de 2002, ont proposé une reconnaissance générale d’Israël contre l’évacuation de tous les territoires occupés en 1967. Les accords d’Abraham marquent une rupture : c’est seulement la paix pour la paix ; ils contournent totalement la question palestinienne et ne traitent que des questions bilatérales entre les pays signataires. Or le 7 Octobre nous a cruellement rappelé qu’on ne peut pas ignorer les Palestiniens. Cette question devra être incluse dans tout accord de paix.

M. T.Le plan Trump n’ouvre-t-il pas la porte, à terme, à la solution dite « à deux États » ?

M. M. — Le « plan Trump » ne concerne pas la paix entre Palestiniens et Israéliens, et d’ailleurs ce n’est pas vraiment un « plan ». Il a permis pour l’instant la libération des otages et l’instauration d’un fragile cessez-le-feu à Gaza. Bien sûr, ces développements sont bienvenus, mais ils ne changent rien au fond du conflit arabo-israélien. Seule la possibilité d’un « dialogue » entre Israéliens et Palestiniens est évoquée. Pour qu’un plan réussisse, il doit définir l’objectif final. Parler de « dialogue » entre Palestiniens et Israéliens, ce n’est pas à la hauteur de la situation ; on l’a souvent tenté par le passé et cela n’a jamais débouché sur aucune solution. La communauté internationale est prête à investir de l’argent dans les besoins humanitaires, c’est vrai. Dans la reconstruction, c’est moins sûr. Il faudra des centaines de milliards de dollars. Qui les investira sans garantie politique ? Je suis incapable de vous répondre. On pourrait adopter le modèle du Kosovo — placé sous tutelle de l’ONU au début des années 2000 — pour administrer Gaza pendant cinq, dix ou quinze ans. C’est plutôt une bonne idée. Mais elle suppose qu’Israël accepte de mettre fin à l’occupation et d’établir, à terme, un État palestinien.

M. T.Précisément, croyez-vous encore à la possibilité de cet État palestinien ?

M. M. — Honnêtement, je n’y crois plus. Le temps d’une solution à deux États est révolu. Et, d’ailleurs, qui y croit vraiment ? Qui agit réellement pour la concrétiser ? Certainement pas le gouvernement israélien ! Il y est plus hostile que jamais : ce serait à ses yeux une « récompense pour le terrorisme ». Certes, me direz-vous, la communauté internationale apporte un soutien constant à cette solution. J’objecterai qu’elle ne l’associe à aucun plan crédible pour sa mise en œuvre. Beaucoup disent attendre que les conditions soient réunies ! C’est ignorer que la colonisation se poursuit et même qu’elle s’accélère. On recense pas moins de 750 000 colons en Cisjordanie et à Jérusalem-Est, soit près d’un quart de la population de ces territoires. Et dans cinq ou dix ans, leur nombre dépassera le million ! Cette situation démographique empêche une véritable séparation des deux communautés. Les paramètres des accords d’Oslo sont totalement dépassés. Est-ce que je m’en félicite ? Est-ce que je le déplore ? Je le constate tout simplement. La réalité, c’est que la fenêtre pour une solution à deux États s’est refermée il y a longtemps. Il faut donc aborder les choses autrement, non plus à travers le partage de la terre mais par le biais de l’égalité des droits : politiques, nationaux, linguistiques, culturels. Et ensuite engager des négociations pour définir le cadre le plus apte à garantir cette égalité des droits. Il ne manque pas d’exemples, dans le monde, de communautés avec des aspirations nationales différentes, des langues différentes, des cultures différentes, qui ont néanmoins été capables de se réunir dans le cadre d’un système fédéral respectant la souveraineté de chacun : la Confédération helvétique, la fédération belge, le Benelux ou même l’Union européenne. Je pense que c’est probablement la seule solution réaliste pour l’avenir.

M. T.Existe-t-il des partenaires pour ce genre de solution au sein d’Israël et de l’Autorité palestinienne ?

M. M. — Ils ne sont pas majoritaires. Ce n’est donc pas pour demain matin. Mais cette solution, à mon avis, s’imposera d’elle-même. Pourquoi ? Parce que le nombre de Palestiniens vivant dans les zones sous contrôle israélien est aujourd’hui à peu près équivalent au nombre de Juifs. Il ne s’agit donc plus d’une majorité juive et d’une minorité arabe. Les deux communautés comptent désormais plus de 7 millions de personnes, et il est très difficile pour chacune d’elles de nier l’existence de l’autre. Si une solution à deux États est impossible, et si Israël refuse l’égalité des droits, alors il deviendra un État d’apartheid. Beaucoup de gens pensent qu’il l’est déjà. La communauté internationale l’acceptera-t-elle indéfiniment ? J’en doute. Entendons-nous bien : la Jordanie reste officiellement favorable à la solution à deux États. Mais, à mon avis, si cette solution devient impossible, les Palestiniens devront transformer leur combat national en un combat pour les droits civiques.

M. T.Cela signifie donc que si, demain, Netanyahou décide d’annexer la Cisjordanie, avec le soutien du président Trump, vous direz : d’accord, mais il faut l’égalité des droits pour tous ?

M. M. — Je le répète : si Netanyahou décidait d’annexer les territoires en oubliant qu’ils sont peuplés de Palestiniens, cela créerait une situation d’apartheid. Toute solution doit impliquer des droits égaux comme point de départ. Mais si la Cisjordanie est annexée avec un statut de large autonomie, comme la Catalogne par exemple, je n’ai aucun problème avec ça. Il faudrait aussi accorder la nationalité israélienne aux Palestiniens de Jérusalem-Est.

M. T.Et ce grand État s’appellerait Israël ?

M. M. — Les Palestiniens n’accepteraient pas que l’État s’appelle Israël parce que cela impliquerait la dilution de leur identité nationale. Pour des raisons identiques, on ne l’appellera pas non plus Palestine. Un État qui reconnaît les droits des deux peuples doit porter un nom consensuel.

M. T.À l’intérieur d’Israël les inscriptions sont en hébreu et en arabe dans les bus, les bâtiments administratifs, les hôpitaux, etc. Quant aux Palestiniens, ils peuvent voter et sont représentés au Parlement. Or ils ne contestent pas le nom du pays…

M. M. — C’est vrai, les Palestiniens d’Israël ont des droits mais pas d’égalité complète. La loi État-nation votée en 2018 les prive du droit à l’autodétermination. Pour l’instant, ils ne représentent qu’une minorité en Israël. À terme, si tous les territoires occupés étaient annexés, les Juifs deviendraient minoritaires ou très faiblement majoritaires, et l’État d’Israël disparaîtrait. C’est pourquoi je parle d’un État binational ou d’un arrangement fédéral dans lequel les droits des communautés juive et arabe seraient égaux, indépendamment de leur poids démographique. C’est une solution que la plupart des Israéliens ne peuvent aucunement imaginer aujourd’hui. Mais si l’on exclut cette solution et si l’on exclut aussi la solution à deux États, que reste-t-il ? La guerre jusqu’à l’extermination de l’un ou de l’autre ?

M. T.La Jordanie, invitée parmi d’autres pays à la conférence de Charm el-Cheikh en octobre dernier, ne figure pas dans le triumvirat des signataires de la « Déclaration pour une paix et une prospérité durables » : l’Égypte, le Qatar et la Turquie. Comment expliquer cette marginalisation de votre pays, historiquement le plus impliqué dans les relations avec les Israéliens et les Palestiniens ?

M. M. — L’absence de la Jordanie dans ce triumvirat met en évidence le problème principal : il s’agit d’un plan limité à Gaza, et non d’un plan complet visant à mettre fin au conflit arabo-israélien. L’Égypte, le Qatar et la Turquie ont été impliqués dans l’espoir qu’ils pourraient participer à une force « de maintien de la paix » à Gaza, ce qui placerait potentiellement ces pays dans une situation de confrontation avec les Palestiniens. La Jordanie a déjà exprimé son opposition à toute participation à une force de ce type en précisant clairement la nécessité plutôt d’une force de maintien de l’ordre sous contrôle palestinien. Par ailleurs, dans ce plan Trump, la question de la Cisjordanie n’est même pas traitée et la fin du conflit arabo- israélien juste mentionnée en passant.

M. T.En septembre dernier, l’administration Trump refusait à Mahmoud Abbas l’entrée aux États-Unis pour assister à l’Assemblée générale de l’ONU. Or il était invité au sommet de Charm el-Cheikh. Comment expliquer ce retour en grâce ?

M. M. — Je n’appellerais pas cela un retour en grâce. Les États-Unis et les pays arabes veulent traiter avec Abbas en tant que dirigeant de l’Autorité palestinienne car ils ne voient aucune alternative émerger à ce stade. Le plan de Trump prévoit une Autorité palestinienne « réformée », et Abbas a promis des élections législatives et présidentielles dans l’année. L’espoir demeure que ces scrutins soient effectivement organisés et qu’ils soient justes et crédibles.

M. T.Contrastant avec la présence de Mahmoud Abbas, ni Benyamin Netanyahou ni aucun représentant israélien n’ont été invités à Charm el-Cheikh. Depuis, les Américains ont pris en charge la gestion de Gaza. Ils ont même établi une base dans le Néguev à partir de laquelle ils supervisent les opérations de reconstruction. Peut-on parler de mise à l’écart du gouvernement israélien ? Et de mise sous tutelle américaine d’Israël ?

M. M. — Le gouvernement israélien n’est intéressé ni par la fin de la guerre ni par la reconstruction de Gaza. Il a passé deux ans à s’assurer que la bande de Gaza soit détruite. Il ne participera pas à sa reconstruction. Il faut bien comprendre que la véritable intention d’Israël est de conserver les territoires occupés et d’empêcher l’établissement d’un État palestinien. Israël n’a accepté le plan Trump que du bout des lèvres afin d’éviter d’être perçu comme s’opposant au président américain, mais toutes ses actions montrent qu’il a en réalité pour objectif de poursuivre la guerre.

M. T.Parmi les successeurs possibles de Netanyahou en Israël, on cite souvent Naftali Bennett, qui a le vent en poupe dans les sondages. Pensez-vous qu’il pourrait relancer un processus de paix ?

M. M. — Même si Netanyahou quitte la scène, je ne vois pas un premier ministre israélien prêt à mettre fin à l’occupation et à favoriser la création d’un État palestinien. Le clivage, aujourd’hui, en Israël, ne passe pas entre le camp de la paix et celui de la guerre, mais entre les pro- et les anti-Netanyahou.

M. T.Comment imaginez-vous le Moyen-Orient dans vingt ans ? Dans vos plus beaux rêves ?

M. M. — Je vois trois évolutions positives. D’abord, la démographie. Elle n’est pas favorable à Israël. Et elle poussera à un accord. Ensuite, le renouvellement générationnel au niveau mondial. Ces jeunes qui soutiennent les droits des Palestiniens, y compris parmi des Juifs américains, seront alors au pouvoir dans leur pays. Enfin, la légalité internationale va progressivement s’imposer, et pas seulement à l’encontre d’Israël. Je rappelle que la Cour pénale internationale ne s’est pas contentée de poursuivre Netanyahou ; elle a aussi émis des mandats d’arrêt contre trois dirigeants du Hamas, qui depuis ont été tués par Israël. Ces trois facteurs pourraient contribuer à la conclusion d’un accord d’ici vingt ans.

M. T.Et dans vos pires cauchemars ?

M. M. — Mon pire scénario est qu’Israël réussisse à transférer massivement des Palestiniens de Gaza à l’Égypte, de la Cisjordanie à la Jordanie, puis qu’il s’empare de tous les territoires.

M. T.Voyez-vous un avenir positif pour le Moyen-Orient entre la Chine, la Russie, l’Inde et les États-Unis ?

M. M. — Oui, à deux conditions. Primo, les États arabes doivent améliorer leur gouvernance. Secundo, il faut aller vers davantage d’intégration économique. Nous devons développer le commerce entre nos pays. L’Union européenne, je vous l’ai dit, nous fournit un excellent exemple, non pas d’un seul État, parce que ce n’est pas possible, mais d’une union d’États qui partagent les mêmes idées et qui acceptent certaines caractéristiques communes. Notre région doit comprendre que l’ère du pétrole touche à sa fin. Le monde arabe a longtemps dépendu des hydrocarbures, plutôt que du travail et du mérite. Lorsque l’argent sortait littéralement du sol, on n’avait pas à se soucier de la productivité ! Mais la situation économique actuelle peut au moins présenter un avantage : nous forcer à envisager des voies différentes en prenant conscience de l’obsolescence de notre modèle économique.