De la dynastie Han à la République de Venise, du sous-continent indien aux caravanes nabatéennes et à la route des épices en mer d’Oman, les voies logistiques et commerciales ont de tout temps représenté un levier géopolitique, reliant l’Orient et l’Occident. Depuis quatre millénaires, les manœuvres militaires, économiques et diplomatiques s’inscrivent dans la volonté de contrôler l’approvisionnement en provenance de territoires situés à l’autre bout de la planète.
Lancé en marge du G20 de New Delhi le 9 septembre 2023, le dernier-né de ces corridors se nomme IMEC (Corridor économique Inde-Moyen-Orient-Europe). Il représente l’un des projets d’infrastructures les plus ambitieux de notre époque. Signé par les États-Unis, l’Inde, l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis, la France, l’Allemagne, l’Italie et l’Union européenne, il réduira de 40 % — soit 10 à 12 jours (1) — le temps de transport des marchandises de Mumbai à l’Europe, grâce à un réseau maritime et ferroviaire reliant l’océan Indien à la Méditerranée et traversant l’Arabie saoudite, la Jordanie et Israël, pour embarquer du port de Haïfa vers le Pirée, Trieste ou Marseille (2).
Présenté d’emblée comme le « Corridor de la paix », l’IMEC s’appuie sur les accords de paix et de normalisation entre Israël et plusieurs pays arabes. Mais il manque une pièce au puzzle et, fin septembre 2023, la rumeur enfle d’un rapprochement imminent entre Jérusalem et Riyad : d’ici à quinze jours, la face du Moyen- Orient va changer.
Le prince héritier et premier ministre Mohammed Ben Salman (MBS) mise sur la normalisation avec Israël pour déployer sa Vision 2030 de prospérité et stabilité, de nouvelles technologies et de tourisme.
Le 7 octobre 2023, moins d’un mois après la signature de l’accord IMEC, les massacres perpétrés par le Hamas en Israël mettent brutalement en veilleuse le projet, le laissant touché mais pas coulé. La France continue d’y croire. Fin 2023, elle nomme un envoyé spécial IMEC, Gérard Mestrallet, capitaine d’industrie.
À l’époque de sa nomination, dans l’après-7 Octobre, la paix semble à tous hors de portée. Pourtant, une ONG d’irréductibles optimistes, la Fondation EcoPeace, résiste encore et s’active à préparer le « Jour d’après », s’appuyant sur le cadre providentiel de l’IMEC pour proposer un plan encore plus ambitieux incluant les Palestiniens — grands absents jusqu’alors de tous les projets.
Basée depuis trente ans à Tel-Aviv, Ramallah et Amman, EcoPeace, nominée au prix Nobel de la paix en 2024 et 2025, a réussi à rassembler des soutiens de Bruxelles à Washington autour du « Triangle de la paix », reliant Israël, les territoires palestiniens et la Jordanie au sein d’un même carrefour logistique, irriguant en énergie verte, eau dessalée et voies de commerce une zone aujourd’hui inégalement desservie.
L’IMEC est l’une des clés permettant de comprendre la singularité politique française au Proche-Orient. Ainsi, le 9 juin 2025, le président Macron a réuni à Marseille lors d’un sommet
« Pour une Méditerranée mieux connectée » les chefs d’État et de gouvernement ainsi que des hauts responsables de Chypre, de Croatie, de Grèce, d’Italie, de Malte, du Maroc, du Portugal, de Tunisie, de l’Union pour la Méditerranée, du Conseil de coopération des États arabes du Golfe et de l’Union européenne. Côté européen, un tel corridor réduirait la dépendance vis-à-vis de la Chine. L’UE et les autres pays du Vieux Continent impliqués dans le projet ont réaffirmé à Marseille leur volonté de renforcer « la connectivité maritime, terrestre et numérique entre l’Europe, la Méditerranée et le golfe Arabo-Persique » dans le double cadre de la stratégie Global Gateway de l’Union européenne et du nouveau Pacte pour la Méditerranée (3).
L’IMEC post-7 Octobre dans un Moyen-Orient bouleversé
Deux années de guerre menée sur sept fronts par Israël contre l’Iran et ses alliés ont bouleversé le Levant. La dynastie Assad en Syrie a été engloutie par des djihadistes reconvertis. Le Hezbollah a été considérablement affaibli par les frappes israéliennes et le gouvernement libanais, soutenu par une coalition internationale, est censé finir de le désarmer. Le « patron » iranien a vu son programme nucléaire et son leadership amputés par les frappes israéliennes de juin 2025. À Ramallah, sous l’impulsion de la France, Mahmoud Abbas lance une série de réformes. À Gaza, l’Autorité palestinienne et une coalition arabo-occidentale s’engagent pour la gestion de la reconstruction de la bande dévastée où le Hamas sévit toujours. Tandis qu’en Israël, avec le cessez-le-feu entré en vigueur le 10 octobre et la libération des vingt derniers otages vivants, la société sort à peine de la phase de trauma actif.
La paix et la prospérité sont-elles possibles dans ce Moyen- Orient tourmenté, et l’IMEC en sera-t-il le vecteur ?
Le corridor IMEC est l’un des très rares projets de l’administration Biden à ne pas avoir été enterré par le nouvel occupant de la Maison Blanche. Il figure en filigrane de toutes ses démarches et de celles de son gendre Jared Kushner au Moyen- Orient.
Invité le 14 février 2025 à la Maison Blanche, le premier ministre indien Narendra Modi a réaffirmé l’importance de l’IMEC, aux côtés d’un Trump qui l’a qualifié de « plus grande route commerciale de l’Histoire ». D’ambition pharaonique, l’IMEC demandera des trillions d’investissements publics et privés, une pacification, une harmonisation et une intégration progressives de toutes les zones traversées, et cela alors que la région émerge juste d’une guerre dévastatrice.
En Israël, la position pro-IMEC demeure inchangée. Si le pays n’est pas signataire du Mémorandum d’entente (MoU) de septembre 2023, c’est dû à la difficulté pour le royaume des Saoud d’apparaître ouvertement aux côtés d’Israël. Tant la Jordanie qu’Israël figurent bien sur le tracé sans compter parmi les huit signataires. Le projet est considéré comme fondamental par Benyamin Netanyahou.
Le 22 septembre 2023, devant l’Assemblée générale des Nations unies, il tient dans sa main une carte où l’on peut voir le tracé de l’IMEC. Tel un prophète usant de la parabole biblique, il l’appelle « la Bénédiction » et annonce la création d’un nouveau Moyen-Orient dans lequel Israël sera un pont entre l’Asie et l’Europe (4). À Gaza, les écrans sont allumés. Tapis dans un tunnel, quelques hommes observent. Le monde ne va pas tarder à comprendre la nature de leur réponse.
Un an plus tard, à la tribune de cette même assemblée, Netanyahou brandit cette fois deux cartes. Dans sa main gauche, il rappelle la promesse faite un an plus tôt. Le corridor apportera la prospérité à 2 milliards de personnes. De sa main droite, il tient la carte de « la Malédiction ». En noir, les pays de l’» axe de la terreur que l’Iran a imposé de l’océan Indien à la Méditerranée. Cet axe qui bloque les voies commerciales, détruit les nations de l’intérieur et réduit des millions de personnes à la misère. Et si vous pensez que cette sombre vision ne frappe qu’Israël, vous devriez y regarder à nouveau. »
Comme chaque fois que l’IMEC fait l’actualité, le site indien One India News reprend et diffuse aussitôt l’extrait (5).
La réorganisation forcée des chaînes d’approvisionnement
L’IMEC s’inscrit dans un contexte de militarisation des relations internationales, d’ébranlement des blocs et de coups de boutoir successifs portés au libre-échange. Les crises des filières d’approvisionnement qui se sont succédé depuis la pandémie de 2020, la guerre Russie-Ukraine ou encore les attaques des Houthis en mer Rouge ont poussé les économies à chercher des voies de contournement et de nouveaux fournisseurs, notamment dans les secteurs les plus stratégiques, comme l’énergie.
Dans son discours au dernier Forum de Davos en janvier 2025, la présidente von der Leyen dresse le constat de la fracture de l’ordre mondial : « Ce siècle a commencé avec beaucoup d’espérances. Il y a vingt-cinq ans, l’ère de l’hyper-mondialisation était pratiquement à son apogée. Avec la mondialisation des chaînes d’approvisionnement, des centaines de millions de personnes sont sorties de la pauvreté, notamment en Inde et en Chine. (…) Vingt-cinq ans plus tard (…), nos dépendances dans la chaîne d’approvisionnement sont parfois utilisées comme une arme, comme l’a montré le chantage exercé par la Russie en matière énergétique, ou sont fragilisées lorsque des chocs mondiaux — tels que la pandémie — apparaissent sans crier gare. Quant aux interconnexions qui justement nous relient, comme les câbles sous-marins servant à la transmission de données, elles sont devenues des cibles, de la mer Baltique jusqu’au détroit de Taïwan.
L’ordre mondial fondé sur la coopération que nous avions imaginé il y a vingt-cinq ans est resté lettre morte. Nous sommes au contraire entrés dans une nouvelle ère où les rivalités géostratégiques sont impitoyables. Les grandes économies mondiales se disputent l’accès aux matières premières, aux nouvelles technologies et aux routes commerciales mondiales. De l’IA aux technologies propres, des technologies quantiques à l’espace, de l’Arctique à la mer de Chine méridionale, la course est lancée. »
Depuis cinq ans, de nouvelles alliances ont vu le jour. L’une d’elles concerne quatre pays liés par l’IMEC : l’Inde, Israël, les États-Unis et les Émirats arabes unis ont signé en 2022 le partenariat stratégique I2U2 afin de collaborer sur « des investissements conjoints et de nouvelles initiatives dans les domaines de l’eau, de l’énergie, des transports, de l’espace, de la santé et de la sécurité alimentaire » (6).
La même année, s’est tenu en mars le premier Sommet du Néguev dans les confins du désert israélien. Le ministre des Affaires étrangères de l’époque Yaïr Lapid réunit alors cinq de ses collègues dans l’optique de lancer une nouvelle plateforme de coopération multilatérale : Abdullatif bin Rashid Al Zayani (Bahreïn), Sameh Shoukry (Égypte), Abdullah bin Zayed Al Nahyan (Émirats arabes unis), Antony Blinken (États-Unis) et Nasser Bourita (Maroc). On note des absents : le Jordanien, le Soudanais et l’Autorité palestinienne, pourtant tous trois signataires de traités avec Israël. Contrairement à la tradition, aucun des participants arabes n’a jugé utile d’intégrer au programme une visite bilatérale des dirigeants palestiniens. D’un revers de la main, l’Émirati estime : « On a perdu trop de temps depuis que l’Égypte nous a montré la voie. »
À la suite de cette première rencontre, des groupes de travail sont mis en place. Entre juin 2022 et janvier 2023, des délégations de haut niveau des six États membres se réunissent à trois reprises, notamment à Bahreïn et à Abu Dhabi. Tout le monde s’affaire pour le prochain sommet ministériel, prévu au Maroc mi-juillet 2023. Ajourné une première fois par les hôtes marocains en raison de violences en Cisjordanie ayant entraîné 20 morts palestiniens, le 7 Octobre le repoussera sine die (7).
Un projet qui avance, malgré tout
L’IMEC n’a pour l’instant ni cadre légal, ni gouvernance, ni cadre financier concret. Mais des montants commencent à faire surface ; les études de préfaisabilité tentent de chiffrer et de prioriser les investissements.
L’Arabie saoudite s’est déjà engagée à un investissement de 20 milliards de dollars pour l’IMEC (8). Dans leur première phase, les chantiers sont estimés à environ 8 milliards de dollars, sur des financements publics-privés.
Des investissements sont réalisés à moindre échelle. La « Jordan Gateway », première phase d’amélioration des infrastructures du corridor Jordanie-Israël a été lancée. Ce projet, mené au niveau du district, est doté de 70 millions de shekels (20 millions de dollars) (9).
Depuis les accords de paix de 1994, Israël fournit de l’eau douce à son voisin jordanien. Sur cette base, l’ONG EcoPeace a imaginé en 2017 le projet « Prospérité » (10) sous l’appellation initial « Green-Blue Deal ». Il propose l’échange d’eau dessalée en Israël contre de l’électricité solaire produite dans les plaines désertiques jordaniennes, créant une interdépendance sur des besoins de base. Adopté par les autorités, il est signé en grande pompe à l’Expo de Dubaï en 2021 sous les auspices des hôtes émiratis — qui espèrent bien y gagner les 6 milliards de dollars de champs photovoltaïques — et de John Kerry, l’émissaire du climat américain. Totalement innovant, ce projet fait aujourd’hui partie intégrante de la vision IMEC. En juillet 2021, le quota d’eau vendu par Israël à la Jordanie avait été augmenté de 50 millions de mètres cubes pour une durée de trois ans renouvelée en mai 2024. « Prospérité » y adjoint 200 millions de mètres cubes d’eau dessalée. La préqualification pour ces appels d’offres, qui avait été suspendue par la guerre, vient d’être dégelée.
À l’été 2025, la région du Levant a connu l’une des sécheresses les plus sévères de ces dernières années : au Liban, les apports du lac Qaraoun, principal réservoir sur le fleuve Litani, ont chuté à un niveau record de 45-50 millions de mètres cubes entre juin et août 2025, contre 230 millions en 2024 (11). En Jordanie, pays déjà très impacté par le stress hydrique avec moins de 100 mm de pluie annuelle, les nappes souterraines sont exploitées plus vite qu’elles ne se rechargent, ce qui compromet durablement les sols et l’agriculture.
Le dessalement est la solution adoptée à grande échelle par Israël qui a développé un leadership technologique. L’IMEC pourrait servir de cadre pour le développement d’échanges en matière hydrique.
Côté saoudien, des partenariats bilatéraux se multiplient. Celui de juin 2025 entre le grand port maritime de Marseille (GPMM) et son homologue saoudien Mawani arbore l’estampille IMEC (12).
Le 20 juillet 2025, la société saoudienne ACWA Power a signé plusieurs accords pour développer de futures exportations d’énergie renouvelable du Royaume vers l’Europe, via le corridor IMEC (13).
Les pays impliqués dans la création de cette filière verte sont l’Arabie saoudite, la Grèce, la France et l’Allemagne, toutes membres de l’IMEC, avec la participation de grandes entreprises comme TotalEnergies (France), Edison S.p.A. (Italie), EnBW (Allemagne), Zhero Europe (Italie), Prysmian (Italie), Siemens Energy (Allemagne), GE Vernova (globale) et Hitachi (Japon, représenté par sa filiale française).
Un accord de développement conjoint avec l’allemand EnBW a également été finalisé pour la première phase du Yanbu Green Hydrogen Hub, une installation entièrement intégrée qui devrait être prête pour des opérations commerciales d’ici à 2030 et qui comprendra ses propres centrales de production d’électricité renouvelable et des usines de dessalement pour soutenir la production d’hydrogène et d’ammoniaque destinés à l’exportation.
Perspectives d’élargissement de l’IMEC : le syndrome FOMO (14) ?
Ces derniers mois, on observe une volonté d’un nombre toujours plus grand de pays de rejoindre l’IMEC.
En mars 2025, le ministre égyptien de l’Investissement et du Commerce extérieur, Hassan El-Khatib, a déclaré que son pays était « désireux de rejoindre le Corridor économique Inde-Moyen- Orient-Europe » (15).
Plus agressive, Ankara voit d’un mauvais œil sa proche rivale la Grèce tirer profit de l’IMEC pour le commerce avec les pays du Golfe à travers son port du Pirée. « Sans la Turquie, pas de corridor », aurait déclaré Erdogan, pourtant occupé à promouvoir un projet concurrent pour relier l’Asie à l’Europe via l’Irak et ses propres côtes. Les Émirats et le Qatar se sont ralliés au projet (16). Les ports européens se font concurrence entre eux et multiplient les rapprochements avec les acteurs clés du dispositif. Et pour l’accès à la Méditerranée, alors que Haïfa était seule à figurer sur le tracé initial, si l’Égypte rejoint l’IMEC, suivie peut- être demain par la Syrie et le Liban, Israël gagnera à s’appuyer sur ses partenaires à Delhi et Washington pour garder sa position de favori sud-méditerranéen incontournable. Le 8 septembre dernier, l’Inde et Israël ont signé à New Delhi un nouvel accord bilatéral approfondissant un traité antérieur datant de près de trente ans. L’accord amplifie la coopération en matière de développement des infrastructures, de services numériques et de réglementation financière, tout en promouvant les échanges technologiques et les collaborations en R&D (17).
La pacification régionale, à la fois précondition et conséquence
Aux côtés des scénarios les plus consternants, le Triangle de la paix fait son chemin dans les esprits.
Rompant avec des décennies d’antisémitisme endémique, la Syrie a convié les communautés juives à revenir vivre et investir dans le pays. En juillet 2025, pour la première fois depuis les pourparlers de paix organisés en Virginie-Occidentale sous la présidence de Bill Clinton en l’an 2000 (18), Israéliens et Syriens se sont rencontrés à Paris sous le patronage de l’envoyé spécial américain Tom Barrack.
Le ministre israélien des Affaires stratégiques, Ron Dermer, et son collègue syrien des Affaires étrangères, Assad al-Chaibani, ont exposé leurs priorités respectives : retour sur l’accord de cessez-le- feu de 1974, protection des populations druzes du sud de la Syrie, contrebande, réfugiés et terrorisme. Israël comme l’Égypte compte sur la Syrie pour contrôler les Frères musulmans sur son territoire (19). On est encore loin d’une normalisation mais Damas veut se positionner en acteur clé, capable d’ouvrir des discussions, même en coulisses. Israël, de son côté, cherche à réduire l’escalade récente à sa frontière et à obtenir des garanties de sécurité claires (20).
Au Liban, le président Aoun dit vouloir la paix, sans forcément normaliser les échanges avec Israël. « La paix est l’absence de guerre, ce qui est important pour nous au Liban à l’heure actuelle. Quant à la question de la normalisation, elle n’est pas envisagée dans la politique étrangère libanaise actuelle » (21).
La Syrie, le Liban, l’Autorité palestinienne, Gaza, la Jordanie sont autant de territoires à reconstruire qui devront se doter de nouvelles infrastructures.
Selon les journalistes Christian Chesnot et Georges Malbrunot, MBS veut faire de son royaume l’artère fémorale du commerce international, à mi-chemin entre l’Asie et l’Europe. « MBS est obnubilé par les chaînes logistiques et d’approvisionnement, nouvelles voies sacrées des flux commerciaux depuis la pandémie de Covid 19 » (22). Il ne cache pas son intérêt pour l’IMEC et sait qu’il lui faut calmer toutes les zones conflictuelles avoisinantes.
L’Arabie a besoin de son voisin Oman qui dispose de trois ports face à l’Inde : Sohar pour le fret, Salalah pour transborder les cargaisons, et Duqm pour les minerais et les carburants. MBS compte sur ces ports pour se connecter. Il a officialisé un rapprochement dès 2021, ouvrant un premier passage terrestre et annonçant 745 kilomètres de route pour relier les deux pays.
On ne saurait oublier la Chine, l’IMEC ayant pour vocation de faire contrepoids aux Nouvelles routes de la soie. Pour autant, certains des contrats dans les pays signataires d’IMEC continuent d’être remportés par les Chinois. Déjà, de multiples entreprises chinoises construisent des segments du réseau Etihad Rail, des terminaux de fret, des voies ferrées et autres éléments de génie civil pour le réseau ferroviaire national des Émirats arabes unis.
Conclusion : le défi de l’intégration
L’IMEC est la manifestation économique la plus radicale et positive de la promesse des accords d’Abraham, s’appuyant sur un axe stratégique potentiel US-Inde-Israël-Arabie saoudite.
Ce projet est porteur d’une bénédiction pour tous les pays traversés, certains encore plongés dans une guerre violente.
C’est l’occasion de la reconstruction, de la conjugaison des intérêts pour faire face aux défis d’une région marquée à la fois par une forte croissance démographique et un changement climatique rapide.
Au-delà de l’immense investissement qui nécessite confiance et stabilité, le déploiement du corridor IMEC repose sur des prérequis et des pratiques d’harmonisation réglementaire entre les pays, de continuité de traitement informatique, de cohérence dans les coûts et les taxes prélevées.
Tous ces couloirs doivent être sécurisés politiquement et physiquement. À cet égard, les talents cyber, les capteurs et les systèmes de surveillance d’Israël seront des atouts critiques. Source d’espoir, la coordination militaire et de renseignement inédite qu’on a vue à l’œuvre lors de l’affrontement Israël-Iran a rassemblé plusieurs parties prenantes de l’IMEC autour d’Israël et des États- Unis, tels la Jordanie, l’Arabie saoudite, les Émirats ou encore la France. Ensemble ils ont intercepté les missiles iraniens tout en se coordonnant pour sécuriser la mer Rouge face aux attaques des Houthis.
Quant aux autres acteurs comme l’Égypte, le nouveau Liban, la nouvelle Syrie et la Palestine du Jour d’Après, ils pourraient assurer le transit vers leurs rivages méditerranéens en complément d’Israël. L’IMEC n’est pas une équation à somme nulle. C’est un pari gagnant-gagnant.
Poumon incomparable d’énergie solaire et éolienne, le Levant a le potentiel de rééclairer sa route jusqu’aux confins de l’Europe.
Le Triangle de la paix restaurera le petit royaume de Jordanie en tant que plaque tournante commerciale des temps nabatéens, irriguant à la fois les territoires palestiniens, Gaza et l’Israël moderne. Il permettra la reconstruction de Gaza.
L’IMEC court toutefois le risque de s’élargir sans s’approfondir. Chaque pays travaillant actuellement de manière décentralisée, un tel chantier doit disposer d’une organisation et d’un secrétariat communs. Et l’IMEC a besoin d’une volonté motrice. Derrière le plan Marshall se tenaient les États-Unis. Derrière les Routes de la soie, il y a la Chine. Mais qui est réellement la locomotive de l’IMEC parmi toutes les forces en présence ? Est-ce les États-Unis de Trump et de Kushner ? L’Inde de Modi ? L’Arabie saoudite de la vision Neom ?
Après deux ans de guerre au Proche-Orient, la normalisation Israël-Arabie saoudite et l’IMEC figurent parmi les meilleures réponses que le monde puisse apporter à la terreur.
ANNEXE
Le « Triangle de la Paix »

Présenté comme une ramification complémentaire de l’IMEC, le « Triangle de la paix » a pour ambition de valoriser la Jordanie en tant que hub desservant à la fois Israël, l’Autorité palestinienne et Gaza. Il favoriserait la stabilité politique régionale ; offrirait de nouvelles opportunités d’investissements et multiplierait les routes afin de diversifier les sources d’approvisionnement ; réduirait la vulnérabilité aux points de passage maritimes ; renforcerait les relations économiques et l’accélération de la transition vers une énergie à faible émission de carbone. L’IMEC, couplé au Triangle de la paix, permet de développer des liens d’interdépendance mutuellement bénéfiques. Pour EcoPeace, la prospérité sera partagée ou ne sera pas.
Le Triangle de la paix propose trois projets phares de nature à catalyser autour de l’IMEC un nouveau type de relations commerciales durables et équitables : l’échange d’eau dessalée par Israël contre de l’énergie solaire produite en Jordanie (le projet « Prospérité ») ; un corridor logistique ; et une filière d’exportation d’énergies renouvelables du Moyen-Orient vers la Jordanie, Israël, les territoires palestiniens, puis l’Europe.
En mettant en œuvre ces projets, l’initiative vise à générer non seulement des bénéfices économiques, mais aussi à promouvoir des avancées géopolitiques et sécuritaires pour toutes les parties.
Cette vision est présente dans le rapport « Imagine Gaza », présenté au président de la République française par son conseiller Ofer Bronstein. « Gaza peut devenir le laboratoire d’un nouveau modèle de paix économique régionale où l’Europe, le monde arabe et Israël bâtiraient ensemble une sécurité fondée sur l’interdépendance et la prospérité partagée. Cette approche, inspirée du modèle franco-allemand de réconciliation d’après-guerre, redonne sens et crédibilité au multilatéralisme contemporain. »
Ce rapport place la reconstruction et les projets d’infrastructures dans le cadre d’un partenariat et d’un corridor logistique Israël-Palestine-Jordanie, le tout sous la supervision de l’UE.
Plusieurs phases sont envisagées. La période 2030-2035 devrait voir la finalisation du port et de l’aéroport, l’exploitation du champ gazier Gaza Marine et l’interconnexion énergétique et logistique entre l’Égypte, la Jordanie et Israël.
Le rapport reprend le chiffrage du plan du Caire élaboré par les pays arabes pour un total estimé de 53 milliards de dollars sur dix ans. Le port, par exemple, coûterait 2,5 milliards de dollars.
En octobre 2025 les trois cinquièmes du budget étaient déjà bouclés grâce aux contributions de l’Union européenne (6 milliards sur 5 ans), du Conseil de coopération du Golfe (12 milliards), des États-Unis (3 milliards de soutien civil au plan du Caire), de la France (2 milliards en aide bilatérale et garanties) et de diverses institutions multilatérales (8 milliards).
Une partie du financement pourrait également venir du champ gazier Gaza Marine (33 milliards de m³) dont l’exploitation, dans le cadre d’un partenariat Égypte–Jordanie-Palestine, devrait générer 6 milliards de dollars sur dix ans.
Sur le volet énergie, EcoPeace et la fondation allemande Konrad Adenauer Stiftung ont commandité à Qamar Energy, une société de conseil basée à Dubaï, une étude sur la viabilité géopolitique, économique et environnementale d’un corridor d’énergie renouvelable qui relierait le Moyen-Orient à l’Europe.
Les premières conclusions sont très encourageantes. La « région du Levant », couvrant le nord-est de l’Égypte, la Jordanie et le nord-ouest de l’Arabie saoudite, est l’une des plus propices à la production combinée d’énergie solaire et éolienne. Dans une zone typique de cette région, 1 kilowatt (kW) de panneaux solaires installés produit en moyenne 5,1 à 5,6 kilowattheures (kWh) par jour sur l’année, avec des performances soutenues même en hiver. À titre de comparaison, la production atteint environ 4,3 kWh en Grèce, 4,2 kWh dans le sud de l’Italie et 3,2 kWh dans le sud de l’Allemagne. Les ressources éoliennes y sont tout aussi remarquables, avec des facteurs de charge dépassant 50 % dans les meilleurs sites et restant stables toute l’année, contre environ 21 % en Italie, 22 % en Allemagne et 25 à 30 % en Grèce, où la variabilité saisonnière est beaucoup plus marquée.
Selon l’étude, les conditions seraient suffisamment favorables pour envisager des exportations viables d’électricité et d’hydrogène à grande échelle — par câble sous-marin pour l’électricité et par pipeline ou transport maritime pour l’hydrogène. L’exportation d’énergie renouvelable en provenance du Levant couvrirait jusqu’à 30 % de la demande en Europe du Sud-Est et en Europe centrale. Le développement pourrait être structuré en 18 phases de 10 gigawatts chacune, mises en œuvre progressivement sur une période d’environ 25 ans.
Les stratégies nationales d’hydrogène dans la région du Levant sont en pleine effervescence. L’Égypte et la Jordanie cherchent désormais à créer de la valeur pour les investisseurs au-delà de la seule production et exportation, en développant notamment des segments intermédiaires comme la logistique, le transport, le stockage et la distribution. Ces axes, centraux pour l’IMEC, pourraient considérablement renforcer le corridor des énergies renouvelables si des pays partenaires comme l’Arabie saoudite et Israël choisissaient également de s’y engager.
(1) « The infinite connection: How to make the India-Middle East-Europe economic corridor happen », ECFR/531, p. 18.
(2) https://www.orfonline.org/research/india-middle-east-europe-economic-corridor- towards-a-new-discourse-in-global-connectivity#_edn7 et Haifa Port Acquisition by Adani Group: Challenges Remain - Bharat Shakti By Dr Shubhda Chaudhary – 7 janvier 2024.
(3) Voir le communiqué de l’Élysée : https://www.elysee.fr/emmanuel- macron/2025/06/09/communique-conjoint-sommet-pour-une-mediterranee-mieux- connectee
« La France et la Commission européenne renouvellent explicitement leur soutien à la mise en œuvre du corridor Inde-Moyen-Orient-Europe, notamment pour la mobilisation d’un financement du Global Gateway pour la réalisation d’études de faisabilité de ce corridor. La France a exprimé de nouveau son soutien à l’intégration de l’Égypte dans l’IMEC pour renforcer la connectivité entre l’Orient et l’Occident. Cette position a été soutenue par l’Italie et par la commissaire européenne à la Méditerranée. »
(4) https://www.google.com/search?q=general+assembly+2023+speech+Netanyahu &ie=UTF-8&oe=UTF-8
(5) https://www.google.com/search?q=speech+netanyahu+UN+assembly+2023+ma p&ie=UTF-8&oe=UTF-8
(7) https://www.gov.il/en/pages/negev-forum-steering-committee-opens-in-abu- dhabi-9-jan-2023
(8) https://besacenter.org/imec-a-corridor-for-peace-and-regional-stability/
(9) Levitan, Nir, Reich, Arie et Rynhold, Jonathan, « From Conflict to Connectivity: The India-Middle East-Europe Corridor Amidst Geopolitical Turbulence », 30 janvier 2025. Bar Ilan University Faculty of Law Research Paper No. 5117805, p. 9. https:// ssrn.com/abstract=5117805 or http://dx.doi.org/10.2139/ssrn.5117805
(10) Voir « A Green-Blue deal for the Middle East » et toutes les publications EcoPeace sur www.ecopeace.org
(11) Service économique régional de Beyrouth, numéro 30, 28 août-4 septembre 2025.
(12) Tatiana Serova « L’Imec, la nouvelle route des Indes menacée par le conflit au Moyen-Orient », L’Express, 22 décembre 2024. https://www. lexpress.fr/economie/politique-economique/lavenir-incertain-de-la-route- commerciale-entre-leurope-et-linde-face-au-conflit-au-moyen-orient-
DWO4V33WJFBGTCCRGNM56YKLE4/?cmp_redirect=true
(13) Voir https://www.acwapower.com/news/in-the-presence-of-the-minister-of- energy-saudi-arabia-solidifies-international-partnerships-to-export-renewable- energy-and-green-hydrogen-to-europe-leveraging-its-leadership-in-imec/
(14) FOMO : fear of missing out.
(15) https://money.rediff.com/news/market/egypt-seeks-to-join-india-middle-east- europe-corridor/23755920250319
(16) Gallia Lindenstrauss, « Turkey and its Approach to Saudi–Israeli Normalization in Normalization Between Israel and Saudi Arabia: Interests, Challenges, and Prospects for Realization », INSS Institute for National Security Studies, p. 68.
(17) Brèves du service économique de l’ambassade de France à Beyrouth, 19 septembre 2025.
(18) https://www.timesofisrael.com/top-netanyahu-adviser-expected-to-meet-syrian- foreign-minister-in-paris/
(19) Amira Oron, « Egypt’s Attitude Toward the “New” Syria », INSS, No.2005, 3 Juillet 2025. https://www.inss.org.il/publication/egypt-syria/
(20) https://www.jpost.com/israel-news/article-864882
(21) https://www.lemonde.fr/international/article/2025/07/11/le-liban-exclut-toute- normalisation-de-ses-relations-avec-israel-mais-se-prononce-en-faveur-de-la- paix_6620684_3210.html
(22) Christian Chesnot et Georges Malbrunot, MBS Confidentiel, Michel Lafon, 2024, p. 242.