Amir Badran a 54 ans. Né à Jaffa, une ancienne ville arabe désormais intégrée à la municipalité de Tel-Aviv, il y a été scolarisé en milieu chrétien au collège des Frères où il a appris le français. Après des études de droit à Paris, il s’est installé comme avocat à Jaffa. Engagé en politique au sein du parti Hadash — issu de l’ancien parti communiste et de mouvements de gauche juifs et arabes —, Amir Badran a été élu à plusieurs reprises au conseil municipal de Tel-Aviv/Jaffa où il est désormais le chef de l’opposition. Respecté de ses collègues, malgré des positions jugées parfois radicales, il a été désigné l’an dernier par le conseil municipal pour représenter Tel- Aviv à un congrès des villes du Moyen-Orient organisé aux Émirats arabes unis. Passionnément attaché à la coexistence Juifs-Arabes, Amir Badran a décidé de révéler un des moteurs de son action : de par ses origines, il porte dans sa chair le conflit israélo-palestinien.
F. T.
Florence Taubmann — Amir Badran, vous êtes avocat à Jaffa, adjoint et chef de l’opposition à la mairie de Tel-Aviv. Comment vous situez-vous par rapport au conflit israélo-palestinien ?
Amir Badran — Je suis né au cœur de ce conflit et de tout ce qui en est sorti. Ma mère est juive et mon père palestinien, musulman. Ce n’est pas mon choix ; c’est eux qui ont fait ce choix, en 1970. À cette époque, c’était encore plus difficile qu’aujourd’hui de parler des couples mixtes. Car il ne s’agit pas d’une cause, ni de la question de deux États. Il s’agit d’un couple, de deux êtres humains qui s’aiment, qui proviennent de deux sociétés, de deux religions différentes. Et ces deux personnes veulent fonder un foyer, avoir des enfants. Alors d’immenses questions se posent à eux. Quel sera le destin des enfants, leur avenir ? Seront-ils palestiniens ? Seront-ils juifs ? Du côté juif, si la mère est juive, on est juif. Mais du côté palestinien, si le père est palestinien, on est palestinien. Alors il faut vivre avec cette dualité.
F. T. — Et quelle perception en avaient les familles de l’un et de l’autre ?
A. B. — Si l’on élargit le cercle familial, la dualité est encore plus forte. La famille de mon père vit au nord du pays, dans un village arabe qui s’appelle Umm al-Fahm, et celle de ma mère, non loin de Tel-Aviv, dans une ville très religieuse, Bnei Brak, qui compte la plus grande proportion au monde de Juifs ashkénazes ultra-orthodoxes. Quand, enfant, je partais pour les vacances dans le village de mon père, où il n’y avait que des Arabes, je m’entendais dire : « Mais tu es un Juif, toi ! » Et quand j’allais à Bnei Brak et que je jouais avec les enfants juifs, très vite on me désignait comme « l’Arabe ».
F. T. — Comment assume-t-on une telle situation ?
A. B. — Difficile à dire… Je voudrais vous faire ressentir la complexité de cette vie, mais surtout ses possibilités, car je crois qu’un avenir est possible. C’est riche de tous ces apports contradictoires que je suis devenu ce que je suis aujourd’hui. J’ai 54 ans, je parle quatre langues, l’hébreu comme langue maternelle, l’arabe comme langue paternelle, le français et l’anglais. Au bout du compte, je ne pense pas avoir été malchanceux du fait que mes parents venaient de deux mondes différents, bien au contraire. Je crois que cette diversité m’a apporté quelque chose de précieux que beaucoup voudraient avoir. S’ils ne l’ont pas, c’est parce qu’ils sont enfermés dans leur case, leur boîte à eux, et qu’ils refusent de s’ouvrir pour voir l’autre, essayer de le comprendre. C’est un enjeu majeur pour l’avenir de ne pas rester bloqué dans son propre narratif, sa seule version de l’histoire, mais d’entendre aussi le narratif de l’autre.
F. T. — N’est-ce pas devenu encore plus difficile de communiquer après la tragédie du 7 octobre 2023 ?
A. B. — Le 7 Octobre a été un jour terrible, un jour de massacre. Puis la guerre a éclaté. Les morts, les blessés se comptent par milliers, des deux côtés. On s’est installé dans une situation de guerre. Moi je vis à Jaffa, une ville mixte qui compte 20 000 Arabes sur les 500 000 habitants de l’agglomération Tel-Aviv/Jaffa, c’est-à-dire 4 % la population totale. Très vite, en tant que minorité palestinienne, on s’est dit qu’il fallait agir afin d’éviter la répétition de mai 2021 lorsque, à la suite de clivages et de clashes entre Juifs et Arabes, des violences avaient éclaté, qui avaient fait des morts. Donc, le soir du 7 Octobre, on s’est réuni et on s’est organisé pour mobiliser différentes associations palestiniennes. On s’est mis d’accord pour créer un mouvement populaire qui ne soit pas uniquement arabe. Il fallait un mouvement mixte, avec nos voisins, nos collègues juifs, tous ceux qui vivent avec nous à Jaffa.
Dès le lendemain, une initiative a été lancée, qui est devenue un modèle pour tout Israël, et pas seulement pour les villes mixtes. Son nom est « Mishmar Hashoutfout Hayehoudit Haarabit » (l’association de vigilance juive et arabe).
Nous avons défini trois actions essentielles. La première, c’était de mettre en place une ligne téléphonique fonctionnant 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7, que les gens pouvaient appeler s’ils étaient en détresse. Qu’ils soient juifs ou arabes, il fallait leur montrer qu’on était là pour eux, pour les aider dans les moments difficiles. La deuxième action consistait à fournir de la nourriture, des médicaments, des vêtements, des produits d’hygiène à ceux qui en avaient besoin. Cela concernait particulièrement des villages non reconnus du Neguev et tout ce qu’on appelle l’» enveloppe de Gaza », c’est-à-dire le territoire limitrophe de l’enclave palestinienne dont les habitants israéliens, juifs et arabes, particulièrement atteints par la guerre, n’avaient plus de quoi vivre. Ils ont été transférés à Tel-Aviv, et on les a aidés eux aussi. La troisième action, très importante, concernait la sécurité des uns et des autres, sécurité personnelle et familiale, qu’il fallait assurer à la fois pour les Juifs et pour les Arabes. Nous avons commencé par les Juifs, car ils étaient en première ligne et il fallait les défendre contre des attaques venant de l’extérieur de Tel-Aviv/Jaffa et perpétrées par des extrémistes qui voulaient semer la haine et le racisme parmi nous. En trois jours, cette initiative a mobilisé 4 000 volontaires. C’était quelque chose d’énorme, d’extraordinaire, et qui s’est ensuite reproduit un peu partout. Je suis fier d’avoir été à l’origine de ce mouvement et d’en avoir pris la tête. Aujourd’hui, nous travaillons également sur d’autres projets d’avenir.
F. T. — Lorsqu’on vous entend, on pense que la paix est possible. Le croyez-vous vraiment ? À quelle condition ?
A. B. — D’abord, il faut croire ; il faut affirmer haut et fort que quand on parle d’Israéliens et de Palestiniens, on ne parle pas seulement d’ennemis mais de frères, de cousins. On parle de peuples qui viennent d’une même origine, on parle de cultures qui ont des choses en commun. Ce qui nous rassemble est beaucoup plus important que ce qui nous sépare. Et cela, évidemment, on a du mal à le voir en temps de guerre, parce que, dans une telle situation, on se crispe instinctivement, on se regroupe avec les siens, on se referme et on rejette violemment l’autre. Alors, toutes les différences sont exacerbées, différences linguistiques, différences religieuses, différences sociétales et sociales. Mais tout cela s’estompe à partir du moment où l’on travaille ensemble et où l’on se parle. En tant que conseiller municipal à la mairie de Tel-Aviv/Jaffa, j’ai l’habitude de collaborer et de discuter avec les autres élus, et il se trouve parmi eux des gens du Likoud et des orthodoxes avec lesquels je peux avoir des débats très vifs mais néanmoins amicaux. Car nous sommes sur des sujets concrets qui concernent la vie des gens. Ainsi, j’ai pu convaincre le conseil de répondre aux besoins éducatifs en arabe d’enfants autistes ou porteurs d’autres handicaps. Le 1er septembre 2025 a été ouverte à Tel-Aviv la première école arabe pour ceux qui ont besoin d’une éducation spécialisée.
F. T. — Vous nous montrez, Amir Badran, qu’une des clés se trouve là où la politique est en prise directe avec la société civile…
A. B. — La clé se trouve là où les uns et les autres se considèrent comme des êtres humains. En général, je sépare ma vie privée de mes divers engagements ; mais si j’ai accepté, devant vous, d’évoquer ma propre histoire, personnelle et familiale, c’est parce que je crois que le parcours de mes parents, très avant-gardiste, peut être une source d’enseignements. Au-delà des difficultés, ils ont su bâtir quelque chose de vrai et de solide. L’exemple d’un tel couple peut ouvrir un chemin d’espoir pour deux peuples qui veulent simplement vivre. Comment s’aimer au lieu de se faire la guerre ? Comment partager au lieu de confisquer ? Comment se traiter en tant qu’êtres humains ? Rien ne peut faire obstacle à la volonté de créer un avenir différent, nouveau. Mais la volonté est essentielle.