CASPIENNE : LE RETOUR DU " GRAND JEU "

n° 101 - Automne 2003

Tout à leur lune de miel de l'après-11 septembre 2001, la Russie et les États-Unis semblent, depuis deux ans, avoir mis en veilleuse le " grand jeu " (1) qui les voyait s'affronter autour des richesses de la Caspienne, cette mer regorgeant d'hydrocarbures et située à la croisée des mondes russe, turc et iranien. Impératifs de sécurité obligent, les deux anciens ennemis de la guerre froide ont revu leurs priorités : la lutte conjointe contre les nouvelles menaces l'emporte sur la poursuite d'intérêts énergétiques divergents.
Alliance durable ou coalition de circonstance ? Il aura suffi de la guerre en Irak, deuxième acte de la croisade antiterroriste menée par les États-Unis, pour constater que des frictions demeurent entre Moscou et Washington. La plus palpable de ces querelles a trait à l'assistance apportée par la Russie au programme nucléaire iranien, dont le Pentagone craint qu'il ne soit pas uniquement destiné à des fins civiles. De façon plus voilée, on assiste au retour de la rivalité qui oppose les deux partenaires stratégiques sur le terrain du Caucase et de l'Asie centrale, une zone volatile située au nord de l'Iran et de l'Afghanistan.
Au-delà de l'objectif immédiat représenté par la lutte contre le terrorisme et la prolifération des armes de destruction massive, chacun paraît, en réalité, occupé à imposer sa tutelle, tant économique que militaire, sur le " ventre mou " de l'espace post-soviétique. Les États-Unis ont à cœur de consolider leur présence le long d'un arc d'instabilité allant de la Turquie aux Philippines. La Russie, pour sa part, cherche à affirmer ses ambitions eurasiennes. La création d'un axe Moscou-Téhéran-Delhi-Pékin qui garantirait à la Fédération, pays continental, " un accès aux mers chaudes " - tout en lui donnant la stature d'une " troisième Rome " (2) - constitue l'une des priorités de la politique étrangère de Vladimir Poutine. Depuis son avènement à la tête du pays en 2000, le locataire du Kremlin est, en effet, parti à la reconquête de l'influence russe sur les terres perdues lors de l'effondrement de l'URSS.
L'enjeu des oléoducs
En 1991, avec l'accession à l'indépendance des anciennes républiques soviétiques, la mer Caspienne, connue depuis l'Antiquité pour ses torchères et pour l'" huile " suintant de ses roches, offrit une perspective de conquête aux compagnies pétrolières et gazières occidentales, perpétuellement à la recherche de nouveaux gisements géants. Riche en hydrocarbures et en caviar, la plus grande mer fermée au monde (un espace de 400 000 kilomètres carrés, situé entre la Turquie à l'ouest, l'Iran au sud
et la Russie au nord) faisait alors figure de " Far East " tout juste débarrassé de la chape de plomb soviétique. Ses réserves off-shore, intactes faute d'infrastructures pour les mettre en valeur, restaient à explorer. Les " majors ", pour la plupart anglo-américaines, se ruèrent alors vers les jeunes États émergents de son pourtour (Azerbaïdjan, Kazakhstan, Turkménistan).
Bercé par des rêves d'opulence, l'Azerbaïdjan, république turcophone de la rive occidentale de la Caspienne, renoua rapidement avec l'atmosphère cosmopolite et prospère qui régnait en …